Jean Le Gac fait œuvre à Perpignan

Jean le Gac

Face à la mer, le peintre retouche le bleu du ciel avant d’y inscrire un petit avion. « Il prit ses pinceaux… et les choses… se modifièrent… très sensiblement. » Au-dessus des quatre clichés ainsi commentés, une toile montre quelques objets chers à l’artiste. Cette œuvre témoigne du lien tissé par Jean Le Gac dans son œuvre entre la peinture, la photographie et le texte. Un lien mis particulièrement à l’honneur par l’exposition Choses peintes-photographiées-écrites proposée actuellement par le centre d’art contemporain, A cent mètres du centre du monde, à Perpignan.

Jean Le Gac
Détail de l’exposition Choses peintes-photographiées-écrites, Jean Le Gac.

Jean Le Gac est arrivé à Perpignan quelques jours avant l’ouverture de l’exposition, car il aime participer à l’accrochage. Sur les immenses murs blancs du rez-de-chaussée du centre d’art, il a disposé quelques-unes de ces plus fameuses et récentes pièces. Toutes sauf une ont été réalisées entre 2004 et aujourd’hui. La seule datée de 1988 était encore travaillée voilà trois mois. « Je peux la considérer comme neuve », s’amuse l’artiste. Trois types de travaux se partagent l’espace : le premier est en relation avec les Demoiselles d’Avignon de Picasso, le deuxième avec son installation Le Tombeau du peintre de mon enfance et le dernier renouvelle le genre de la nature morte. Ajoutez à cela quelques aquarelles réalisées au départ pour un projet d’édition que, finalement, Jean Le Gac a préféré conserver pour les exposer. Des nus de femmes sans visage, un léopard, un Tarzan… Les réminiscences, peut-être, de la jungle du Douanier Rousseau scrutée il y a peu au Musée d’Orsay. Sur une toile ou une autre, une étiquette apposée. C’est celle qui prouve l’appartenance des toiles à une institution très privée… « Entrée. Musée. Avenue Gambetta, Paris. N° 00867. Date. A conserver par le visiteur : ce billet peut être réclamé au cours de la visite. » Une idée offerte par un ami éditeur et matérialisée par un carnet à souche imprimé, dont les feuilles doivent être distribuées à tous les visiteurs de l’atelier de Jean Le Gac. Pour qui a eu le privilège d’y être accueilli, ce petit morceau de papier est le témoin d’un moment heureux et partagé. « Je les distribue quand j’y pense ! Dans la mesure où ces peintures montrent des objets mis en scène dans mon appartement-atelier-musée, la tentation était grande d’y coller un ticket. J’avance toujours entre un désir d’élévation de l’esprit et un prosaïsme le plus plat. C’est ainsi que je mesure la vérité de ce que je fais. » A signaler que l’exposition est accompagnée par un remarquable texte écrit par Anne Mœglin-Delcroix sur la relation de l’artiste à l’écriture. « La littérature a joué et continue de jouer un rôle considérable dans mon travail. Mais je ne me considère pas du tout comme un écrivain. Je suis un bon lecteur. »

Picasso, c’est moi, Jean Le Gac, 2008
Picasso, c’est moi, Jean Le Gac, 2008.

A propos des « Demoiselles d’Avignon ». « Un collectionneur, qui a pour habitude de demander à des artistes de travailler à partir de tableaux mythiques de la modernité, nous a proposé en premier lieu Le Déjeuner sur l’herbe de Manet, puis, à moi personnellement, Les Demoiselles d’Avignon de Picasso. J’ai accepté l’une et l’autre des suggestions, d’autant qu’il me laissait toute liberté en dehors des dimensions du tableau, qui devaient respecter celles de l’original. A honorer cette commande, je me suis pris au jeu, ce qui a conduit à la réalisation de toute une série de toiles. Quand j’avais onze ans, je me souviens qu’un voisin nous apportait chaque semaine L’Humanité dimanche. Il faut dire que nous habitions Carmaux, la ville où Jean Jaurès fut député. Même si ma mère se faisait forcer la main pour l’acheter, j’en garde le souvenir d’un journal bien fait avec des pages culturelles intéressantes. Moi qui pensais la peinture sous l’angle du peintre du dimanche, j’y ai découvert Picasso, passant ainsi sans crier gare d’une vision traditionnelle et naïve à la modernité. Quand il s’est agi de travailler sur Les Demoiselles d’Avignon, j’ai tordu le sujet pour en faire une affaire personnelle. Apollinaire, en référence à Rimbaud et son affection pour les fêtes foraines, aurait devant le tableau évoqué la brutalité des peintures des baraques de foire. La naïveté aussi, peut-être. Cette évocation m’a ramené à la légende qu’enfant je m’étais inventée. Elle disait que mon père, inconnu et dont personne ne m’a jamais rien dit, était un forain de passage que ma mère aurait rencontré à la faveur d’un dimanche non travaillé. C’est cette scène de séduction à flonflons que j’ai peinte. Avec un enfant, qui n’est autre que moi. »

Jean Le Gac.
Vue de l’exposition Choses peintes-photographiées-écrites, Jean Le Gac.

