Jean-Michel Meurice ou la vie pour matière

Meurice

Peintre et réalisateur, Jean-Michel Meurice ne cesse d’aller à la rencontre du monde dans lequel il vit, « complexe, riche, vaste ». Dans ses toiles abstraites, et monumentales, il explore formes, matières et couleurs avec un constant souci d’emplir, voire de saturer, l’espace et de réinventer le geste du peintre. D’univers en univers, le LAAC de Dunkerque, Lieu d’Art et Action Contemporaine, lui consacre une fascinante rétrospective.

D’emblée, la couleur explose. Tonalités pop, rose et jaune provocants, la peinture comme jetée sur la toile sans souci de composition ni même de sujet, le geste répétitif dans un vertige de lignes et de points. Et puis, au cœur de cette surprenante entrée en matière, dans une vitrine presque anodine, la pellicule d’un film 35 mm, constellée de points roses appliqués le doigt trempé dans la gouache ; projetée à l’écran, la peinture se met alors en mouvement… Ce film est la première œuvre de Jean-Michel Meurice, réalisé pendant la guerre d’Algérie. Il est le fondement d’une double carrière de peintre et de réalisateur guidée par le besoin irrépressible d’explorer le monde, à travers la couleur – cinq salles y sont ici consacrées – comme à travers le documentaire. Sa peinture est d’ailleurs pétrie de ses voyages et de ses lectures, de sa connaissance sensible des arts d’Asie, d’Afrique et du Moyen-Orient.

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La Barnum, Jean-Michel Meurice, 1963.
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Vinyl Navajo, Jean-Michel Meurice, 1969.

« La peinture, c’est des signes et de la couleur »

C’est dans le contexte du renouveau de l’abstraction, dans les années 1960, que s’amorce le parcours pictural de Jean-Michel Meurice. Avec la quête permanente de reconsidérer la manière de voir le geste du peintre. « Comment aller plus loin que Pollock ? », souligne-t-il. Inspiré par ses lectures sur les peintres zen, il fait le choix du geste réduit à zéro, juste « mettre une couleur sur une surface », et de la puissance de la répétition. Lignes, points, formes simples et géométriques déclinées à l’envi, avec la volonté d’investir totalement l’espace de la toile de couleurs vives et criardes, poussées à leur plus intense expression. « Il faut sortir de la subtilité de la peinture », affirme Jean-Michel Meurice. La Barnum, réalisée en 1963, est le plus éloquent témoignage de cette période en technicolor. « Vous prenez la peinture par les cornes », lui dira Pierre Soulages qui deviendra son ami. Une amitié précieuse pour cet artiste qui, même attentif aux recherches de ses contemporains, travaille en solitaire sans jamais s’insérer dans un groupe ou un courant.

L’écriture dans sa plus simple expression

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Yzlment 2, Jean-Michel Meurice, 1974.

Galvaniser la couleur, imprégner chaque espace, réfléchir sans cesse à des formes nouvelles : il y a cette constance dans la carrière de Jean-Michel Meurice, au-delà des univers successifs qu’il nous fait traverser. Au milieu des années 1960, il délaisse le pinceau pour explorer de nouvelles matières et de nouveaux supports. Films aluminium, toiles plastiques ou en vinyle lui permettent d’exprimer autrement la lumière, dans de grands assemblages, collages, pliages où transparaît l’héritage de Matisse et de ses papiers découpés. C’est pour mieux revenir à la trace peinte dans les années 1970. Cette fois avec une série d’œuvres monumentales qui défient le regard et la notion de surface. Des bandes de couleurs, vives toujours, tracées à la règle, juxtaposées, superposées, fondues les unes dans les autres, répétées jusqu’à saturation. Par un « travail d’effacement des formes trop visibles », l’artiste donne alors, dans l’indiscernable, une toute autre dimension, une intense profondeur à sa peinture. Dans le paysage de l’époque, ses Bayadères et ses Pénélope deviennent une incontournable signature.

Dans la foulée, de retour d’un voyage en Espagne, Jean-Michel Meurice se consacre à une nouvelle série d’œuvres, plus sombres et réalisées sur bois, les Scars. Des pièces monumentales, encore, des bandes, toujours, mais organisées en modules répétitifs qui peuvent s’agencer, s’organiser, de manière toujours différente selon l’environnement. Une autre façon d’interroger l’espace que ces motifs démultipliés, évoquant le détail d’un tapis d’Orient ou la céramique d’un palais.

Par le prisme du documentaire

Jean-Michel Meurice.
Jean-Michel Meurice.

