Fred Forest au Centre Pompidou

Qui l’eût cru ! Pourfendeur tenace des institutions et du marché de l’art contemporain, Fred Forest est l’invité du Centre Pompidou jusqu’au 28 août. Depuis le milieu des années 1960, ce pionnier de l’art vidéo et du Net art, cofondateur de l’Art sociologique et de l’Esthétique de la communication, interroge sans relâche les nouvelles technologies ainsi que leurs usages pour inventer des dispositifs artistiques et critiques qui en disent long sur notre société. Alors que Beaubourg souffle ses 40 bougies, l’artiste, lui, fête les 40 ans de son Territoire du M2 artistique. Un concept qui se déploie dans l’ensemble de son œuvre et sert de fil conducteur à l’exposition installée dans le Forum. A signaler que Fred Forest prévoit une nouvelle performance sur le sol du Territoire du M2 au Centre Pompidou le dimanche 27 août de 15 h à 17 h. Une occasion de voir l’Homme Média n°1 en pleine action !

Tableau-écran, Fred Forest, 1969.

« Chaque acte véritablement novateur doit rompre avec l’ordre établi. » Cette phrase saisie au vol dans l’exposition dévoile la quintessence d’une démarche artistique hors-cadre. Dans le hall d’accueil, un prompteur posé au sol suggère de prendre son pied au Centre Pompidou. Du Fred Forest tout craché. A 84 ans, l’artiste a enfin une exposition dans le saint des saints de l’art contemporain français. Un événement à la fois hommage et pied de nez. De la part des uns comme des autres. La commissaire, Alicia Knock, propose une lecture historique de cette œuvre qui a toujours pris soin de mettre le public en son cœur et l’action dans son moteur. Elle a sélectionné soigneusement de très nombreux documents – courriers, enveloppes, cartes postales, coupures de journaux, dessins, photos, vidéos… – dont la plupart sont apposés au mur ou à consulter dans des vitrines. Les connaisseurs de l’Art sociologique et de l’Esthétique de la communication applaudissent à la possibilité enfin donnée de se plonger dans les archives de l’artiste. On les voit emprunter sagement l’itinéraire conseillé : 1, 2, 3, 4, 5. « Fred Forest peintre », « Sauts dans le vide », « Territoire local et planétaire », « Territoire institutionnel » et « M2 ». Puis tourner, virer, photographier. Ils n’en perdent pas une miette et ils ont raison. C’est un bonheur de revivre autant d’épisodes mémorables de cet art médiatique qui témoigne de la capacité de l’artiste à saisir au vol l’opportunité d’un geste, d’une déclaration, d’une provocation. Il ne s’interdit rien et se laisse guider par une intuition féconde. Imagination, ténacité et à-propos sont les instigateurs d’une longueur d’avance toujours renouvelée. Pour en être persuadé, il suffit d’examiner l’histoire du M2 artistique, du premier « space-media », les actions dans la rue comme Le blanc envahit la ville, à Sao Paulo, Les Miradors de la paix, à Sarajevo, ou cet épisode incroyable qui le voit briguer le poste de président de la télévision bulgare ! Fred Forest est un artiste sérieux qui n’a jamais cessé de travailler et de plaisanter.

Vue de l’exposition Les Territoires au Centre Pompidou, Fred Forest.

