Hyperobjects à flanc d’abîme

Comment s’emparer de ce qui nous dépasse ? Comment représenter et agir sur ce qui nous contient ? Ce questionnement est le point de départ d’Hyperobjects, une exposition co-organisée à Marfa, petite ville de l’ouest du Texas, par le philosophe britannique Timothy Morton, professeur à la Rice University de Houston, et Laura Copelin, directrice du Centre d’art Ballroom de Marfa. S’inspirant plus particulièrement de la réflexion développée par Morton autour de l’échelle vertigineuse des éléments invoqués dans la crise écologique actuelle, elle réunit, sous ce thème pour le moins singulier, une dizaine d’installations monumentales, ainsi qu’un ensemble d’œuvres de plus petite échelle* et d’objets prêtés par des centres de recherche et différentes institutions locales. Jeux d’échelle, découvertes esthétiques et expérimentations sensorielles sont autant de moyens proposés au public pour tenter d’appréhender la notion d’« hyperobjet » et, plus largement, de se situer, en temps qu’être humain, dans le temps, l’espace et dans cette biosphère dont nous ne sommes qu’un acteur (à responsabiliser) parmi d’autres et non le centre.

Untitled (Plastic Cups), Tara Donovan, 2006-2018.

Si nous ne sommes plus au XIXe siècle, rejoindre le Far West demeure une aventure. Pour se rendre à Marfa de Buffalo, il faut changer à plusieurs reprises d’avion, atterrir à El Paso, ville située à la frontière avec le Mexique, et conduire pendant quelque quatre heures à travers les étendues désertiques du Trans Pecos. C’est dans ce bourg, connu du monde de l’art contemporain depuis que Donald Judd y a établi sa résidence et installé ses œuvres, que se tient, au Ballroom Marfa, Hyperobjects, une exposition concoctée par Timothy Morton en collaboration avec Laura Copelin, la directrice du centre d’art, qui s’attache à défendre la création contemporaine avec la préoccupation de traiter des enjeux majeurs de notre temps. La question du changement, ou plutôt du réchauffement, climatique est certainement l’un des plus décisifs, notamment dans un pays qui s’est désengagé brutalement des accords de Paris et est en train d’éliminer tout ce qui relève de la protection de la nature dans l’intérêt de certains lobbys économiques.

The Intimate Earthquake Archive, Sissel Marie Tonn, avec Jonathan Reus, 2016-2018 (work in progress).

Alors que nous observons depuis un moment la multiplication des expositions traitant des questions écologiques, Hyperobjects se démarque par son point de départ : le concept d’« hyperobjet » inventé par Timothy Morton dans un livre éponyme. Depuis le retentissant Ecology without Nature jusqu’au récent Dark Ecology, en passant par ce fameux Hyperobject, désormais traduit en français, le philosophe s’attache à développer une pensée radicale visant tant à nous arracher aux modes de pensée séculaires, qui ont mené au réchauffement climatique, qu’à faire émerger une nouvelle conscience écologique. Les écrits de Morton se démarquent par un ton à part qui associe méditations philosophiques, à partir de Hume, Kant et Heidegger réinterprétés par le courant dit du réalisme spéculatif, et écriture quasi-littéraire où l’apport poétique des romantiques anglais côtoie de multiples références de la création contemporaine. Le recours à la musique y est aussi fréquent, laissant imaginer une bande son où les drones de Sonic Youth succèderaient aux riffs de guitare de My Bloody Valentine et aux rythmes d’Orbital. De volume en volume, l’œuvre gagne en tension, en densité et en provocation, pour devenir le courant conducteur d’une autre manière de voir le monde. Elle torpille allègrement toute forme d’indifférence et explose les routines de nos stratégies fatales pour viser à provoquer un électrochoc. Il faut dire qu’il y a urgence à dessiller notre regard. Car il ne s’agit plus d’anticiper un réchauffement climatique futur mais bel et bien d’apprendre à vivre avec lui. C’est-à-dire à coexister avec un drame : la sixième extinction de masse, soit l’éradication en cours de cinquante pour cent des espèces vivantes. Soit la fin d’un monde. Morton propose une écologie paradoxale qui récuse les anciennes notions trop galvaudées de nature et d’environnement pour promouvoir une multiplicité de relations à des entités, des plans, des échelles spatiales et temporelles inhabituelles. Nous coexistons avec les bactéries et les étoiles, les plantes et les poulpes, les métaux et les champignons. Tout s’entrecroise, interagit, circule, créant des ramifications infinies. C’est dans cette perspective que naît l’hyperobjet, création conceptuelle de Morton et notion pivot de son œuvre dont l’objectif est d’appréhender les entités à la fois massives et intangibles qui nous entourent. L’auteur attire notre attention sur des matières créées par les hommes comme le plastique, le glyphosate ou les radiations nucléaires, dont la longévité et donc la capacité de nuisance peuvent atteindre des dizaines, voire des centaines, de milliers d’années. Autant de monstres qui poussent le philosophe à nous ouvrir à une conscience écologique éveillée aux hyperobjets, sujet de l’exposition du Ballroom.

