La détermination sans failles d’Anders Sunna

Son histoire familiale, les injustices et le racisme dont sont victimes les Samis suédois et, plus largement, la défense des droits et de l’héritage culturel du peuple sami disséminé dans le nord de la Fennoscandie sont au cœur du travail d’Anders Sunna. Agé de 32 ans, cet artiste originaire du petit village de Kieksiäisvaara, situé dans le comté de Norrbotten au nord-est de la Suède, a d’abord étudié à l’Ecole d’art d’Umeå, entre 2004 et 2006, avant de rejoindre les bancs du Konstfack College of Arts de Stockholm, dont il est sorti diplômé en 2009. Il n’avait pas un an quand sa famille, soutenue par d’autres éleveurs de rennes, est entrée en conflit ouvert avec les autorités après avoir dénoncé les nouvelles conditions d’élevage qui lui étaient imposées. Aujourd’hui encore, les plaies restent ouvertes. Et quand il ne les traduit pas sur la toile ou à même les murs de la ville par une imagerie forte qui lui vaut parfois quelques réactions frileuses, Anders Sunna enfourche son autre cheval de bataille, la préservation des terres du Nord de l’intrusion industrielle (lire aussi « L’art poing levé des Samis »). Et s’il participe à nombre d’événements organisés par des artistes samis de divers horizons – il avait répondu présent, la semaine dernière, à l’appel lancé par la plasticienne norvégienne Máret Anne Sara pour venir à Oslo soutenir son frère en procès contre l’Etat –, il revendique également l’importance de l’affirmation d’une démarche individuelle. Entretien.

ArtshebdoMédias. – Comment est né votre attrait pour l’art ?

Anders Sunna. – Dès l’âge de six ans, j’avais décidé que je serais artiste ; j’aimais beaucoup dessiner et j’étais plutôt doué : je me souviens que je vendais mes dessins pour une couronne (10 centimes d’euro) pour pouvoir m’acheter des bonbons !

Votre travail a-t-il toujours été ancré dans la culture samie ?

Au tout début, je dessinais beaucoup de monstres ; les couleurs vives et les symboles samis sont venus par la suite alimenter un travail au contenu de plus en plus politique – j’ai baigné toute mon enfance dans les problèmes rencontrés par ma famille avec les autorités, jusqu’à perdre son droit d’élever des rennes. Mais j’avais bien conscience que j’aurais du mal à exposer si mon propos était trop politique. J’ai donc mis la pédale douce un court moment. Le temps d’entrer dans le monde de l’art.

Quels sont vos modes d’expression préférés ?

La peinture est ma discipline favorite, car je peux la pratiquer n’importe où. Surtout, elle révèle mieux que tout autre la patte de l’artiste. Je me suis cependant essayé à différentes autres pratiques, excepté l’art numérique, qui m’apparaît dénué d’âme.

De gauche à droite : Jovsset Ante Sara, Anders Sunna, Linda « Zina » Aslaksen et Máret Anne Sara, début décembre à Oslo.
Œuvre réalisée à la bombe par Anders Sunna et Linda « Zina » Aslaksen, début décembre à Oslo.

L’art constitue-t-il pour vous un levier politique ?

C’est un bon outil pour atteindre le cœur des gens, les influencer, provoquer du changement. Il y a bien d’autres moyens pour parvenir à ces objectifs mais, dans mon cas, ça a été l’art. Parce que je m’y sens libre. C’est aussi un moyen de cultiver son héritage culturel comme de contribuer à l’enrichir.

Quels sont vos combats, vos revendications les plus essentielles ?

Les deux thèmes les plus importants sont ma famille et la nature. Je me bats pour que ma famille, persécutée depuis 1971 et encore malmenée aujourd’hui, puisse s’installer quelque part et que le monde soit mis au courant de la manière dont l’Etat suédois nous a traités et continue de nous traiter. Je veux aussi engager le peuple sami à se réveiller et à lutter pour ses droits et sa culture, dont il faut être fier et ne pas chercher à cacher. Nous avons encore des progrès à faire pour mieux nous unir et contrer la domination destructrice du pouvoir colonial.

