Alexandre Gleser, héraut des non-conformistes russes

Alexandre Gleser

Né à Bakou en 1934, Alexandre Gleser s’est éteint dans la matinée de ce samedi 4 juin. Il avait 82 ans. Initialement ingénieur et traducteur de poésie – notamment de poèmes géorgiens –, il devint lui-même poète, ami des peintres russes et organisateur d’expositions, se plaisant à taquiner l’histoire sous Leonid Brejnev, alors qu’Andropov représentait l’autorité du KGB dans les années 1970. Hommage.

Alexandre Gleser
Vue de l’exposition en plein air organisée à Moscou
le 19 septembre 1974.

Comptant parmi les figures de proue de la résistance artistique moscovite qui s’organisa dans les années 1960, Alexandre Gleser avait soutenu la création russe contemporaine de l’après-guerre au côté de son ami Oscar Rabine, avec lequel il a notamment organisé, en 1974 dans la capitale soviétique, des expositions en plein air devenues célèbres. La même année, Alexandre Soljenitsyne et Mstislav Rostropovitch étaient « invités » à partir vivre à l’étranger et à devenir apatrides. Quatre ans plus tard, Oscar Rabine sera lui aussi contraint à l’exil lors d’un voyage à Paris.
La première exposition d’Alexandre Gleser en URSS a eu lieu en 1966. A cette époque, il proposait des cimaises itinérantes « à O. Rabine qu’aucun institut n’osait exposer, écrit Irène Semenoff-Tian-Chansky (1). Douze artistes furent choisis suivant deux critères : leur acceptation d’éventuelles retombées désagréables, comme la perte de leur emploi et leur représentativité dans le mouvement non-conformiste. (…) Le vernissage était prévu un dimanche pour éviter l’intervention des autorités. Avant même l’ouverture officielle de l’exposition, deux mille personnes se pressaient dans la salle. Mais, malgré toutes les précautions, l’exposition fut fermée le jour même. »
Rebelle ou révolutionnaire à sa manière, agissant toujours avec un humour malicieusement affirmé, Alexandre Gleser a également orchestré la sortie de cet art de son pays bien avant le premier voyage de Dina Vierny à Saint-Pétersbourg – à la fin des années 1960 –, amenant en Occident un grand nombre de tableaux de cette génération dite des « non-conformistes ».

Musée Russe en Exil
Le 24 janvier 1976, Alexandre Gleser inaugure le Musée Russe en Exil à Montgeron, dans l’Essonne.

Régulièrement arrêté par les autorités soviétiques entre 1965 et 1975 – pour une « affaire malheureuse » avec le journal Moscou du Soir, où il travaillait, il avait été exclu de l’Union des Ecrivains en 1970 –, il avait improvisé un premier « musée anti-conformiste à la maison » à Moscou, avant d’émigrer vers la France et de fonder le Musée Russe en Exil, inauguré au Moulin de Senlis – une bâtisse appartenant à des émigrés russes –, à Montgeron dans l’Essonne, le 24 janvier 1976. A Paris, les artistes soutenus par Alexandre Gleser furent ensuite régulièrement présentés par la galerie de Marie-Thérèse Cochin, qui devint sa compagne. De cette union, naît Tamara Gleser en octobre 1984.
En emportant les tableaux, parfois même les artistes, avec lui, Alexandre Gleser a participé à accroître la visibilité de cet art en Occident, comme à nourrir la curiosité journalistique en la matière. Dans Le Monde du 2 février 1976, Geneviève Breerette présente par exemple son musée en ces termes : « Vieux fief d’émigrés russes, le château du Moulin de Senlis, à Montgeron, qui, tout récemment encore, servait d’orphelinat, est en passe de devenir un “musée de l’art russe en exil”. Ce changement de vocation coïncide avec l’arrivée à Paris, il y a quelques semaines, du poète, traducteur et collectionneur Alexandre Gleser. Celui-ci – dont l’appartement à Moscou a, pendant une bonne dizaine d’années, tenu lieu de véritable galerie d’art non officiel – a quitté l’Union soviétique avec une partie de sa collection personnelle : quatre-vingt œuvres sorties légalement, le reste par des voies détournées. Et ce sont ces tableaux, auxquels sont venus s’ajouter ceux d’anciens émigrés, ceux du jeune peintre, devenu parisien, Mihaïl Chemiakin, qui constituent l’exposition que l’on peut voir à Montgeron. » (2)
Deux ans plus tard, en mars 1978, Alexandre Gleser raconte dans Art Press les conditions de son départ de Moscou : comment il a été invité à émigrer et les pressions subies suite à sa participation aux expositions en plein air. « J’ai compris qu’on voulait que j’émigre. Les peintres, d’ailleurs, m’ont convaincu que je leur serais plus utile à l’étranger que dans une prison en Union soviétique. J’ai donc accepté de partir, mais à la condition que je puisse emporter les tableaux qui se trouvaient chez moi. On me fit signer un papier comme quoi je ne publierais pas de “livre blanc” sur la répression contre les peintres en URSS. J’ai signé, pensant que je ne l’éditerais pas comme un livre blanc, mais un livre bleu (…). Le 16 février 1975, je me suis retrouvé à Vienne, avec 80 tableaux ; le reste est arrivé de façon illégale. J’ai eu immédiatement l’idée de fonder un musée et de faire connaître les peintres, car plus on parle d’eux en Occident, moins on peut les toucher en Union soviétique. Sa meilleure place m’a semblé Paris : un grand centre d’art et un lieu traditionnel de rencontre des artistes russes émigrés. Voilà comment je me suis retrouvé ici. »

