Jérôme Zonder ou trouver sa ligne

Alors que se termine Des Homo Sapiens à la galerie Nathalie Obadia, à Paris, sont déjà annoncées deux autres expositions de Jérôme Zonder. L’une au château de Chambord débutera le 10 juin, l’autre au Transpalette, à Bourges, le 6 juillet. Sortir du cadre pour inventer une autre façon d’envisager la représentation, tel est l’objectif affiché de l’artiste. Chaque dessin est l’occasion d’une réflexion, d’une ouverture. Pour charger un corps, il faut du temps. Celui-là même que Jérôme Zonder met en rapport direct avec le « poids de l’image ». Son œuvre est un corps en expansion dont chacun des membres s’enrichit, se transforme au fil des années ; un maillage de références historiques et personnelles qui témoignent de ce que sa main révèle de son cerveau. Fasciné par notre appréhension du monde, gavés que nous sommes d’informations bien avant la naissance, l’artiste propose une version plastique de la manière dont nous le pensons.

Jérôme Zonder. Derrière lui, à droite : Chairs grises #12, 2018.

C’était le 28 novembre 2015, au Centre d’art A cent mètres du centre du monde, à Perpignan. Quatre dessins grands formats étaient installés dans un angle d’une pièce. Le visage d’un côté, le buste, l’entre-jambe et les pieds de l’autre. Travaillé au fusain et à la mine de plomb, le quadriptyque, intitulé Autopsie de la jeune fille rêve de Garance, était un piège. Certaines œuvres ne s’oublient pas, elles vous habitent. Garance était-elle morte pour de vrai ? Pourquoi l’offrir ainsi en pièces détachées ? C’est tout le problème avec le sujet : il a toujours une chose, mais aussi une autre, à dire. L’an dernier, au Musée Tinguely, à Bâle, nous l’avions retrouvée. Garance s’exposait dans The Dancing Room. A en croire le plan, probablement dessiné par la main de l’artiste, elle était là : bras écartés, malmenée par la police, ou poing levé, militante et engagée. Mais aussi visage effacé. L’œuvre de Jérôme Zonder est une épopée qui se lit au fil des années et dont un chapitre est actuellement présenté par Nathalie Obadia.

Portrait de Garance #53, Jérôme Zonder, 2018.

Dans la galerie parisienne, les dessins se suivent et se répondent. « J’ai tout de suite été intéressé par la construction en escargot de l’espace qui permet de jouer avec les temporalités, tout en offrant une continuité au récit. J’ai imaginé un parcours en expansion, du plus sombre au plus clair, du plus chaud au plus froid, avec une alternance d’espaces narratifs et d’espaces de représentation. Cette alternance se retrouve dans la façon dont je conçois et construis la question du portrait, de la figure. » Jérôme Zonder donne des clés et s’interroge. Comment est-on sans arrêt tiraillé entre la forme et la narration ? Trois personnages imaginaires lui servent depuis toujours de support d’expérience et de dessin. Si ces deux dernières années, il a beaucoup travaillé sur Garance. Là, c’est plutôt une vue générale qu’il propose avec Des Homo Sapiens. Explorant toujours plus en profondeur le rapport à l’histoire, à l’empreinte, à la trace, l’artiste n’en oublie jamais pour autant le dessin, recherche fondamentale. Dans une première pièce à la lumière tamisée, les habitués retrouvent Baptiste. Une série de petits dessins les embarquent dans une réflexion sur la condition humaine. Jérôme Zonder évoque ses lectures de Bernard Stiegler et Yuval Noah Harari, tous deux préoccupés par l’avenir de l’humanité à l’aune des progrès technologiques et scientifiques. « Ils interrogent tout ce qui est en train de bouleverser notre être au monde, nos limites, nos façons de percevoir, de nous produire en tant qu’espaces symboliques. Ce sont ces questions que j’avais en tête cette année. Je répartis toujours plus ou moins les problématiques selon les personnages. Pour Baptiste, j’ai alterné deux lignes : une positive où les relations avec la machine se font de façon intéressante et ouverte. Une plus négative où j’exploite les possibles catastrophes à venir. »

Baptiste #5, Jérôme Zonder, 2017-2018.

Au mur, de multiples avatars de Baptiste apparaissent. Des images pour la plupart empruntées à la science-fiction et au cinéma, dont le point de départ est une citation des Temps modernes de Chaplin. « A chaque fois, je réalise des screenshots, que je recadre et travaille en dessin. » Un bébé prend son bain avec un robot, plus loin Hal impose son œil. « L’empreinte est une technique archaïque qui vient du début de la représentation, l’utiliser pour représenter ce totem de l’intelligence artificielle, inventé par Kubrick pour 2001, l’Odyssée de l’espace, me semblait intéressant. » Deux autres portraits attirent l’attention, le premier laisse apparaître Stephen Hawking, le second, Christopher Reeve. Les deux racontent deux histoires bien différentes. D’un côté, une machine permet au physicien de Cambridge de survivre et à l’humanité de bénéficier de sa pensée, de l’autre, un fauteuil roulant symbolise la vulnérabilité d’un Superman emprisonné à jamais dans un corps inerte. « La fragilité est la donnée élémentaire de notre espèce. Elle est consubstantielle à ce que nous sommes et à cette inquiétude que nous développons face à l’extrême efficacité froide des machines. J’ai travaillé au crayon avec une technique de traits fins pour accentuer cet entre-deux. Ce n’est pas innocent de passer des heures à faire des dessins à la main alors qu’on pourrait faire autrement, beaucoup plus vite. Cette confrontation vaine m’intéresse. Dire notre limite et jusqu’à quel point nous sommes-là, dire le monde que nous habitons. »

Les fruits de Baptiste #2, Jérôme Zonder, 2018.

