Jeux d’eau à la Fondation François Schneider

Installé à Wattwiller, commune du Haut-Rhin connue pour son eau de source éponyme, le Centre d’art de la Fondation François Schneider présente actuellement les travaux des sept lauréats de la cinquième édition du concours Talents Contemporains. Créé en 2011, ce dernier récompense chaque année des artistes français et étrangers, de toutes disciplines, invités à proposer une œuvre ou un projet en rapport étroit avec le thème de l’eau. Un jury international* désigne les vainqueurs, dont la pièce primée est acquise pour la collection de la fondation après avoir fait l’objet d’une exposition collective, placée sous le commissariat d’Auguste Vonville. La Néerlandaise Akmar, les Français Julie Chaffort, Rebecca Digne, Mathilde Lavenne et Benoît Pype, l’Australien Alex Seton et le Chinois Zhang Kechun sont ainsi mis à l’honneur jusqu’au 10 septembre.

Benoît Pype
Chutes libres (série), Benoît Pype, 2013.

Posées chacune au sommet d’une tige de plexiglas s’élevant au centre d’un cube transparent, sept minuscules formes, aussi délicates qu’insolites, s’offrent au regard. Elles sont le fruit d’une rencontre singulière : celle de gouttes d’étain en fusion avec l’élément eau, transformé en « matrice ». Signée Benoît Pype, la série Chutes libres, qui ouvre le parcours de l’exposition, s’inscrit à la fois dans une exploration de l’éphémère et de la fragilité, menée depuis plusieurs années par l’artiste à travers l’expérience de la matière, et dans un ensemble de travaux sur les formes qui s’autodéfinissent, les notions de spontanéité et d’aléatoire. « Je me suis intéressé à comment essayer de saisir des phénomènes pour le moins insaisissables, explique-t-il, l’eau étant, par définition, un “objet” n’ayant aucune forme mais où toutes les formes sont envisageables. L’idée était aussi d’être le plus simple possible. L’étain a la particularité d’être facile à travailler dans un contexte d’atelier et avec très peu de moyens, puisque c’est un minerai qui fond à environ 210 degrés. L’eau a, quant à elle, joué un rôle d’associée, de collaboratrice, tout en restant invisible dans le résultat final. » Dans un monde où l’on est submergé par les images et les sollicitations diverses et variées, Benoît Pype invite, avec force poésie – parmi les autres œuvres présentées, son Socle pour une goutte d’eau en est un bien bel héraut –, à résister à la dispersion de l’attention pour se (re)concentrer sur la simplicité et revenir à l’essentiel. « C’est une nouvelle façon de s’arrêter sur ces petites choses du quotidien que l’on oublie de regarder », résume Marie Terrieux, la directrice de la Fondation François Schneider.

Alex Seton
Deluge in a paper cup (détail), Alex Seton, 2015.

A quelques pas, au milieu de la vaste et lumineuse salle principale du centre d’art, se dresse une curieuse installation : sous une bâche bleue rectangulaire, tendue par ses quatre côtés, un gobelet en marbre est posé au sommet d’une étroite structure en baguettes de bois, qui s’élève depuis un plateau de métal posé au sol. De l’eau tombe, goutte après goutte, depuis la bâche dans le gobelet. L’imperceptible débordement qui en résulte est le garant de la stabilité de l’ensemble, car c’est le volume des joints gorgés d’eau qui maintient la tour en bois d’aplomb. Alex Seton rappelle ici le caractère vital comme la précarité de l’élément eau, le système de récupération mis en place renvoyant aux techniques utilisées par les populations en difficulté, plus particulièrement dans les camps de réfugiés. Autour de Deluge in a paper cup (Déluge dans un gobelet de papier), l’œuvre primée, un moteur de zodiac et divers morceaux d’embarcation, tous en marbre, évoquent l’exil et les demandeurs d’asile. « C’est une métaphore de ce qui se passe à grande échelle dans le monde, précise l’artiste australien. Avec cette idée sous-jacente, depuis longtemps véhiculée, selon laquelle l’étranger est dangereux. Mais, qu’est-ce qu’un réfugié, sinon quelqu’un qui cherche à vivre ? Qui choisissons-nous de faire entrer ou de maintenir à l’extérieur ? Qui sommes-nous aujourd’hui ? Telles sont les questions adressées par mon travail du marbre, matériau qui m’intéresse pour son lien avec les pouvoirs anciens, le langage propre qui le caractérise, et que j’utilise pour cristalliser un moment du temps présent et interroger la notion d’individualité. »

Mathilde Lavenne
Focus on infinity (arrêt sur image vidéo), Mathilde Lavenne, 2015.

