Jacques Monory, le clap de fin

Utilisation de la monochromie, touches froides, atmosphère lourde de menaces… Inspirée du cinéma, l’œuvre de ce pilier de la Figuration narrative traduit l’inquiétude qu’il a toujours eu devant la violence de la société moderne et l’inéluctabilité de la mort. Celle-ci l’a emporté ce mercredi 17 octobre à Paris. Jacques Monory avait 94 ans. Pour lui rendre hommage, nous mettons en ligne un portrait de l’artiste signé Pauline Mérange, qui était allée à sa rencontre en 2009, dans son atelier de Cachan.

En ce jour de pluie, dans une rue pavillonnaire de Cachan, la brusque luminosité de l’atelier de Jacques Monory fait ciller les yeux. Une vaste pièce blanche du sol au plafond, où les miroirs multiplient les reflets de la verrière. Les toiles sont retournées contre le mur. Une seule reste en évidence, le travail en cours, trois mètres sur deux, au centre de la salle. Sa masse sombre tranche avec l’aveuglante clarté ambiante. Des maisons en enfilade plongées dans une pénombre lunaire. Dans une fenêtre, en bas à droite du tableau, une blonde longiligne et, mari ou amant, un homme en costume ; le couple semble entre la dispute et l’étreinte. Tons crépusculaires de l’architecture, bleu glaçant pour le tandem. L’intimité de la scène contraste avec la rue déserte. Le lien entre ces deux énigmes reste à inventer… « Toute ma peinture est un arrêt sur image. J’ai un scénario dans la tête, je coupe un morceau de pellicule, et puis un autre, encore un autre, et je peins. Je suis convaincu que je n’aurais pas fait la même chose sans l’empreinte du cinéma. » Pantalon et pull à col roulé beige, lunettes fumées, Jacques Monory, qui cultive avec élégance son image de dandy, a la réputation d’entretenir le secret autour de lui. On l’imaginait grave et sombre. Il est réservé, certes, mais souriant, chaleureux, concentré. Ses toiles se lisent comme des plans successifs, des séquences isolées à partir desquels chacun doit composer son propre film. Pour remonter le fil de ses souvenirs, on choisira un glossaire sous forme d’hommage au septième art.

Flash-back

Le peintre n°12, Jacques Monory, 1986.

Jacques Monory est né le 25 juin 1924 à Paris. Son père, Luis, a quitté l’Argentine en 1914 pour se battre aux côtés des Français. De la guerre d’Espagne aux maquis du Vercors, il consacrera une grande partie de sa vie au combat. « C’était un extravagant toujours par monts et par vaux à la recherche de l’aventure. Quand il était à Paris, il travaillait comme chauffeur de maître pour de riches sud-américaines en goguette, mais il s’ennuyait ferme. Alors il racontait ses histoires fabuleuses de révolutions du bout du monde. Mais il me faisait peur aussi parce qu’il distribuait les baffes. » Sa mère, Angèle, couturière, est originaire de la Nièvre. « Elle, au contraire, incarnait la douceur. Chez nous, c’était un défilé de très jolies dames, les mannequins des maisons de couture, qui empruntaient des modèles que ma mère copiait. Je les regardais en douce se déshabiller, elles sentaient si bon. » L’enfant unique grandit à Montmartre, plus souvent dans la rue que sur les bancs de l’école. Son immeuble jouxte les studios Pathé. « Le lieu était devenu notre terrain de jeux préféré. On avait construit là notre cabane, on regardait les on regardait les tournages simultanés, on se baladait à la fermeture. Tout revêtait un parfum de mystère. Et puis, dès l’âge de sept ans, ma mère m’emmenait au cinéma une fois par semaine. Elle était drôle, elle disait : “J’ai pleuré, c’était beau !” Si elle n’avait pas versé de larmes, le film ne valait pas le coup. »
Il se tient à une place régulière d’« avant-dernier ou dernier » de la classe. « On a diagnostiqué sur le tard une dyslexie qui m’a rassuré. Je n’étais donc pas idiot, j’avais une excuse. Mais ma grande chance a été de rencontrer un instituteur, Gilbert Grelier, qui m’a pris en sympathie et m’a sauvé la peau. Sinon, je serais sans doute devenu un petit délinquant, ou même, si j’avais pris des forces, un vrai gangster. » L’enseignant emmène l’adolescent au Louvre. « Le premier tableau que j’ai vu, c’est l’Embarquement pour Cythère de Watteau. Je l’ai trouvé tellement beau que, sur le coup, j’ai renoncé à être assassin comme prévu pour devenir peintre. Les jours de congé, ce professeur me conviait chez lui. Il avait le don de mettre de la joie partout. Je me souviens qu’il avait décoré son piano de grosses fleurs vertes. Il peignait aussi le paysage de sa fenêtre. C’est lui qui m’a lancé “Fais comme moi !” et m’a donné un pinceau. J’ai tout de suite été enivré par l’odeur de térébenthine. » Pour parfaire sa vocation, il prend des cours du soir de dessin. A quinze ans, il réussit le concours de l’Ecole des arts appliqués. « On touchait à tout : la sculpture, la céramique, la gravure, la laque… » Il opte pour une formation de peintre décorateur. « Cette école a été une véritable opportunité. Aujourd’hui encore, quand je rencontre une difficulté en peignant, je me souviens des techniques enseignées par Jacques Zwobada, mon maître de dessin. Je me suis démerdé dans la vie grâce à lui et à mon instituteur. »