A propos du « Tombeau du peintre de mon enfance ». « Je n’ai pas reconstitué le Tombeau du peintre de mon enfance tel qu’il a été pensé à plusieurs reprises. En Suisse, en France et en Chine. Sont ici exposées des photographies, imprimées numériquement sur des supports plastifiés, que j’ai utilisées lors du Festival de photographie de Lianzhou. Elles ne sont que les témoins du travail présenté à ce moment-là. L’installation était constituée de 26 bâches de 2 x 3 mètres. Le mot tombeau n’est pas à prendre au sens funèbre, mais comme l’entendaient les Romains, Clément Marot ou Mallarmé. Tombeau veut dire monument à la gloire et en souvenir de quelqu’un. Ce fameux peintre du dimanche, cette figure creuse, j’en ai fait un mythe personnel. L’installation montrait une sorte de rétrospective de ses apparitions dans mon travail. »

Jean Le Gac
Message 17, Jean Le Gac, 2011.

A propos des natures mortes. « L’expression “natures mortes” évoque un travail classique de peinture. Après Hélion, qui aujourd’hui en peint encore ? On peut se le demander ! J’ai eu l’idée de faire une rétrospective de mon travail à travers les objets qui m’ont servi pour les mises en scène que j’ai faites comme, par exemple, les lunettes d’aviateur, les guêtres, les pinceaux… J’ai pris un plaisir énorme à les peindre, à retrouver les sensations d’un étudiant qui tente de restituer le plus fidèlement possible les objets observés. A l’époque, nous appelions l’exercice « Etude documentaire ». J’aurais d’ailleurs dû les appeler ainsi. Ces petites natures mortes sont entourées d’une collection de photos en relation avec l’utilisation de l’objet choisi et d’un ou plusieurs textes, comme toujours. J’aime le lien qui les unit, qui renvoie des unes aux autres. C’est un jeu auquel je m’exerce depuis tellement d’années qu’il me semble aujourd’hui avoir acquis une certaine agilité. »

A propos de l’exposition. « Alors que nous avions terminé l’accrochage, Vicente* m’a dit que c’était une belle exposition. Et je n’ai pu m’empêcher de lui dire “oui” ! Immédiatement, je me suis demandé pourquoi étais-je si affirmatif ? Etais-je subitement tellement gonflé de moi-même ? Je pense seulement que cette exposition est la réalisation d’une chose que j’ai ressentie à la fin des années 1960, quand j’ai failli abandonner l’idée de devenir artiste. C’était trop compliqué. Marié, père de trois enfants, je devais m’acquitter de mon service militaire… Depuis l’enfance, je voulais être peintre, mais il fallait que je lâche. J’en ai été persuadé jusqu’au moment où, comme une personne à deux doigts de se noyer, j’ai vu ce que je pourrais faire. C’est-à-dire tout ce que je fais en ce moment. L’exposition, me semble-t-il, matérialise le sentiment d’alors. Toute ma carrière d’artiste, si tant est qu’il y en ait une, est là. »

Jean Le Gac
Une attendrissante blancheur coloniale, Jean Le Gac, 2002-2003.

A propos des toiles présentées l’une au-dessus de l’autre. « C’est la première fois que j’expérimente un tel accrochage. Quand je prépare une exposition, j’étale sur mon bureau des fiches sur lesquelles le recto révèle le titre de l’œuvre et le verso sa reproduction. En les manipulant, deux d’entre elles se sont retrouvées l’une au-dessus de l’autre. A les regarder, j’ai pensé qu’elles en formaient une troisième. Ce sont ces toiles qui ont été accrochées en premier, les autres se sont insérées dans les espaces laissés libres. Je n’ai pas adopté d’ordre chronologique. J’ai appliqué ce que les artistes des années 1970 ont appris à faire et que les jeunes désormais font à merveille : considérer que l’exposition est une œuvre et non pas une série de tableaux. »

* Vicente Madramany est le fondateur du centre d’art perpignanais A cent mètres du centre du monde.

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