Deux volées de marches mènent au sous-sol, où la part belle est faite à la vidéo et à la photographie. Loin des problématiques inhérentes au bouillonnement du monde, Mathilde Lavenne invite à la contemplation lors d’une balade menée au fil des fjords scandinaves. Tourné en 2015, Focus on infinity est un film né du « sentiment de démesure et de déstabilisation fort », éprouvé par la jeune artiste lors d’une première rencontre, en 2013, avec les paysages de la péninsule du nord de l’Europe. L’année suivante, elle y retourne et pousse son exploration jusqu’au cercle polaire avant de décider de s’intéresser de plus près aux Samis, autochtones considérés comme les derniers chamans d’Europe. « Le film est l’histoire d’un voyage qui commence à bord d’un bateau, une traversée à la fois physique et symbolique, écrit Mathilde Lavenne dans son texte d’intention. Il implique un retour à soi après avoir effectué un déplacement, une rencontre. Il est d’ailleurs construit sous la forme d’une boucle temporelle et évoque dans sa structure même un cycle, une réversibilité. La présence du bateau est porteuse de sens tant il fait référence aux rêves et aux mythes au même titre que l’eau, élément du rêve par excellence. » Epousant le mouvement de la coque de l’embarcation, la caméra plonge le spectateur dans une dimension spatio-temporelle inédite, où le réel fait digression vers l’imaginaire et le fantastique.

Zhang Kechun
The Yellow River (série), Zhang Kechun, 2009-2012.

Sur les murs voisins de la salle de projection sont accrochés de grands tirages photographiques aux teintes diaphanes. Ici, une tête de Bouddha se dressant au cœur d’un paysage de boue grisâtre, là un immeuble cerné par les eaux, ou une silhouette humaine perdue dans l’immensité d’un banc de sable. Intitulée The Yellow River, la série rend compte des différentes étapes d’un périple entrepris par le Chinois Zhang Kechun sur les bords du fleuve Jaune. Considéré comme le fleuve mère de la Chine et occupant une place importante dans ses mythes fondateurs comme dans sa littérature, celui-ci traverse le pays, sur 6 000 km, du Nord-Ouest jusqu’au Centre-Est. « Il s’agit d’un projet débuté en 2009 et qui s’est étendu sur trois ans, au fil de dizaines de séjours, explique Marie Terrieux, traduisant les propos de l’artiste. Au départ, il entendait capter le quotidien des gens vivant à proximité du fleuve et choisissait à chaque expédition de parcourir un tronçon du cours d’eau en tricycle, tractant avec lui sa chambre photographique. Peu à peu, son travail s’est fait le témoin des transformations urbaines et écologiques inhérentes à cet environnement particulier, notamment sujet aux inondations. Les couleurs pâles qui caractérisent ses clichés ont trois raisons : le fait qu’il photographiait souvent quand il pleuvait, les conditions de pollution et son choix de surexposer. »

Rebecca Digne
Climats (détail), Rebecca Digne, 2014.

Alternant pour sa part couleurs chaudes et froides, Rebecca Digne a, elle aussi, puisé son inspiration en Asie pour réaliser son film Climats. Les images, tournées en atelier au retour d’un séjour au Japon, évoquent la porosité entre intérieur et extérieur générée par les fines cloisons dont sont constituées les maisons traditionnelles. « Dans les pièces de ces habitations, on est aussi sensible au climat, à la température, à l’humidité que lorsqu’on se trouve à l’extérieur, écrit la plasticienne. (…) J’ai construit une maquette d’une pièce à l’échelle 1/33, dont le sol est recouvert de terre noire. Au centre, une table en métal sur laquelle est posé un corail. Ce décor traverse et témoigne de changements liés au climat : tout d’abord, ce territoire est aride, puis la pluie rentre dans l’image et l’eau prend le dessus sur les composants de cette maquette. (…) A la fin du film, le dispositif scénographique est dévoilé, sauf celui de la pluie pour que l’eau reste un élément sur lequel l’Homme n’a pas de prise. Les éléments qui pourraient n’être qu’un décor sont en fait des personnages à part entière, qui figurent des dimensions de notre existence. La terre noire au sol incarne notre état primitif, originel. Le corail, matière organique, représente l’Homme. Le métal incarne la pensée, puisque c’est un élément fabriqué par l’homme. Enfin, la pluie joue un rôle central dans cette œuvre par son action sur les différents éléments. Elle redéfinit le territoire filmé mais aussi le film lui-même. »

Akmar
Seascapes (according to MAYA2009), Akmar, 2015.