L’exposition du Centre Pompidou « tente de tracer son parcours à l’aune de l’imaginaire, individuel comme collectif, contenu dans ses œuvres », indique Alicia Knock. Et de poursuivre quelques lignes plus loin : « L’œuvre libre, qui caractérise la quête de l’artiste, existe à toutes les échelles et dans différents degrés de matérialité, allant de l’objet à l’idée. Mais au-delà de la nature de l’œuvre, Fred Forest interroge surtout ses régimes de visibilité. D’un bout à l’autre de sa carrière, le contexte de l’institution est au cœur de son action : l’artiste n’a de cesse d’organiser des manifestations parallèles ou des procès devenus œuvres, interrogeant le rapport ambigu des musées à l’œuvre contemporaine, souvent dématérialisée. » Il faut ici saluer l’institution – et notamment l’ancien président du centre Alain Seban, sans lequel rien ne se serait produit –, qui a finalement décidé de rendre hommage au parcours de l’un de ses plus fervents détracteurs, même s’il s’est trouvé bien des mauvaises langues pour faire remarquer que cette exposition avait plus l’allure d’un mausolée que d’une salle des fêtes. Il est vrai que la présence d’archives en masse et la mise à l’écart des créations à partir de la fin des années 1980 – notamment toutes celles en relation avec les réseaux et Internet comme les performances organisées sur Second Life, certaines installations comme Flux et reflux, la caverne d’Internet, présentée au Centre d’art Le Lait à Albi en 2011, les promenades sociologiques, comme celle réalisée au MoMA en 2014, ou le dispositif participatif Œuvre-Système Invisible, imposé au Centre Pompidou en 2015 – privent l’événement d’un volet contemporain. Dans ces conditions, il est difficile, pour qui ne connaît pas le travail de Fred Forest, d’en saisir la profonde vitalité. En muséifiant l’œuvre, l’institution l’a tétanisée. Certes l’artiste présente une visite du Territoire à l’aide d’un casque de réalité virtuelle et propose au public l’action participative précédemment évoquée – photographier son pied droit et l’expédier via le hashtag #expofredforest – mais cela ne rend pas la vie qui innerve depuis l’origine ses créations. C’est pourtant tout sourire que Fred Forest s’exprime sur l’événement. Alors, réjouissons-nous avec lui.

ArtsHebdoMédias. – Comment a été conçue l’exposition ?

Fred Forest.

Fred Forest. – Elle s’est organisée autour du Territoire du M2 artistique, une action débutée en 1977 et qui continue de se développer. Elle est un axe central de mon travail. On y retrouve les notions, essentielles pour moi, d’animation des publics, de communication participative, d’utilisation et d’expérimentation des nouvelles technologies. C’est un travail critique qui me vaut d’être qualifié de rebelle, d’empêcheur de tourner en rond ! J’aime travailler sur la société, les nouveaux supports de création et de diffusion de l’art afin de toucher un large public. L’exposition montre mon parcours de pionnier de l’utilisation des masses média dans les années 1970. J’ai utilisé la vidéo, le téléphone, les inserts de presse, les tableaux lumineux, puis Internet, Second life et maintenant la réalité virtuelle. Cette présentation muséale a été complètement assumée par Alicia Knock. Je n’ai donné aucune indication.

Quelle est l’origine de cette notion de territoire autour de laquelle s’est construite votre œuvre et cette exposition ?

Le Territoire, c’est un lieu qui est né d’un travail sur l’éthique de l’art et les perversions de son marché. J’ai toujours voulu démontrer la collusion qui existe entre les marchands, les collectionneurs de haut-vol et les institutions. Tout a commencé avec l’histoire du M2 artistique. J’ai imaginé une action pour dénoncer la spéculation dans l’art en la mettant en relation avec celle pratiquée dans l’immobilier. Pour ça, j’ai créé une société civile immobilière, dite du M2 artistique. Puis, j’ai acheté, à la frontière suisse, un terrain de 5 m x 4 m, fait venir un géomètre qui l’a divisé en 20 parcelles, inscrites ensuite au cadastre sous le titre de mètre carré artistique. Pour finir, j’ai organisé une vente à l’Espace Cardin et publié deux publicités dans Le Monde incitant à placer son capital près de la frontière suisse. Les renseignements généraux m’ont convoqué. Et à la suite de cet épisode assez savoureux durant lequel il m’a été indiqué, notamment, que des gendarmes avaient été sur place et qu’ils avaient jugé que ce terrain n’avait rien d’artistique…, la vente a été interdite par le procureur. Avec la complicité de Maître Binoche, j’ai donc mis en vente le M2 non artistique ! Il s’agissait en réalité d’un morceau de tissu d’un mètre sur un mètre acheté chez le marchand du coin. Arrivé au lot 83bis, Binoche a annoncé que la vente du M2 artistique ayant été interdite, l’artiste proposait une autre œuvre. Le critique d’art Pierre Restany était présent. J’ai pris la parole et annoncé le prix payé pour le morceau de tissu mis en vente, soit 2,5 francs. L’idée était de voir la plus-value qu’il prendrait grâce à son passage dans l’art. Il s’est vendu 6 500 francs ! La démonstration était formidable et le retentissement de l’action international. D’autant que Restany avait publiquement déclaré que le M2 non artistique était bien une œuvre artistique. La boucle était bouclée.