Scène d’ouverture

Les débuts d’artiste de Jacques Monory n’ont pourtant pas été faciles. Pour gagner sa vie, il entre chez Servaire, une petite entreprise à Montreuil qui fabrique des poignées de portes. « Après la guerre, les gens avaient besoin de nouvelles armoires. Mais ce mobilier était dégueulasse, faux, tocard. Heureusement, je travaillais du lundi au mercredi, et j’avais tout le reste de la semaine pour peindre. » Doutes, hésitations, incertitudes. Le jeune artiste se cherche. La période consacre le règne de l’abstraction. « Vous étiez vraiment considéré comme un nul total si vous sortiez de la ligne. » Exposée dans les sous-sols d’un marchand de couleurs de la rue de Clichy, une série de harengs saurs lui vaut une rencontre salutaire : Robert Delpire. « Bob a beaucoup aimé mes poissons. » Début d’une longue amitié et collaboration. Il rejoint pendant dix ans l’éditeur de livres d’art. « J’ai été ainsi au contact des meilleurs photographes : Henri Cartier-Bresson, Robert Frank, Werner Bischof, William Klein… Je peignais le matin, je travaillais l’après-midi, et le soir, nous allions courir les filles. Mais j’étais un peu frustré. Je faisais une peinture abstraite, épaisse, marron, presque galeuse, une peinture de fantômes. » Des années plus tard, gardant sans doute en mémoire cette longue période de tâtonnements, le peintre prodiguera ce conseil aux artistes en herbe : « Que vous fassiez des croûtes ou des chefs-d’œuvre, il n’y a qu’un seul critère : être obligé de le faire. Si peindre n’est pas une nécessité, autant abandonner tout de suite. » En 1962, il détruit la quasi-totalité de ses œuvres et opte pour la peinture figurative, réalisée à partir de photographies et de reproductions, qui va devenir sa marque de fabrique.

Techniques de montage

Monory collectionne ainsi les images, clichés de presse comme instantanés personnels. Son premier outil n’est pas le pinceau, mais l’objectif. Il garde même son Leica en main dans les salles obscures comme devant la télévision pour immortaliser une scène de film ou un bout de reportage qui nourriront son œuvre. « Aucun dessin ne peut rendre le mouvement tel que le capte la photo. Si j’invente, ce sera banal, la vie est beaucoup plus forte. » Il note dans un carnet la place des documents qui composeront le tableau. Associations, juxtapositions, superpositions. Dans la pénombre, il projette ensuite les documents sur la toile. Il inscrit les contours au feutre avant que la palette passe ces esquisses rapportées au filtre de sa subjectivité. Pour ses compositions, Monory dispose d’une gamme qui va du plan-séquence statique à la fresque agitée. Les murs blancs de l’immobilité opposent une voiture filant vers l’horizon sur une route américaine et un tigre vautré sur un piédestal. Abréviation du vide n°10 confronte un carrefour urbain, avec toute la signalétique moderne, coupé en son centre par la course folle d’un cheval au galop. Opposition entre un monde aseptisé et la liberté de l’animal. Tremblement n°2 opte pour une combinaison chaotique de fragments qui semblent issus d’une éruption : un chien dans son élan, des mains, une croix, un sablier, une giclée de pierres. L’artiste travaille toujours par séries, variations autour de la même idée, dont les titres résonnent comme autant de bandes-annonces de polars : Meurtres, New York, Opéras glacés, Death Valley, Catastrophes, Technicolor, Fuites, Toxique, Tanatorolls, Métacrimes, Alptraum, Enigmes, Les éléments du désastre, Nuit. « J’aimerais ne faire qu’un seul tableau mais il me faut du temps pour me rapprocher de l’image juste. » Il devient un pilier de la Figuration narrative, au côté des Rancillac, Erró, Télémaque, Klasen… Les expositions, en solo ou collectives, en France comme à l’étranger, se multiplient.