Avec Seascapes (according to MAYA2009), une installation vidéo et sonore monumentale, la Néerlandaise Akmar invite à s’immerger dans un environnement maritime à la fois fascinant et inquiétant, où s’entremêlent réel et virtuel. Disposés en carré, quatre grands écrans de projection diffusent des images de flots correspondant tour à tour à une « mer calme », une « forte tempête », la « haute mer » et une « mer normale », selon une nomenclature répertoriée dans la bibliothèque du logiciel d’animation, de modélisation et de réalité virtuelle Maya. A chaque « type » de mer artificielle, l’artiste a associé, en surimpression, les contours d’une forme géométrique simple : cercle, carré, rectangle et triangle, correspondant respectivement aux états énoncés ci-dessus, apparaissent par intermittence au fil de la séquence. « Ces formes géométriques sont pour moi une manière d’évoquer la pensée abstraite et de dresser un parallèle avec l’informatique – qui n’est que chiffres et mathématiques –, de refléter les formes de la nature ou encore d’apporter une notion d’échelle, précise Akmar. Je souhaitais aussi créer une atmosphère différente du monde réel : si vous filmez la mer, vous n’obtiendrez jamais ce genre d’images, car il n’y a là aucun courant ; l’eau est en mouvement, mais reste confinée au même endroit, ce qui est un peu dérangeant. »

Julie Chaffort
Montagnes noires (détail), Julie Chaffort, 2015.

Retour sur la terre ferme, ou presque, avec Julie Chaffort, dont les travaux marient invariablement absurde et poésie. Chez elle, le paysage est un personnage à part entière, au même titre qu’un humain ou un animal. « Je joue aussi avec l’imprévu, raconte la vidéaste, en mettant en place un certain nombre de choses que je ne peux pas forcément maîtriser. Tout d’un coup, cela m’échappe ; c’est à chaque fois une nouvelle expérimentation. » Montagnes noires, l’œuvre primée, a pour cadre le Centre international d’art et du paysage de Vassivière, situé au milieu d’un lac du Limousin, où l’artiste a effectué une résidence en 2012-2013. Les premières images montrent la lente dérive d’un radeau chargé de moutons blancs. Peu à peu, le ciel se couvre, la pluie commence à tomber et le radeau, lui, ne transporte plus des bêtes blanches mais noires. « En occitan, Vassivière signifie “l’ensemble des agneaux d’une bergerie”, explique Julie Chaffort. Je savais, par ailleurs, que sur l’île vivaient des moutons blancs et noirs. Or, je fonctionne vraiment par image et la première, très forte, qui m’est venue, a été celle de ces animaux dérivant sur un radeau au milieu du lac ! Cela a été le point de départ du projet. Rien n’a cependant été scénarisé : quand on a commencé à tourner avec les moutons blancs, le temps était très clair, et quand on a changé pour tourner avec les noirs, la pluie a commencé à tomber et la brume à monter. A un moment donné, on perd ses repères, on a l’impression d’être en mer, jusqu’à ce dernier plan, qui est la forêt, dont le titre – qui évoque quelque chose de lointain, de difficile à attraper – est inspiré. » La magie de ces « tableaux-mouvements » fait écho à une poésie dramatique comme à un certain éloge de la lenteur qui émanent de l’ensemble des œuvres réunies dans l’exposition. Une invitation à prendre enfin le temps.

* Le Grand Jury de l’édition 2015 était composé de l’historien Jean-Noël Jeanneney (président du jury), de Michel Grilli (responsable des acquisitions d’art contemporain de la Banque européenne d’investissement), Daniel Lelong (galeriste), Rosa Maria Malet (directrice de la Fondation Miro à Barcelone), Alfred Pacquement (conservateur général honoraire du patrimoine) et de l’artiste italien Fabrizio Plessi.

Et les lauréats 2016 sont…

Les noms des lauréats de la sixième édition du concours Talents Contemporains, qui fera l’objet d’une exposition en 2018, ont été dévoilés fin mai : il s’agit de Mathieu Bonardet (pour sa série de dessins Gouffres), Muriel Bordier (pour son triptyque photographique Les grands thermes), Asieh Dehghani (pour son installation vidéo Anahita The Eros of community), Laurent Mareschal (pour son installation vidéo interactive Ici), Johan Parent (pour sa vidéo Self lavage) et Paul Souviron (pour son installation Holding the sea). Tous sont français sauf Asieh Dehghani qui est iranienne. L’appel à candidature pour la septième édition du concours est par ailleurs d’ores et déjà lancé et restera ouvert jusqu’au 1er octobre. Plus d’informations d’un clic !

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