Identité et sexualité en question(s) à Bourges

Cela fait quarante ans que le Centre Pompidou rayonne sur le monde de l’art ! Pour son anniversaire, Beaubourg a joué la carte de l’altruisme ; pour cette fois, c’est celui que l’on fête qui offre les cadeaux, et parmi les heureux élus, la ville de Bourges, forte de trois centres d’art que sont la Box, le Transpalette et le Château d’eau/Château d’art, qui ont concentré leurs forces autour d’une aventure commune. Celle-ci s’est concrétisée par Traversées Ren@rde, une exposition à découvrir au Transpalette jusqu’au 27 janvier.

Mon utérus, Annette Messager, 2016.

C’est par un heureux concours de circonstances que l’exposition Traversées Ren@rde a vu le jour, comme l’explique Damien Sausset, le directeur artistique du Transpalette. « J’ai été sollicité par l’un des conservateurs de Beaubourg qui m’a dit qu’à l’occasion de ses quarante ans, le Centre Pompidou allait faire appel aux institutions régionales. » Au même moment, l’équipe curatoriale du centre d’art menait une réflexion sur un texte de Paul B. Preciado, imaginé par son auteur comme manifeste de la question queer et intitulé Cartographie queer : le flâneur pervers, la lesbienne topophobique et la travailleuse sexuelle multicartographique, ou comment faire une cartographie “ren@rde” avec Annie Sprinkle*. L’article s’appuie sur les propos du philosophe italien Toni Negri, qui développe une cartographie du lion et une autre du renard, comme deux modes de comportements sociaux et politiques ; le lion abusant de la force et s’inscrivant dans un courant qui vise à normaliser les identités, le renard puisant dans l’imagination et la mise en place de tactiques plus souterraines se refusant aux antagonismes évidents. Fort intéressée par ces cartographies de la question queer et stimulée par cette possibilité de recevoir des œuvres prêtées par Beaubourg, la direction artistique du Transpalette a répondu à l’appel à projet, « presque par volonté de défi, (…) tout en partant de nos préoccupations », selon Damien Sausset. Ce dernier se souvient avoir été surpris par la validation de leur proposition : « C’était un peu le miracle », s’amuse le directeur.

Good Boy, Bad Boy, Bruce Nauman, 1985-1986.

Ce qui avait au départ pour intention d’être plutôt « une base théorique de travail » au sein de l’institution berruyère, s’est vu propulsé au rang d’une vaste exposition construite autour du thème de la construction des identités de 1977 à nos jours ou, plus exactement, « comment les artistes ont travaillé sur les notions des subjectivités, avec les territoires sexuels, politiques et identitaires ». Le Centre Pompidou n’ayant finalement accepté que le prêt de dix œuvres sur les quarante demandées par le Transpalette, le centre d’art dut « aller plus dans les marges, trouver d’autres modes de fonctionnement », dans l’idée de faire dialoguer les œuvres de la collection de Beaubourg avec la création la plus contemporaine. « Une chance », finalement, note Damien Sausset : « On a construit quelque chose de bien plus riche que ce qui était prévu initialement. » Une trentaine d’artistes, ainsi que des étudiants issus des écoles d’art de Dijon et de Valence, ont été invités à se joindre à la conversation initiée par les pièces venues du Centre Pompidou et respectivement signées Pipilotti Rist, William Burroughs (1914-1997), Jenny Holzer, Derek Jarman (1942-1994), Paul McCarthy & Mike Kelley (1954-2012), Bruce Nauman, Natacha Nisic, Anne-Marie Schneider, John Giorno, Gina Pane (1939-1990) et Michel Journiac (1935-1995).

Garçon, Claude Lévêque, 2015.

Parmi les plasticiens réunis à l’initiative du Transpalette, citons Claude Lévêque, qui questionne à travers Garçon (2015) le thème de l’identité et de sa formation ; clin d’œil au titre de l’exposition, La nuit du chasseur (2016) met en scène un renard empaillé au milieu de la carcasse d’un landau de bois. Annette Messager investit tout un pan de mur avec son travail intitulé Mon utérus (2016), une agrégation de pièces représentant l’organe sous différentes formes, chargées de messages, voire personnifiées. Pascal Lièvre présente La race n’existe pas (2017), une vidéo dans laquelle la performeuse Tess Hédreville chante a cappella Politique de l’inimitié, un texte du philosophe camerounais Achille Mbembe adressant la question du racisme, sur l’air de la chanson Diamonds de Rihanna. Le regard de la jeune femme, dont seul le visage est montré en plan fixe et en noir et blanc pendant trois minutes, et sa voix sont hypnotisants. Autre travail vidéo remarquable, celui de Bruce Nauman, Good Boy, Bad Boy – première installation de ce type réalisée par l’Américain en 1985-1986 –, prêté par le Centre Pompidou, consiste en deux moniteurs affichant respectivement les images d’un homme noir et d’une femme blanche. Chacun répète cinq fois, à son rythme, un texte de cent phrases écrit par l’artiste. Peu à peu, leur ton, au départ neutre, se fait plus agressif. Egalement issu des collections de Beaubourg, Catalogue de gestes est un vaste projet filmique débuté en 1985 par Natacha Nisic ; filmées avec une caméra super-8 et montées en boucle, ses séquences montrent des paires de mains répétant chacune un geste précis. Dans un tout autre style, Tom de Pékin présente Haldernablou (2011-2017), travail dans lequel il s’appuie sur le texte éponyme d’Alfred Jarry, considéré comme le premier texte ouvertement homosexuel francophone et publié en 1894. L’artiste prélève des images sur Internet, dessine, réalise des chorégraphies, en extrait des images pour assembler le tout en une sorte de story-board qu’il expose sur un mur de l’espace d’exposition. Le projet de Tom de Pékin ne s’arrête pas là, puisqu’il a pour ambition de réaliser sept films en lien avec ce travail, dont quatre sont d’ores et déjà finalisés.