Death Valley n°1, Jacques Monory, 1974.

Gros plan

La série des Meurtres, en 1968, lui ouvre les portes de la reconnaissance. Pour Meurtre n°1, le regard barré par un rectangle noir, comme dans les magazines à scandale, Jacques Monory se représente lui-même, blouson cintré, pantalon noir, visé par un revolver que tient une main baguée de femme à l’autre bout de la toile. L’image d’une rue calme de La Havane, où jouent des enfants, est déchirée par la trajectoire du projectile. Le personnage est touché au ventre. Dans les séquences suivantes, après un passage en revue des lieux du crime, salles de bains dallées et couloirs d’hôpital, sa silhouette va s’effondrer, avant de se relever et de s’enfuir, laissant derrière elle un vrai miroir criblé de balles. « Cette série est sûrement la plus intéressante psychanalytiquement. Ma femme venait de me quitter et j’étais malade de cette rupture. Avec ce travail, j’ai repris la santé, je me suis guéri. Et puis j’ai rejoint ici le grand écran, l’acteur meurt à la fin du film, mais il ressuscite dans le film suivant. La magie du cinéma, c’est l’immortalité. » Le peintre, qui tire dans sa propre image pour conjurer la tentation du suicide, écrit là une page fondamentale : il opte pour la fragmentation de l’image et affirme la part autobiographique de son œuvre.

Focus

Jacques Monory se pose en effet comme le héros de ses propres toiles, un personnage récurrent, engagé comme figurant ou propulsé au premier plan. Dandy, joueur de billard, cow-boy, gangster ou tueur en série, il apparaît en jean et lunettes noires, en imper et chapeau mou, ou même en personnage casqué sur son deltaplane avec sa chienne sur le dos. Dans Abréviation du vide n°8, il revisite le mythe du duel au soleil en se mettant deux fois en scène : l’élégant costumé du premier plan pointe son arme sur son double, plus âgé, nu comme un ver. En 2001, il présente La Vie imaginaire de Jonq’Erouas Cym, anagramme de Jacques Monory, en dix-sept tableaux. Le portrait d’un criminel en smoking et nœud papillon, recherché par la CIA, qui sera emprisonné avant de reprendre goût à la vie en dansant avec sa compagne devant l’Empire State Building dynamité. Les images du monde se mêlent à une autobiographie fantasmée, sublimée, pour former une sorte de journal intime. « Au fond, je raconte toujours la même histoire, mes émotions, mes souvenirs, mes sensations, liés au fait que j’aurais peut-être dû être un délinquant, que c’est vraiment chiant de mourir, et que, pour être honnête, j’ai peur. »

La réplique

Des revolvers, une fille couchée sur des dollars, des bords de mer déserts, des blondes fatales, des scènes de crime, des avions de guerre, des grosses cylindrées… Metteur en scène de fragments, créateur d’atmosphère, Monory nous plonge dans une ambiance de film noir. Sa peinture, sans fil narratif linéaire, recherche le climat, entre rêve et illusion. Même quand la scène paraît calme, la mort rôde. Trompeuse apparence de Velvet jungle n°13/1, où le peintre tient son fils par la main près d’un lac dans une nature luxuriante. Au milieu des jonquilles, tapi au premier plan, un tigre guette sa proie. Même la série des Baisers, catalogue d’étreintes passionnées, est lourde de menaces : une seringue, un calibre 38, une crosse de fusil. « J’aime bien cette réplique dans Quai des brumes de Marcel Carné. Un artiste observe la mer puis parle de sa peinture et il dit si ma mémoire est bonne : “Quand je regarde des baigneurs, je vois des noyés.” »

Tigre n°2, Jacques Monory, 2008.

