Gilbert Garcin, bâtisseur d’espaces

L’œuvre de Gilbert Garcin est une fabrique d’images à l’infini. Le récit des aventures insensées d’un personnage facétieux à l’air grave. Un libre petit traité philosophique sur la vie. Débutée à l’heure de la retraite, elle a la saveur d’un regard distancié et amusé sur les affaires du quotidien. L’identité, le couple, la complexité, la différence, le choix… y impulsent toutes sortes d’explorations visuelles. Si l’artiste aura assisté à 90 révolutions de la Terre autour du Soleil l’an prochain, il est déjà à la fête cet automne. Deux expositions, L’humaine condition, au Parvis à Pau, et Tout peut arriver, au Kiosque à Vannes, lui sont consacrées. A cette occasion, ArtsHebdoMédias a rencontré Didier Brousse, fondateur de la galerie Camera Obscura, et a invité Etienne Klein à partager son regard sur cette œuvre singulièrement préoccupée par le temps. A partir de demain, et jusqu’à la fin de la semaine, le philosophe des sciences commentera une photographie de Gilbert Garcin par jour. Bienvenue dans l’univers de celui dont le personnage n’hésite pas à s’assoir à l’intérieur d’un oursin.

Bon anniversaire, Gilbert Garcin.

Ils sont debout, de dos et se tiennent par la main. Elle est habillée d’un manteau. Lui a revêtu un pardessus. Autour d’eux à peine trente bougies fichées dans un gâteau de sable réchauffent une atmosphère lunaire. Puis, les bougies fondent et eux ne bougent pas. Seules leurs ombres sortent du cercle. Avec ce double Bon anniversaire, Gilbert Garcin donne à voir la même scène à deux moments distants de quelques minutes, peut-être, alors que l’imagination, elle, reste saisie par ce couple que le passage de la lumière à l’obscurité laisse de marbre. Avec ses mises en scène décalées, l’artiste témoigne de la vie, de l’intime, des sentiments qui habitent chacun et des idées qui le traversent. Le temps suspendu de la représentation vient signifier l’inexorable cours de l’existence. « Je trouve que c’est effroyable de voir l’écoulement du temps. Quand on est jeune on s’en aperçoit un peu, quand on l’est moins on s’en aperçoit encore plus. Il y a tout un tas de choses qu’on aimerait faire sans en avoir le temps. Alors je me suis dit qu’il faudrait trouver une manière de rendre la chose sensible, peut-être la mettre en images. C’est là que m’est venue l’idée de créer un double, une effigie qui serait même un multiple que je pourrai envoyer aux quatre coins du monde et qui voyagerait à ma place (1) », confiait l’artiste à Catherine Galodé pour son film La double vie de Monsieur G.

Identité, Gilbert Garcin.

Gilbert Garcin est à la retraite quand il découvre le photomontage au début des années 1990. Alors que les Rencontres d’Arles battent leur plein, lui a décidé de participer à un stage où il apprend les bases. Juste pour s’occuper, sans préméditation. Mais aussitôt, il apprécie cette coïncidence de la main et de l’esprit : des opérations simples avec des outils ordinaires pour la mise en images d’une idée. Tout commence toujours par un dessin qu’il va s’appliquer à restituer en photographie. Des photos de son personnage, ou de celui de son épouse – un peu réticente au départ, elle finit par se laisser convaincre et pose pour lui –, découpé et maintenu par un petit support, une table sur laquelle est planté le décor et un projecteur de diapos qui sert à fabriquer le fond, très souvent un paysage de nuages. Dans le monde de Gilbert Garcin, la couleur n’a pas sa place. Il ne photographie qu’en noir et blanc. Mettre du bleu dans le ciel ou du rouge sur le manteau serait tout à fait anecdotique. Le photographe chasse sans cesse le détail qui pourrait distraire le regardeur de l’essentiel. C’est ainsi qu’il décide après de très nombreux essais d’opter pour la tenue passe-partout d’un homme de son âge. Méthodiquement, à l’aide d’un retardateur, il se prend dans une foultitude de positions jusqu’à constituer une base de données quasi exhaustive des attitudes dont il a besoin.

Le plaisir esthétique, Gilbert Garcin.

