En garde, Ghada Amer est de reTour(s) !

Sa dernière exposition en France avait été organisée en 2000 par le Centre de Création Contemporaine de Tours. Devenue depuis le CCC OD – en hommage à Olivier Debré (1920-1999), dont elle est dépositaire d’une donation des ayants-droit –, l’institution accueille de nouveau Ghada Amer pour une vaste présentation de ses travaux, plus particulièrement axée sur ses recherches des dix dernières années. Née en Egypte, ayant grandi et étudié en France et aujourd’hui installée à New York, l’artiste a toujours inscrit sa pratique dans un terreau multiculturel, un souci d’engagement et un goût insatiable pour l’expérimentation. Celle de la peinture, qu’elle explore depuis ses débuts, mais également de l’installation – sous forme de jardins éphémères – et de la sculpture. Rencontre.

Ghada Amer.

Au sol de l’immense nef du CCC OD se déploie une toile singulière, un triptyque composé de quelque 17 000 petits cactus verts de forme phallique et plantes grasses rouges, qui dessinent de larges carrés s’emboîtant les uns dans les autres en référence à Homage to the Square (1965), de Josef Albers. Cactus Painting (notre photo ci-dessus) est une réactivation de l’un des premiers jardins réalisés par Ghada Amer, il y a une vingtaine d’années (Cactus Painting Unfinished). L’œuvre évoque la peinture abstraite américaine. « Une peinture que j’aime, mais que je critique car essentiellement faite et pensée par les hommes », fait remarquer l’artiste qui n’a de cesse d’affirmer sa colère, sans pour autant céder à l’agressivité, à l’encontre d’un monde de l’art longtemps, voire encore, dominé par le masculin. Une révolte née sur les bancs de la Villa Arson, à Nice, dont elle sortit diplômée en 1989 et où elle fut confrontée à un artiste et professeur refusant d’enseigner la peinture aux femmes… « Aujourd’hui, il aime mon travail, on a de bons rapports, glisse-t-elle dans un sourire, préférant taire le nom du responsable d’une plaie restée à vif. A l’époque, je n’en revenais pas ; j’étais dans un total rejet de l’Egypte, mon pays natal, où le port du voile avait commencé à prendre de l’importance, et je pensais vivre au pays du progrès ! »

Test #8, Ghada Amer, 2013.

Le regard noir et pétillant, le verbe haut et généreux, Ghada Amer a l’énergie et le rire communicatifs. Née en mai 1963 au Caire, d’un père diplomate et d’une mère ingénieur agronome, elle est la deuxième d’une fratrie de quatre filles. En 1974, toute la famille vient s’installer à Nice, le temps pour les parents d’y passer un doctorat, respectivement en droit international et en chimie. « Mon père adorait la France, il nous avait inscrites dans des écoles françaises en Egypte. Un jour, il a été nommé au Brésil, mais ne voulant absolument pas y aller, il a pris un congé sans solde du corps diplomatique et a convaincu ma mère d’entreprendre un doctorat comme lui. A l’époque, elle parlait à peine le français, je ne sais pas comment elle a fait ! » Au début des années 1980, le couple retournera vivre en Egypte avec ses deux filles cadettes ; alors que l’aînée est d’ores et déjà partie étudier aux Etats-Unis, Ghada obtiendra pour sa part de rester dans l’Hexagone. Ayant à peine 17 ans au moment de passer le bac, elle n’était pas bien sûre de ce qu’elle souhaitait faire plus tard. Son père l’imaginait médecin, elle absolument pas. Et la voilà embarquée dans des études d’informatique. La jeune femme ne résiste pas longtemps avant de perdre pied. « Je n’arrivais pas à me concentrer, j’avais mal à la tête, plus aucune énergie ; je n’ai su que bien plus tard qu’il s’agissait d’une dépression. Le médecin a préconisé du repos et de me tenir éloignée de la fac. Ça a duré un an. » Période pendant laquelle elle ne cesse de dessiner. Une pratique qui l’accompagne depuis l’enfance, mais jusque-là tempérée par ses parents. « J’ai toujours adoré dessiner, dit-elle simplement, avant de remonter le fil de ses souvenirs. Quand j’étais petite, j’ai vécu plusieurs conflits entre l’Egypte et Israël. Les écoles faisaient partie des cibles des bombardements. A l’approche des avions, nos professeurs nous faisaient courir pour rejoindre les caves où, pour nous occuper tout autant que détourner notre attention, ils nous donnaient du papier et des crayons. Cela avait un pouvoir très calmant sur moi. Ce n’est qu’en grandissant que j’ai compris que ces courses vers le sous-sol n’étaient pas un jeu mais, depuis cette époque, le fait de dessiner est toujours resté quelque chose d’apaisant. »

My nympheas #2 (détail), Ghada Amer, 2018.