Dans l’espace suivant de la galerie, seulement deux dessins. Garance et Pierre-François font leur apparition chacun dans une chambre. Il ne s’agit plus ici de narration, mais de représentation. Les dessins témoignent du va-et-vient entre les idées et les formes. « J’essaie toujours de faire en sorte que la façon dont la figure se construit soit en fonction des charges narratives des espaces qui la composent. Toutes les découpes que l’on peut sentir, qui se recouvrent, se choquent, etc., sont des espaces plastiques de représentation empruntés à d’autres images. » Des images qui viennent de l’histoire de la peinture ou bien de l’histoire tout court et qui sont pour l’artiste des témoins des narrations qui nous façonnent et à partir desquelles nous grandissons. Ainsi, l’œil attentif reconnaît un motif issu du Massacre des Innocents. Le dessin se déploie alors en un jeu d’empilement de formes et de narrations, qui pousse le sujet à s’exprimer. « Est-il en capacité ou pas de se dessiner, d’exister ? », s’interroge alors l’artiste. « Pour moi, faire un portrait, c’est trouver sa ligne dans l’ordre du dessin. Si l’on suit le processus, l’espace s’active. Le choc des images fait grandir le sujet. Ce sont des couches de mémoire les unes sur les autres. Tous les récits qui nous habitent et dont nous héritons, nous fabriquent. » Convaincu que chacun d’entre eux possède un impact physique sur nous, qu’une simple information peut nous couper les jambes pour la journée, Jérôme Zonder cherche à produire le dessin qui, peut-être, nous laissera sans voix ou bouche bée.

Vue de l’exposition Des Homo Sapiens, Jérôme Zonder, 2018.

L’artiste passe alors à un nouvel espace où se déploie un flot d’images issues d’Internet et travaillées en dessin. Toute une ribambelle de références saute aux yeux. On retrouve Le Massacre des Innocents, mais aussi des événements en lien avec la guerre d’Algérie, des figures de la culture pop du XXe siècle, des mangas d’aujourd’hui, des moments politiques forts, comme François Mitterrand et Helmut Kohl à Douaumont en 1984, et d’autres épisodes marquants de l’histoire contemporaine, comme les attentats du 11 septembre 2001. « Ce qui m’intéresse, ce sont les temps différents qui se choquent, les couches qui s’intercalent et s’interpénètrent. J’ai mis l’accent sur les gestes. Beaucoup sont politiques ou religieux, mais il y en a aussi de peinture, de monstration, de désignation. Tous sont pour moi des signes qui représentent le rapport de l’espèce à elle-même, la façon qu’elle a de se désigner, de se raconter. » Toujours cette importance de l’œil et de la main. « Les images de foule constituent un nouveau travail qui pose la question du comment fait-on sujet, à l’échelle du portrait, mais aussi à l’échelle d’un groupe social ou d’une communauté. » Un immense portrait de l’écrivaine Virginie Despentes interroge. « Que fait-on avec la ressemblance ? », lance l’artiste avant d’enchaîner : « Il faut sortir une sensation et pas juste une image ».

Vue de l’exposition Des Homo Sapiens, Jérôme Zonder, 2018.

Dans le dernier espace, Jérôme Zonder revient sur la question de la représentation. Une grande toile n’arbore pourtant apparemment aucun sujet. « Je commence à un point et laisse grandir la forme. Elle est composée d’une unité élémentaire graphique, un rond, qui se répète et prolifère. L’accumulation de gestes donne le dessin. Je fais des lignes, puis des accidents s’y produisent pour aboutir à quelque chose d’organique. Il s’agit toujours de la question du portrait, mais traitée à une échelle différente, nanométrique. » Comme si Garance était toute entière dans un microscopique morceau de peau. Penser le portrait selon l’artiste ne peut se faire qu’en envisageant l’ensemble des points de vue tant physiques que symboliques, mais aussi en empruntant les chemins du dedans et du dehors, à l’échelle de l’œil ou de l’imagination. Fixé sur un pied, un appareil photo attend son heure. Sur une chaise, un ordinateur portable est ouvert, écran masqué par le dessin de deux pieds portant des tennis blanches. « La personne qui a servi de référence pour Garance était une photographe. J’ai fabriqué ces objets à partir des chutes de mes dessins. Ce sont des morceaux de papier redécoupés, assemblés couche par couche, et recouverts de mine de plomb. Ce qui m’importait était de refaire un cadre à partir de ces chutes, un cadre autre, qui déborde l’espace. » Une autre manière de pousser encore la ligne du dessin.

Contacts

Jérôme Zonder – Des Homo Sapiens, jusqu’au 27 mai à la galerie Nathalie Obadia, 3, rue du cloître Saint-Merri, 75004 Paris.
Jérôme Zonder – Devenir traces, du 10 juin au 30 septembre, au Château de Chambord.
Jérôme Zonder – Garance, un portrait d’une jeune fille, du 6 juillet au 15 septembre, au Transpalette, à Bourges.

Crédits photos

Image d’ouverture : Vue de l’exposition Des Homo Sapiens, à la galerie Nathalie Obadia à Paris © Jérôme Zonder – Les vues d’expositions sont créditées © Jérôme Zonder, photo MLD courtesy galerie Nathalie Obadia et toutes les autres photos sont créditées © Jérôme Zonder courtesy galerie Nathalie Obadia