Ses premières expositions ont lieu dans le milieu associatif de Marseille mais rapidement il ressent l’envie de sortir de son biotope. Quelques dossiers partent à la conquête d’autres horizons. Et l’engouement ne se fait pas trop attendre. Encontros da Imagem, le festival international de la photographie et des arts visuels de Braga, au Portugal, l’invite à présenter son travail. A l’issue de la manifestation, son directeur propose à l’artiste d’acheter l’ensemble de son exposition. Nous sommes en 1998. Gilbert Garcin a 69 ans. Désormais, les événements vont s’enchainer. La même année, il sera représenté au salon Paris-Photo. Son nom circule dans les allées. Les aventures surréalistes de son personnage aux allures décalées accrochent l’œil et l’attention. C’est à cette occasion que Didier Brousse, fondateur de la galerie Camera Obscura, entend parler de lui. « Il y avait des bruits qui circulaient sur une “série formidable”, “un grand succès”. Je suis donc allé jeter un coup d’œil à ce travail que j’ai trouvé simple et beau. A la fois formellement intéressant et produisant des résonnances poético-philosophiques. Le mot philosophique est peut-être un peu fort mais il y a de cela. Un petit travail sur l’esprit que font faire ses photos. Ça m’a tout de suite plu. » Des amis en commun se chargent alors de les faire se rencontrer. Les années passent, les expositions et les publications aussi jusqu’au jour où Gilbert Garcin frappe à la porte de Camera Obscura, qui naturellement s’ouvre. « Gilbert est un constructeur d’espaces qui provoque des associations d’idées. Chaque image fonctionne comme une poésie visuelle. Ce n’est pas seulement un travail conceptuel, c’est-à-dire se développant à partir d’une pensée, c’est plus riche, plus poétique. Ses mises en scène se construisent de façon plus intuitive que réfléchie. Pour preuve, les titres qui ont toujours été donnés a posteriori et parfois même suggérés par des amis. C’est révélateur d’un artiste qui suit en priorité son instinct. »

Les précautions, Gilbert Garcin.

En une vingtaine d’années, ce sont un peu plus de 400 photographies qui ont été réalisées. Si Gilbert Garcin les a numérotées, toutes n’ont pas été tirées. Environ 250 forment actuellement son œuvre, un fonds qui est régulièrement sollicité par des institutions du monde entier. Ainsi Monsieur G. poursuit ses pérégrinations et chaque exposition livre un nouvel opus de ses voyages. « On peut peut-être parler d’autofictions. Je pense que dans ce genre de travail il faut un certain recul, il ne faut pas trop se prendre au sérieux, recouvrir tout d’une couche d’humour. Je ne me force pas, c’est naturel. Pour faire ça, il faut avoir envie de dire des choses, de communiquer (2). » La liberté, l’enthousiasme, l’envie sont les moteurs d’une œuvre en prise direct avec la vie. L’extraordinaire naît dans la sobriété des formes, l’ingéniosité de leur agencement et l’esprit taquin qui les animent. A écouter l’artiste, il n’y a rien de plus simple. Chaque image est pourtant une énigme. Gilbert Garcin est né le 21 juin 1929. Naître le jour du solstice d’été, le voilà certainement le secret.

(1) Citation extraite du film La double vie de Monsieur G. de Catherine Galodé. 
(2) Citation extraite du documentaire Gilbert Garcin – Tout peut arriver, de Ralf Kämpfe, 2013.

Contacts

L’humaine condition, jusqu’au 17 novembre, au Parvis, Centre Commercial E. Leclerc Tempo, avenue Louis-Sallenave, 64000 Pau. Tél. : 05 59 80 80 89. Entrée par la librairie du Parvis Espace Culturel. Ouvert du lundi au samedi de 9h à 20h30.
Tout peut arriver, jusqu’au 25 novembre, au Kiosque, esplanade du port, Vannes. Tél. : 02 97 01 62 27.  Ouvert tous les jours, sauf le lundi, de 10h à 13h et de 14h à 19h.
Site de l’artiste www.gilbert-garcin.com.
Site de la galerie www.galeriecameraobscura.fr.
Site de vulgarisation scientifique d’Etienne Klein.

Crédits photos

Image d’ouverture : La vie est belle © Gilbert Garcin, courtesy galerie Camera Obscura – Toutes les photos sont créditées © Gilbert Garcin, courtesy galerie Camera Obscura