Imprévisibles émotions

Jusqu’au 30 septembre, la Maison de la photographie Robert Doisneau, à Gentilly (94), accueille Trouer l’opacité. Les artistes Angéline Leroux, Laure Pubert et Laure Samama y présentent leur travail sur un thème commun : le photographe lui-même. Cette exposition est une invitation à remonter en amont de l’image ; elle interroge cet élan qui incite certaines personnes à faire de la photographie.

Trouer l’opacité (série), Laure Samama, 2014.

La Maison de la photographie Robert Doisneau, à Gentilly, sort de sa zone de confort humaniste avec Trouer l’opacité. Trois photographes, trois séries et un seul thème : le photographe avant l’image photographique. « En rencontrant ces artistes, j’ai compris leur besoin de montrer le souffle premier, celui qui pousse à devenir photographe », explique d’emblée Michaël Houlette, directeur de l’institution.
Le titre de l’exposition s’inspire d’une série éponyme réalisée par Laure Samama en 2014. L’absence, la passivité, ressenties par l’auteure à une période de sa vie, en sont le point de départ : « Un jour je suis devenue extérieure au monde, j’étais spectatrice et incapable de toucher les choses. » Autant de sentiments et de sensations que l’artiste décida de traduire en photographie, notamment à travers des paysages, qui ont toujours été pour elle des lieux de refuge, de connexion et de spiritualité. Paysages qui apparaissent alors comme une écriture en braille, mais exclusivement destinée aux yeux. Ici, un écran lumineux s’éteint et se rallume, comme si un rayon de soleil se frayait un chemin dans l’image. Là, le paysage est si réel qu’il nous enveloppe, nous entraîne dans ses méandres. « Je voulais retrouver un sentiment d’appartenance », explique Laure Samama. Sa quête de l’essentiel.

Je marcherai sur tes traces (série), Laure Pubert.

L’absence est aussi à l’origine du travail de Laure Pubert. Celle de Mattis, le personnage principal du roman Les Oiseaux de Tarjei Vesaas (1897-1970). Hantée par lui, la photographe part sur ses terres, en Norvège. Pendant près de trois mois, elle va chercher des souvenirs, des témoins, des incarnations de cet homme fictif à travers des rencontres et des paysages. Le titre de sa série, Je marcherai sur tes traces, suffit à comprendre le parcours que la photographe a effectué pour combler ce manque. Ses photos, en noir et blanc, expriment à la fois le sentiment d’aliénation et d’enfermement qu’elle éprouvait, mais aussi la certitude de la présence de l’individu tant espéré. « En partant vers cet autre, vers le réel, je me suis aussi trouvée moi-même, comme une auto-incarnation », explique l’artiste.

Emboîtement (série), Angeline Leroux.

Ruban adhésif, papier crayonné, feuille de gélatine, négatif déjà développé… Le travail d’Angéline Leroux commence dans la boîte noire de son appareil. Elle y place un corps étranger qui va déformer, transformer l’image. C’est l’imprévisibilité et l’instantanéité qui rythment ses œuvres. Son geste est prémédité, mais le résultat ne l’est pas. Cette pratique photographique et argentique crée une couche visuelle supplémentaire qui enrichit la photographie et la complexifie. L’artiste explique qu’elle veut « amener le regard sur le photogramme et non sur le référent ». En regardant ces Emboîtements, le spectateur doit repenser l’image photographique, voire repenser le fait de voir.
Trouer l’opacité permet de comprendre que le réel n’est rien sans l’émotion. Dans ces trois séries, un cheminement se dessine, des histoires se racontent, avec la même volonté d’aller au cœur des choses, et de donner des clés pour voir le monde tel qu’il est ou presque.

De gauche à droite : Emboîtement (série) par Angeline Leroux et Je marcherai sur tes traces (série) par Laure Pubert.
Contact
Crédits photos