Rayo Verde, Ivan Navarro, 2018.

A Marfa, une tempête fait rage. Les particules agitées dans l’air grossissent démesurément le soleil qui prend soudainement un aspect lourd et inquiétant. Les conditions semblent parfaites pour appréhender le tourbillon conceptuel et sensoriel des hyperobjets. Il n’est nul besoin d’être familier avec la pensée de Morton, pour comprendre au premier coup d’œil que l’exposition déplace les formats conventionnels de l’art contemporain et qu’elle induit un type particulier de visite. Des fossiles et des roches du Trans Pecos côtoient des œuvres plastiques, des instruments scientifiques de laboratoires ou d’observatoires, des vidéos, des installations, un herbier… L’accrochage est principalement au sol dans une galerie pour devenir immersif dans une autre. Tout semble se faire écho et pouvoir être mis en relation mais de manière furtive, décalée ou implicite. Les cartels délivrent un minimum d’informations. Le visiteur est d’abord invité à aller au contact direct des œuvres, à les expérimenter de manière sensible. A revêtir des oreillettes et une sorte de côte de maille ici, naviguer dans une installation là ou encore plonger dans un mobilier en forme de casque à deux entrées avec un complice ou fixer une image floue un peu plus loin. Il faut prendre son temps, aller et venir entre les œuvres, entre elles et les objets, entre l’intérieur et la cour où un trou énorme a été creusé, jusqu’à discerner des strates, des motifs, des circulations, et des accents distincts d’un espace à l’autre. L’exposition ne se développe pas de manière linéaire mais s’affirme comme un milieu concentrique où l’intérieur et l’extérieur communiquent et échangent leur place. Elle est un médium où s’entrecroisent matières, énergies, et œuvres d’art. Elle semble suggérer que nous sommes au Ballroom, mais aussi dans le Trans Pecos, dans le désert du Chihuahua où la tempête fait rage, au Texas, sur la planète Terre, dans l’univers. Elle opère une explosion du contexte pour susciter la conscience écologique que Morton appelle de ses vœux.

Repositioned Core, David Brooks, 2014-2018.

L’entrée dans l’exposition s’opère par la strate géologique et paléontologique. L’œil est tout d’abord happé par une montagne blanche. Surgie à l’extrémité de l’espace, elle est composée de milliers de gobelets en plastique (100 000 précisément apprend-on sur le cartel). Tara Donavan est célèbre pour ses sculptures en matériaux du quotidien façonnées par des gestes répétitifs. Celle-ci est une condensation de l’idée de mieux en mieux établie d’Anthropocène selon laquelle l’humanité a un impact géologique sur la Terre. Que cela soit du plastique, du polystyrène ou des radiations nucléaires, la stratigraphie opère le relevé de la présence humaine comme celle d’une couche géologique indélébile.
Dans la South Gallery, les hyperobjets évoqués sont autant des échelles temporelles que des matériaux. Les œuvres rassemblées invitent à saisir le deep time, les échelles temporelles démesurées du temps géologique. Présentée par David Brooks, une carotte, illustrant 9 millions d’années de sédiments et prélevée dans un bassin pétrolier du Texas, dialogue avec des fossiles du Permien, époque qui a vu disparaître il y a environ 250 millions d’années 85 % des espèces vivantes. Plus loin, l’artiste d’origine mexicaine Rafa Esparza a déposé des dalles en adobe qui ont gardé la trace d’empreintes de pas d’animaux et affirment de manière brute dans le white cube la présence sensorielle de la terre. Intitulée Les cinq royaumes, une gravure de Candice Lin, à la naïveté médiévale mais informée des derniers développements de la biologie et des échanges entre les écosystèmes de la biosphère, représente dans une roue les interactions entre les animaux, les plantes, les bactéries, les champignons et les protistes. Le temps se fait cyclique.

Solaris, Oscar Santillan.