Le temps venu de se réinscrire en fac – « Ne pas avoir de diplôme était inconcevable pour mes parents ! » –, Ghada Amer se voit orientée vers des études de Langues étrangères appliquées. En parallèle, elle s’inscrit à des cours du soir d’art avec le projet de passer le concours de la Villa Arson. Sa troisième année a pour cadre l’Angleterre, où elle occupe un poste d’assistante de français, tout en savourant la liberté de côtoyer les milieux artistiques. « Quand je suis revenue pour passer mes examens de licence à la fac de Lettres, je me suis rendue compte que le concours de la Villa Arson avait lieu en même temps. Mes parents n’étant pas là, j’ai choisi de passer le concours, que j’ai réussi. Je me suis inscrite et ai payé pour la première année. » Avant d’affronter, à distance, un père et une mère des plus contrariés ! Trois années passent avant que sa demande de spécialisation en peinture ne soit refusée. Pendant ces cours dont les portes lui sont fermées, Ghada Amer prend l’habitude d’aller à la bibliothèque afin d’y mener des recherches sur les femmes peintres. « J’étudiais l’art depuis plusieurs années déjà, j’avais lu beaucoup d’ouvrages, mais je n’avais jusque-là pas pris conscience de l’absence des femmes de la plupart des grands mouvements artistiques et des livres d’histoire. » Son indignation constituera la source de son inspiration. « Je voulais peindre, parce que j’aime la peinture, mais je voulais aussi la critiquer. Je ne pouvais pas me taire, je voulais que dans chaque toile soit exprimé le constat : “Il n’y a pas de femmes”. » Intégrant la broderie à sa pratique picturale, l’artiste va dès lors développer tout un vocabulaire singulier qu’elle estime n’avoir commencé à maîtriser qu’en 2009. Un « déclic » qui a pour double conséquence de la « libérer » de son discours féministe et de lui permettre d’entreprendre de nouvelles recherches, sculpturales cette fois. « J’ai toujours fait de la sculpture mais, jusqu’alors, je dessinais une pièce et en dirigeait la réalisation. » Après plusieurs années consacrées à apprivoiser la céramique, l’artiste s’intéresse depuis quelques temps au métal.

Flower #3 (prototype), Ghada Amer, 2017.

Plusieurs pièces en laiton, fruits d’un travail préparatoire avec du papier aluminium froissé et qu’elle définit comme étant des « prototypes », sont à découvrir dans le cadre de l’exposition Dark Continent* qu’accueille le CCC OD à Tours. Aux cimaises, une quinzaine de toiles témoignent de l’évolution de sa peinture ces dix dernières années. Une figure féminine stéréotypée y est récurrente, l’usage du fil et du texte également. « One is not born but rather becomes a woman » (« On ne naît pas femme, on le devient »), les mots de Simone de Beauvoir résonnent en noir sur blanc, encore et encore, jusqu’à sortir du cadre (Test#8, 2013). Plus loin, des lignes brodées en arabe s’étirent de gauche à droite et de haut en bas, dissimulées sous le portrait d’une jeune femme (The revolutionary woman, 2015) ; toutes sont des citations extraites des écrits de l’Egyptienne Nawal el Saadawi, médecin et écrivaine féministe dont les combats lui valurent plusieurs séjours en prison et temps d’exil. Théâtre d’expression et d’engagement politique, la peinture est aussi pour Ghada Amer un champ d’exploration des couleurs, tour à tour explosives ou tout en nuances, denses ou volatiles. Un goût qu’elle partage avec son ami iranien Reza Farkhondeh, coauteur d’une série de dessins et de toiles, réalisés à quatre mains et signés RFGA. « Nous travaillons régulièrement ensemble depuis 2000, précise Ghada Amer. On ne parle pas. C’est très fluide, un peu à la manière d’un cadavre exquis. »

Red bang, RFGA, 2014.

Les deux artistes se sont rencontrés sur les bancs de la Villa Arson. Ils ont quitté la France pour les Etats-Unis en même temps, au milieu des années 1990. Elle garde un souvenir douloureux de ce départ consécutif à un troisième refus des autorités de lui octroyer la nationalité française. A l’époque, elle rejoint sa sœur, installée en Caroline du Nord, où elle est enseignante dans une université. Avec son aide, la jeune peintre obtient une bourse, un atelier, des heures d’enseignement. Très vite, le rêve américain, tel qu’on l’imagine volontiers, prend corps : « J’ai rencontré un avocat qui, en échange de l’une de mes toiles et d’une autre de Reza, nous a permis d’obtenir la carte verte pour “intérêt national” ! »
Egyptienne de naissance et américaine d’adoption, Ghada Amer a récemment engagé une nouvelle procédure de demande de nationalité française. « J’ai le sentiment d’appartenir à la fois aux trois pays et à aucun en particulier. » L’heure n’est cependant ni aux regrets, ni aux reproches, mais bien à la joie de cette exposition tourangelle – qui signe de la plus belle manière son retour dans l’Hexagone – et d’avoir la possibilité de montrer à une telle échelle l’un de ses jardins auxquels elle voue une affection particulière. A ce propos, Ghada Amer est également l’invitée de la 8e édition de la Biennale internationale d’art contemporain de Melle, dans les Deux-Sèvres, où elle présente cet été deux autres productions in situ et à ciel ouvert, cette fois. A bon entendeur.

* Le titre de l’exposition fait référence au « continent noir pour la psychologie » qu’est la sexualité féminine, telle que l’évoque Freud dans son ouvrage La question de l’analyse profane (1926).

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