The Angel in the House, Arthur Gillet, 2017.

« Il était essentiel, voire indispensable, d’impliquer les jeunes générations », explique Damien Sausset. Un souci dont témoigne un grand nombre de pièces, parmi lesquelles The Angel in the House, d’Arthur Gillet. Agé d’une trentaine d’année, performeur de vocation, l’artiste français associe ici son travail performatif à des œuvres plastiques. Des coffrets en céramique aux motifs d’icônes religieuses entourent un morceau de jardin que l’artiste a conçu à l’image du jardin de sa grand-mère ; herbes longues, géraniums, hortensias, lauriers, chèvrefeuilles, petites pierres constituent un îlot au centre duquel se dresse un tabouret qui semble usé par les années. Le temps d’une performance d’un quart d’heure, l’artiste évolue dans ce jardin miniature parmi ses souvenirs, incarnant le personnage de sa grand-mère en portant notamment des vêtements qu’il a lui-même confectionnés, tout comme elle-même le faisait. Parsemés autour de l’îlot de souvenirs et reliés à un compteur électrique transparent fixé au mur – dans lequel on distingue une photo de sa grand-mère trivialement imprimée sur une feuille A4 –, les coffrets s’illuminent à différents rythmes en fonction des gestes de la performance. L’œuvre, dont le titre s’inspire de celui d’un poème anglais de Coventry Patmore (1823-1896), qui décrit l’idéal féminin dans la société patriarcale britannique du XIXe siècle, entend mettre à mal les standards identitaires imposés par l’ordre social. Activée une première fois lors du vernissage de l’exposition, la performance est de nouveau programmée ce samedi 16 décembre à 19 h.

* Née le 23 juillet 1954 à Philadelphie, Annie Sprinkle est une artiste, performeuse, réalisatrice, éditrice, animatrice télé et écrivaine féministe américaine qui commença sa carrière en tant que strip-teaseuse et actrice pornographique.

La Box et le Château d’eau/château d’art également de la fête

Poodles (série), Hippolyte Hentgen, 2017.

La Box est l’espace d’exposition de l’Ecole nationale supérieure d’art de Bourges, qui a accueilli du 5 octobre au 10 novembre, dans le cadre des 40 ans du Centre Pompidou, les œuvres d’Hippolyte Hentgen – duo formé par Lina Hentgen et Gaëlle Hippolyte –, présentées en regard d’une vidéo du collectif General Idea, Shut the Fuck Up (1984), prêtée par Beaubourg. Réalisé à partir d’extraits de films, documentaires, performances et entrecoupée d’interventions des artistes, le film explore l’exaspération face à la parole outrancière de certains médias. « What do you have to say when there is nothing to say ?* », s’interroge le collectif canadien. Hippolyte Hentgen présentait des toiles conçues comme des pochoirs qui reprenaient l’image du caniche, récurrente dans la vidéo de General Idea, et à découvrir en se baladant dans une jungle de draps suspendus au plafond. Le Château d’eau/château d’art a, pour sa part, présenté des films du Fonds vidéo de l’institution parisienne, du Fonds d’archives de Bandits-Mages et du Fonds Mémoire/cliclic. Le dispositif consistait en une playlist quotidienne diffusée, entre le 9 et le 19 novembre, de 15 h à 18 h. De son côté, le collectif PEZCORP s’est emparé de la cuve du château d’eau, filmé durant 10 jours comme à travers des caméras de surveillance pour montrer les modifications apportées au lieu. Retransmis dans l’espace d’exposition sur des écrans, leur travail interrogeait la question de la formation de l’image, les thèmes du hacking et de l’ingérence dans la vie privée, tout en maintenant une forme de distance entre leur performance et le regardeur via l’écran.

* Qu’avez-vous à dire quand il n’y a rien à dire.

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