Le motif géologique se poursuit dans la Center Gallery. Le Center for Land Use Interpretation, qui mène un travail exemplaire d’investigation des usages des territoires dans l’Ouest américain, y présente une base de données de photographies aériennes de sites industriels et agricoles de l’Ouest texan remodelant totalement le paysage. Des objets exhumés lors de la réalisation d’une tranchée dans la cour – un clou, une boîte de conserve, etc. – sont présentés par Nance Klehm à côté d’un portefeuille enterré pendant cinq ans par l’artiste Paul Johnson qui ressemble déjà à un étrange fossile. Plus intéressante encore, l’œuvre vertigineuse d’Oscar Santillan formée d’une lentille et d’une photo. L’artiste équatorien a fabriqué la lentille à partir du sable du désert de l’Atacama avant de prendre à travers elle une photo de ce dernier, verdâtre et floue, comme si par une étrange boucle le paysage pouvait se photographier lui-même. La terre peut-elle prendre conscience d’elle-même ? Peut-on imaginer des formes d’intelligence non-humaine, radicalement autre ? Autant de questions posées par l’artiste dont l’œuvre est nommée Solaris en hommage à Stanislas Lem. Plus loin, attend The Intimate Earthquake Archive. Pour expérimenter cette pièce de l’artiste danoise Sissel Marie Tonn, il faut revêtir une combinaison qui traduit sous forme de vibrations sonores et tactiles le relevé de tremblements de terre provoqués par le forage du gaz aux Pays-Bas. Etonnant.

Mirrorbox, Megan May Daalder, 2014-2018.

Dans la South Gallery, se déploie un imaginaire lié au spectre électromagnétique et aux énergies cosmiques. A un cliché de la galaxie Andromède pris par l’observatoire d’astronomie voisin, succède un imposant spectrographe, dont la vocation est de détecter l’énergie sombre, et des images d’émissions de gaz par thermographie prises par Sharon Wilson. Dans ces espaces aux accents labyrinthiques, trois œuvres imposent leur présence inquiétante. Conçue par Megan May Daalder, Mirrorbox nous invite à échanger un regard avec un partenaire volontaire dont le visage viendra se mêler au notre. Vu de près, les choses familières se volatilisent pour devenir étranges… La sculpture en néons de l’artiste chilien Ivan Navarro suggère une succession de portes ouvrant sur une enfilade d’espaces conduisant dans des ténèbres. Mais l’œuvre la plus marquante est sans aucun doute l’extraordinaire vidéo de l’artiste lithuanienne Emilija Škarnulytė. Le spectateur suit l’évolution d’une sirène. Partie des eaux d’une centrale nucléaire, cette dernière se faufile dans un tunnel pour déboucher au pied d’un glacier dans l’Arctique et poursuivre sa course vers le large. Filmée en partie dans une base de l’Otan en Norvège, accompagnée par une bande son sombre et anxiogène, Sirenomelia (notre photo d’ouverture) mélange une approche documentaire, aux prises somptueuses, au fabuleux pour cartographier des paysages quasiment post-humains.
La perte de repères, la désorientation, comptent très certainement parmi les modes d’écriture de cette exposition hors du commun. De ce point de vue, elle prend le contrepied de Reset Modernity, présentée en 2016 par Bruno Latour au ZKM sur des enjeux similaires et dont l’objectif était d’identifier des capteurs et des procédures permettant de comprendre les transformations à l’œuvre dans le monde. A flanc d’abîme, Hyperobjects se dresse comme un milieu dark – véritable réseau d’interférences et d’actions à distance entre humain et non-humain – et vertigineux dont les mailles aux présences obliques se tissent sur une succession de plans et d’échelles spatiotemporelles. L’exposition agit et se fait médium de la transformation d’une conscience écologique qui est aussi conscience de la dissolution de notre monde.

* Les pièces présentées dans l’exposition sont signées Megan May Daalder, Tara Donovan, Nance Klehm, le collectif Postcommodity, Emilija Škarnulytė, Sissel Marie Tonn, Rafa Esparza, Raviv Ganchrow, Paul Johnson, Candice Lin, Iván Navarro, David Brooks, Oscar Santillán, ou proviennent du Center for Land Use Interpretation (Californie), du Center for Big Bend Studies (Texas), de la Long Now Foundation (Californie), du Rio Grande Research Center (Texas) et du A. Michael Powell Herbarium (Texas).

Le prochain article de Franck Bauchard sera consacré à Unsettled, une exposition du Nevada Museum of Art qui sera également présentée au Palm Springs Art Museum, en Californie, du 27 octobre 2018 au 18 février 2019.

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