Alexandre Gleser
Affiche de l’exposition La peinture russe contemporaine, 1976.

Parallèlement à l’activité du Musée Russe en Exil, Alexandre Gleser organise de nombreuses expositions. La première manifestation d’envergure s’intitule La peinture russe contemporaine ; elle se déroule au Palais des Congrès en 1976. Suivent, pour ne citer que les expositions collectives, Oscar Rabine et la tribu des Kropivnitski, organisée à la galerie Jacquester, en 1977 à Paris, Les peintres non-officiels d’Union soviétique, qui s’est déroulée en décembre 1977 à la Maison des Jeunes et de la Culture – puis à la galerie de la Pie – de Saint-Maur-des-Fossés (94), le « Salon des réprouvés, peintres russes non officiels, complément à la Biennale de Venise 77 » (3) à la galerie Hardy à Paris (janvier-février 1978) ; l’exposition Art russe non-officiel est présentée au Musée du Vieux-Château de Laval en avril-mai 1978, au Musée des beaux-arts de Tours en mai-juin 1978 et, enfin, au Musée des beaux-arts de Chartres de fin juin à fin septembre 1978 ; en mai de cette même année, la galerie Hardy reçoit la galerie Moscou-Petersbourg d’Alexandre Gleser à Paris et présente Dix de Russie ; la célèbre « Première biennale des peintres russes » se tient quant à elle du 20 décembre 1979 au 13 janvier 1980 au Centre des arts et loisirs du Vésinet (78).
Dans les années 1980, Alexandre Gleser part s’installer aux Etats-Unis – tout en revenant régulièrement en France – où il fonde le Museum of Contemporary Russian Art à Jersey City, dans le New Jersey. Après quelque temps, il tombe malade et décide de retourner en France auprès de sa fille Tamara. Il vécut ces dix dernières années, relativement esseulé, à Sainte-Geneviève-des-Bois (91), lieu historique de l’émigration russe.
Personnage à la dimension littéraire, digne d’un conte de Pouchkine, de Gogol, ou encore d’une nouvelle de Boulgakov, il fut sans doute trop poète pour pouvoir tenir un marché de l’art russe contemporain qui n’a eu de cesse de lui échapper. Reste que l’ensemble de sa démarche fut marquée par un rejet de toute complaisance vis-à-vis des pouvoirs. En 2004, il nous écrivait un court poème aux accents d’épitaphe :
« Nos dieux ne sont pas des Van Gogh
Nos dieux sont démagogues
Nos dieux sont démagogues
Et qu’avons nous au final ? »
Alexandre Gleser sera inhumé ce mercredi 8 juin à 11 h à l’église Notre-Dame-de-la-Dormition de Sainte-Geneviève-des-Bois, dans l’Essonne.

(1) Irène Semenoff-Tian-Chansky, Le pinceau, la faucille et le marteau (1993), p. 141.
(2) Geneviève Breerette, Un musée d’art russe non officiel, Le Monde, 2 février 1976.
(3) Cf. le catalogue de la participation vénitienne : La nuova arte sovietica : Una propettiva non Ufficiale, Venise, 1977.

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