Huang Yong Ping à Paris – Puissance et décadence au Grand Palais

Après Anselm Kiefer, Richard Serra, Christian Boltanski, Anish Kapoor, Daniel Buren, et Ilya et Emilia Kabakov, c’est Huang Yong Ping qui a été invité à se confronter à l’architecture singulière du Grand Palais, et à ses 13 500 m2, dans le cadre de la septième édition de Monumenta. Né en 1954 à Xiamen, dans le sud-ouest de la Chine, installé en France depuis 1989, l’artiste est un habitué des très grands formats qu’il replace systématiquement dans le contexte historique, sociopolitique et architectural du lieu. Il déploie ici Empires, une gigantesque installation reflétant ses réflexions sur l’état du monde et de nos sociétés.

A peine passées les portes du Grand Palais, le visiteur se voit stoppé net dans sa progression par un immense mur multicolore, constitué de dizaines de containers de transport empilés les uns sur les autres. Pas moins de 305 blocs sont agencés tels d’énormes briques au gré de huit îlots répartis sous l’historique verrière et à travers lesquels semble osciller le squelette inquiétant d’un monstrueux serpent, dont les anneaux dialoguent avec l’architecture courbe de la verrière. Sculptée en aluminium, suspendue par un jeu de poulies, la colonne vertébrale s’étire dans l’espace sur 254 mètres pour rejoindre au niveau du sol un crâne aux mâchoires grandes ouvertes, laissant apparaître des dents effilées. Flottant immobile au centre de l’installation, un énorme bicorne noir, réplique non pas en feutre, mais en résine, métal et goudron – matière choisie pour sa parenté avec le pétrole, au centre des enjeux de puissance économique – du célèbre couvre-chef de Napoléon – celui porté lors la bataille d’Eylau* –, symbolise l’ambition et la convoitise du pouvoir, considérées par Huang Yong Ping comme indissociables de la marche du monde.

Au cœur du propos : la notion d’empire, politique et/ou économique, « cet absolu du pouvoir qui ne vit que de sa propre expansion et qui nie les citoyens pour ne considérer que des sujets » et par ailleurs la plus ancienne forme de gouvernement « puisque ses premières incarnations, mésopotamiennes, datent de l’origine même de l’histoire », est-il expliqué sur l’un des panneaux retraçant les différentes étapes de la réflexion et de la réalisation de son projet parisien. Quelle que soit sa géographie et ses racines culturelles, l’empire fait sens dans notre imaginaire collectif comme individuel. Il est tour à tour fascinant et inquiétant, à l’image de la figure du serpent, récurrente chez Huang Yong Ping – celui du Grand Palais fait singulièrement écho à l’immense carcasse échouée depuis 2012 le long de la plage de Saint-Brévin-les-Pins, près de Saint-Nazaire –, qui y voit un symbole commun, et aux significations multiples, à de nombreuses civilisations. Pour Monumenta, il vient rappeler le chemin sinueux qui mène au pouvoir comme le caractère cyclique de tout empire, dont l’ampleur et la force sont invariablement promises au déclin et à la déchéance. « Je prends la métaphore pour un processus dans lequel le sens est changé et élargi sans arrêt, et en même temps un mode paradoxal d’expression par laquelle on informe et dissimule en même temps », précise Huang Yong Ping dans l’album édité pour l’occasion. Moins poétiques, mais pour le moins explicites, les containers, eux, font référence à la prolifération des échanges et à la mondialisation qui régit la planète.

« Huang Yong Ping représente, à l’intérieur de ce chef d’œuvre de l’âge industriel qu’est le Grand Palais, la modification du monde, les métamorphoses des puissances politiques et économiques, l’ascension de nouvelles régions géographiques, le déclin d’anciens empires et l’apparition provisoire de nouveaux candidats à la puissance et les violences que ces ambitions provoquent, analyse Jean de Loisy, directeur du Palais de Tokyo et commissaire de l’exposition. Stratégies, tactiques, politique, art et art de la guerre, volonté de pouvoir et de richesse, ruines, naissance ou renaissance des sociétés : chacun des pays, des conglomérats, chacune des multinationales qui participent aux successions interminables de grandeur et de décadence cherchent à porter, ne serait-ce que quelques instants, un Empire. » « Je n’aime pas que la signification ou l’explication des œuvres soient fixées, je les préfère ambiguës ou mobiles, même si elles risquent d’être mal comprises ou mal interprétées », dit encore l’artiste, qui livre finalement les grandes lignes d’une fable philosophique dont il laisse à chacun le soin d’inventer la maxime.

* Le 8 février 1807, la bataille d’Eylau (Prusse orientale) fut une victoire, mais au prix de 25 000 morts. Il est dit que l’empereur Napoléon aurait eu ces mots : « Cette boucherie passerait l’envie à tous les princes de la terre de faire la guerre. »

Une exposition tous publics

Pensée pour accueillir les plus jeunes comme les amateurs d’art contemporain, l’exposition Empires s’accompagne de tout un programme de visites et d’ateliers – deux livrets jeux sont, par exemple, mis à disposition à l’accueil –, ainsi que d’événements parallèles. Parmi eux, une conversation entre Pascal Lamy, ancien directeur général de l’OMC et président émérite de l’Institut Jacques Delors, et Jean de Loisy se tient ce vendredi 27 mai, à 18 h 30, sur le thème intrigant suivant : « Qui va porter le chapeau de l’empereur ? ». Samedi 4 juin (à 18 h), une table ronde réunira le critique Fei Dawei et le directeur du Maxxi de Rome Hou Hanru pour évoquer Huang Yong Ping et son rapport au monde. Jeudi 9 juin (dès 19 h), Empires sera « livrée » à la créativité des chorégraphes du projet européen Dancing Museums, avec la complicité des danseurs de La Briqueterie, Centre de développement chorégraphique du Val-de-Marne. Plus d’infos sur www.grandpalais.fr.

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