Pourquoi les terres pour lesquelles vous vous battez sont-elles si importantes à vos yeux ?

La préservation de ces terres est indispensable à l’existence et à la survie des rennes. Or ceux-ci sont intrinsèquement liés au peuple sami et à sa culture. La protection de l’environnement est par ailleurs un sujet qui devrait mobiliser n’importe quel être humain sur Terre. Sans nature, il n’y a ni animal, ni homme. En fin de compte, l’argent n’a aucune valeur ; celle de la nature est inestimable.

Area Infected, Anders Sunna, 2014.

Quelles sont vos relations avec le pouvoir ? Etes-vous empêché de créer ?

Moi et ma famille avons toujours été en contact de multiples manières avec les représentants de l’autorité. Un jour, un gouverneur suédois a déclaré à la télévision nationale que mon travail était désagréable et choquant. Une autre fois, il fut « conseillé » à un commissaire d’exposition de ne pas accrocher mes œuvres ; un conseil d’administration local a aussi tenté d’empêcher ma participation à une conférence sur l’art.

Comment expliquez-vous que les précédentes générations d’artistes samis semblent avoir été moins engagées que les jeunes d’aujourd’hui ?

Ces artistes ont pourtant fait beaucoup pour défendre nos droits, mais sans doute pas de façon aussi brutale. Ils sont entrés en résistance, même s’ils étaient peu nombreux, par le biais de l’art, de la musique et du théâtre.

Les artistes samis travaillent souvent ensemble pour que leurs voix portent plus loin. Comment se passent ces collaborations ?

Les projets collaboratifs sont de bonnes choses, mais il est important aussi de mener des actions individuelles, car il est plus difficile pour l’Etat de contrôler des loups solitaires qu’une meute ! Ceci étant dit, je participe aux projets Maadtoe, avec le photographe Michiel Brouwer, et Pile o’Sápmi, initié par la Norvégienne Máret Anne Sara. Mais il est très important pour moi d’affirmer mon soutien à d’autres et d’assumer mes prises de position en signant de mon nom mes interventions.

Etes-vous en contact avec d’autres communautés autochtones luttant pour leurs droits à travers le monde ?

Oui, j’essaie de suivre et de soutenir d’autres causes indigènes.

Swedish Cooperation Game, Anders Sunna, 2017.

Quel rôle jouent les réseaux sociaux dans votre action ?

C’est un très bon moyen d’entrer en contact avec des personnes habitant dans le monde entier, mais aussi de communiquer avec son propre peuple. Les réseaux sociaux ont aussi permis à des populations autochtones très diverses de nouer des liens, de se mobiliser et de se soutenir les unes les autres. Du côté des artistes, Internet a favorisé la diffusion de nos œuvres et participé à notre reconnaissance. Auparavant, il fallait travailler très dur pour espérer percer. J’en sais quelque chose…

Vous reconnaissez-vous dans le mot artiviste ?

Pas vraiment. Certains tentent de vous mettre dans des cases, de vous coller des étiquettes qui n’ont pour moi aucun sens. Je sais ce que je fais, ce que j’ai à faire et je m’y tiens, c’est tout.

Que pensez-vous de l’art contemporain affiché dans les grands musées du monde ?

J’ai l’impression que tout se ressemble un peu dans l’art occidental. Et ce qui est montré dans les musées est en général toujours vu par les mêmes personnes, qui s’y rendent régulièrement. Il serait bon d’inviter davantage l’art dans des lieux où on ne l’attend pas, d’en faire bénéficier un public qui n’a pas l’habitude de fréquenter les musées et de comprendre que l’art ne saurait en aucune manière être contraint par des limites.

Affiche d’exposition signée Anders Sunna.
Keep Calm and Start a Saami Riot, Anders Sunna, 2017.

Lire aussi « L’art poing levé des Samis »

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