Il y a Jean-Michel Meurice peintre et Jean-Michel Meurice réalisateur. Cette rétrospective n’occulte pas l’œuvre filmée du documentariste qui fut, notamment, avec Pierre Bourdieu, Michel Guy et Georges Duby, à l’origine de la création de la chaîne culturelle la Sept, devenue Arte. Le cinéma, c’est la passion de l’artiste depuis l’adolescence. Un autre langage qui est aussi pour lui, à l’instar de la peinture mais dans un acte plus social, une façon d’appréhender, et de comprendre, le monde. Sur des sujets de société, d’actualité politique et économique : une sélection de 25 documentaires est proposée chaque week-end au LAAC. Parmi lesquels on retrouve certains des tout premiers films de Jean-Michel Meurice, réalisés en 1963 et formant une suite de 13 portraits d’artistes, dont Pierre Soulages, Sonia Delaunay ou Eugène Dodeigne… Dans cette œuvre-là, aussi, la peinture n’est jamais loin.

L’harmonie dans une fleur d’ipomée

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Ipoméa RD 9, Jean-Michel Meurice, 2010.

Contraste saisissant en découvrant l’alvéole suivante – le premier étage du LAAC est ainsi constitué d’une succession de salles alvéolaires, sans angles droits. Au détour des années 1980, l’artiste se découvre une nouvelle famille. Sortant de l’inéluctable bande, renouant avec les lignes courbes, ce seront les Arabesques. Il s’attache alors à une nouvelle écriture, revient à la liberté du pinceau. Atmosphère végétale, qui flamboie d’autres couleurs, où la feuille d’arbre est utilisée comme motif, devient pochoir. Toujours avec ce souci du « remplissage de la surface », de manière répétitive. Mais le langage se fait plus doux, plus rond. Surtout, il laisse toute sa place au blanc, aux espaces entre les motifs. Ici, Jean-Michel Meurice joue avec les vides, qui révèlent la couleur. « C’est le non-peint qui crée la peinture », dit-il. Dans une espèce d’harmonie réinventée.

Harmonie qui éclot dans les œuvres d’aujourd’hui. De la feuille à la fleur, le peintre s’épanouit désormais dans un univers de corolles et de pétales, d’ipomées ou de belles-de-jour. Il délaisse le pochoir pour tracer ses lignes à main levée, rythme ses toiles de motifs et d’espaces toujours recommencés, les bandes en filigrane, plus minimalistes, jamais disparues. Surtout, cinquante ans après ses débuts, il affirme la cohérence de ses grands formats, revenant sans cesse au plaisir de mêler les techniques, de jouer des matières et des supports. « C’est dans les Prisunic qu’il trouve sa matière première », relève Victor Vanoosten, commissaire de l’exposition. Ici, un rideau de douche ou… une couverture de survie. « J’aime sa matière, dit Jean-Michel Meurice, j’aime surtout qu’elle s’appelle comme ça. »

En contrepoint de ce voyage dans les univers de l’artiste-explorateur, un très joli film réalisé par l’association L’art contemporain (à l’origine de la création du Laac) lui est consacré. Où sourd, d’un chemin emprunté à l’autre, la modestie et l’humilité de ce grand bonhomme. « Ce qui me plaît dans la peinture, c’est que c’est un art humain, très simple. La peinture est faite de la vie. Voilà. »

Quatre expositions entre Dunkerque, Béthune et Le Touquet

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Ludius 1, Jean-Michel Meurice, 1984.

Jean-Michel Meurice est né à Lille en 1938, il a ensuite grandi à Béthune chez ses grands-parents. La rétrospective du LAAC de Dunkerque est l’occasion d’une série d’expositions dans sa région natale durant toute l’année 2017. Chacune d’elles explorera un aspect particulier de son œuvre et de ses amitiés artistiques.

Jean-Michel Meurice et Jean Le Gac, retour à Béthune. A travers leurs œuvres respectives, dialogue entre deux amis de plus de quarante ans, qui se sont connus à Béthune, Jean Le Gac y étant professeur de dessin dans les années 1960. Du 3 février au 25 juin au Musée de la Chapelle Saint-Pry à Béthune.
Evidences singulières, Jean-Michel Meurice et ses amis. Neuf artistes-compagnons sont conviés ici, parmi lesquels Pierre Soulages, Claude Viallat, Pierre Alechinsky ou Georges Rousse, dont les rencontres ont marqué le parcours et la vie de Jean-Michel Meurice. Du 1er avril au 23 juillet à Labanque, centre de production et de diffusion en arts visuels installé à Béthune.
Jean-Michel Meurice, l’espace bien tempéré. Cette fois, sont réunies des œuvres de petites dimensions de l’artiste qui questionnent la relation entre la peinture, la couleur et l’espace architectural. Du 17 juin au 5 novembre au Musée du Touquet-Paris-Plage.

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