Suspens

On retrouve ce memento mori (souviens-toi que tu vas mourir) qui court, en filigrane, dans toute l’œuvre de Monory. Comme une longue bande d’actualités, le vacarme de l’époque, les soubresauts de l’Histoire, se mêlent aux tourments intimes : les combattants du Vietnam, les camps, Hiroshima, un crash aérien, des émeutes, un homme sur une chaise électrique, des tortures, une accumulation de squelettes et de crânes… Pourquoi ce goût pour la violence ? « Je trouve le monde très sauvage. Je le montre comme il est, comme il a toujours été, sans préjugés. » Couleur n°11 plonge un homme en chemise blanche, cigarette aux lèvres et mains dans les poches, dans l’antichambre de la mort, une pièce entièrement carrelée qui tient de la salle d’interrogatoire. Face à lui, une bureaucrate derrière son écran semble programmer le dernier voyage. Mangé par le cadre, le mot « Death » en lettres capitales. Des images en suspension figurent les allégories de la mort : un génie mi-mandarin mi-aztèque qui rit aux éclats, une femme en robe bustier qui découpe aux ciseaux ses gants de soirée, un chien qui veille sur un homme recroquevillé, une tête de mort barrée aux dents grimaçantes, une sépulture indienne. « Ce tableau est inspiré d’une photo d’Agustín Casasola prise durant l’une des révolutions mexicaines des années 1920. Le type est un petit voleur de rien, avec son sourire, dans cette position nonchalante face au peloton d’exécution. Il est pour moi un exemple sublime. »

Etalonnage

Le peintre a imposé sa patte par l’utilisation récurrente d’une couleur : le « bleu Monory », comme on dit le « bleu Klein ». Ses compositions sont plongées pour la plupart dans un bain monochrome froid, glacé, presque électrique, qui installe une mise à distance, parant la matérialité de la scène représentée de l’irréel des songes. « Cette couleur correspond tout à fait à ce que je veux dire. La vie est une illusion et tremper mes représentations dans le bleu indique que ce sont des mensonges. J’aime beaucoup la phrase d’Edgar Poe que j’ai donnée pour titre à l’un de mes premiers tableaux : “For all that we see or seem is a dream within a dream” (Car tout ce que nous voyons ou sentons est un rêve à l’intérieur d’un rêve). » Le choix est aussi lié à un souvenir d’enfance, une fois encore une émotion cinématographique. Le projectionniste d’un film en noir et blanc avait placé une cellophane bleue pour souligner la nuit. « Je revois encore l’image de cette rencontre sous les étoiles : un officier et sa princesse vêtus de blanc dans un décor de forêt. Ce plan n’est jamais ressorti de mon esprit. » Raison technique, encore. « Le bleu est idéal. On peut le travailler en dégradé en partant quasiment de la valeur du noir pour arriver jusqu’au bleu clair ou au blanc. Si vous tentez l’opération avec du rouge, c’est à vomir. » Monory fera plusieurs incursions dans la couleur, partant des teintes criardes des Technicolor, caricatures du monde doré d’Hollywood, pour arriver aux déflagrations bariolées des Ciels, nébuleuses et galaxies, représentations oniriques de constellations. En sous-titre du N°39, il inscrit pourtant : « J’espérais l’extase, je n’ai eu qu’un supplément de détachement. » Dans Couleur n°5, seuls les sièges, le nom de la station de métro Port-Royal et l’imperméable de son double sont bleus, mais Monory écrit alors, nostalgique de sa teinte fétiche, « Dream of the blue » sur le grand fond jaune du panneau central.

Rushes

Dans ses toiles, le peintre inclut des éléments de son story-board mental qui ne devraient pas passer la barrière de la projection. Images rayées d’une croix rageuse, pointillés, flèches, repères : autant de biffures, partie intégrante de l’œuvre, qui nient et soulignent en même temps. « Quand je n’aime pas, je raye. » Contestant la limite du cadre, il associe parfois des objets à ses peintures : miroir des Meurtres, douilles, cordelette qui serpente au pied du spectateur, mitraillette, cibles géantes utilisées dans les stands de tir, masques d’escrime, morceau de pellicule… Enfin, il utilise les mots, qui s’ajoutent à la composition tel un sous-titrage. Un griffonnage, le terme « roman » comme une ponctuation, un préambule pour soutenir le scénario de la série La voleuse : « La petite fille et moi nous leur échappions toujours. Nous avions le même plaisir à voler dans les magasins chics. » Sur Noir n°26, une mire touchée en plein cœur jouxtant l’explosion d’un bâtiment, on lit : « Mes pensées étaient horribles, mon avenir nul… » Dans Tremblement n°1, un hommage aux mouvements de caméra, cette phrase : « Quand on parle de l’année prochaine les diables se mettent à rire. »

Couleur n°1, Jacques Monory, 2002.

Accessoires

La liste des œuvres où figurent des armes est innombrable. Revolvers, carabines, mitrailleuses, lances, couteaux… Technicolor n°7 les résume toutes, présentant un parking de drugstore américain depuis la devanture d’une armurerie qui compte près d’une cinquantaine de fusils et de guns. En objet culte, on élira le revolver, pièce centrale de nombreux tableaux. « J’avais un oncle par alliance, un crétin militariste, qui m’avait fait cadeau à 8 ou 9 ans d’un revolver dont le barillet était cassé, heureusement. J’ai fait l’admiration de tous mes camarades à l’école communale. A côté de leurs pistolets à eau ou à bouchon, c’était moi le champion ! Peut-être que c’est parti de là. Mais je dois être obsédé. Quand je suis fatigué et que je peins pour me délasser, j’ai tendance à représenter un revolver, ça m’apaise. »

Générique

Le tribut du peintre se traduirait ici par une liste de remerciements en résumé de quelques-unes de ses influences, le passage en revue de son panthéon personnel. Le roman est forcément noir, américain de préférence, Raymond Chandler ou Dashiell Hammett. Et quand Monory prend la plume, dans Angèle, il choisit pour narrateur un tueur à gages. Au rayon cinéma, on rappellera que son œil s’est éduqué devant les films noirs américains des années 1940 et 1950. Ses opus d’élection sont Citizen Kane d’Orson Welles, Le Faucon maltais de John Huston, Scarface d’Howard Hawks, La Jetée de Chris Marker, L’Enfer est à lui de Raoul Walsh, sans oublier Le Démon des armes de Josef Lewis. En clin d’œil à cette série B où deux amants, bien avant Bonnie and Clyde, fuient, traqués par la police, le peintre apposera sous plexiglas l’affiche du film dans Couleur n°1, fameuse vanité en forme d’autoportrait dans un café désert avec tigre et tête de mort. En peinture, enfin, il cite Les Ménines de Vélasquez ou Olympia de Manet. Il consacre cinq toiles pour saluer le romantique allemand Caspar David Friedrich, « beaucoup mieux que le tape-à-l’œil Delacroix ». Dans Spéciale n°54 enfin, il rend hommage à Edward Hopper, son artiste fétiche, en couchant sur la toile une étrange bâtisse, située à deux pas de chez lui, sœur jumelle de la fameuse Maison au bord de la voix ferrée de l’Américain. La signalisation permet un trait d’humour : la rue Jonq’Erouas Cym touche le panneau indiquant un imaginaire centre Edward Hopper.

Clap de fin

Dans Angèle, publié en 2005, Monory fait dire à son héros : « Mes rêves sont d’imperceptibles décalages de ma vie vécue ; ou plus justement peut-être, ma vie vécue est la décalcomanie de ma vie rêvée. » La phrase vient comme en écho d’un tableau de 1969. Deux toiles sont juxtaposées : la première montre un rayon de soleil au milieu des nuages, la seconde, en miniature, le peintre grimé en cow-boy, le regard perdu dans les cieux. Le titre de l’œuvre, J’ai vécu une autre vie, sonne comme le viatique d’un homme qui comptait sur son art pour défier la Grande Faucheuse. Sûrement la dernière chose qu’on aurait penser à lui contester.

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