L’aventure va se poursuivre avec une autre vente…

Par soumission cette fois ! J’ai publié dans Le Monde un encart annonçant une vente par soumission pour du M2 artistique. L’huissier a reçu quelque 300 propositions. Pour l’ouverture des enveloppes, il me fallait trouver un endroit prestigieux. Un concours de circonstances m’a fait obtenir la grande salle située au rez-de-chaussée de l’hôtel du Crillon ! En préambule à l’ouverture, j’avais réuni des experts pour tenter de déterminer si le M2 artistique appartenait au domaine de l’art ou de l’immobilier. La salle était comble. A son arrivée, l’huissier a annoncé que le procureur de la République interdisait l’ouverture des enveloppes et s’est retiré. J’ai donc pris son relai. Les propositions étaient très diverses. Je me souviens d’une personne proposant un m2 sous un palmier au Maroc contre un M2 artistique ! Les gens étaient entrés dans le jeu. La séance de dépouillement a été perturbé par l’irruption d’un groupe de punks, suivis de CRS qui les ont chassés sans pour autant les empêcher de revenir. L’exposition témoigne de tout cela.

C’est après cela que le M2 a eu son Territoire ?

Effectivement, j’ai décidé de créer un Territoire du M2, mais qui n’avait plus rien à voir avec la Suisse. J’ai fait l’acquisition à Anserville, à 50 kilomètres de Paris, d’un terrain agrémenté d’un bâtiment et déclaré l’ensemble pays indépendant de la France constitué de mille parcelles au sol. Le bâtiment représentait le pouvoir d’une façon ironique et parodique. A l’intérieur, on peut trouver des installations composées de tout un ensemble d’objets comme un vieux fauteuil décrépi, une caméra, un téléphone rouge… mais aussi des gardiens électroniques et la mémoire du territoire depuis 2000 ans inscrite dans des circuits imprimés ! Le Territoire est un lieu qui possède, dans l’ordre de l’imaginaire, sa propre autonomie et à partir duquel de nombreuses actions ont été menées. La détention d’un diplôme de citoyen et d’un titre de propriété nominatif du M2 permet à tout un chacun de faire partie d’une sorte de réseau social. Certains disent que cette création a anticipé ceux d’aujourd’hui.

Parlez-nous des deux œuvres réalisées à l’occasion de votre exposition au Centre Pompidou.

La première permet de visiter le Territoire à distance. Il s’agit en réalité d’un jeu dans lequel il faut chercher le totem du Territoire qui explose une fois trouvé ! Le visiteur se voit délivrer un diplôme de citoyen qui peut être imprimé et accroché au-dessus de la cheminée ! Chacun peut alors posséder une œuvre d’art. J’ai travaillé avec deux développeurs formidables. Investir ainsi le domaine du jeu vidéo à travers la visite du Territoire participe à mon travail de toujours, qui démontre la capacité ubiquitaire des nouvelles technologies. La seconde proposition est une opération en réseau qui sollicite le public. Je propose au visiteur de prendre son pied au Centre Pompidou et que celui-ci soit exposé de façon éphémère sur un écran situé dans le hall d’accueil du centre. Chaque pied doit être nu mais peut être décoré et accompagné de commentaires. De mon côté, je veille à animer l’ensemble pour que tous ces pieds aient du sens. Derrière chacun de mes dispositifs, il y a toujours une proposition à s’exprimer, un espace blanc à s’approprier. Même s’ils ne sont pas toujours de même nature.

De gauche à droite : vues de l’exposition de Fred Forest au Centre Pompidou.

Après avoir autant bataillé contre les institutions et particulièrement contre le Centre Pompidou, quel effet ça fait d’y exposer ?

C’est important. C’est l’aboutissement du travail critique entrepris en 1977. J’expose dans un lieu symbolique de la reconnaissance artistique, une reconnaissance qui ne m’avait pas été accordée durant toutes ces années par cette institution. Je le fais sans compromis, sans compromission.

Quelle est votre plus grande qualité ?

La faculté d’intégrer tous les événements extérieurs qui se produisent autour d’un projet que j’ai en tête ou qui est en cours. J’ai un sens très fort de la mise en relation et l’imagination nécessaire pour mettre en œuvre mes idées.

Votre œuvre est exposée au Centre Pompidou. Vous avez accepté de confier la vente de certaines de vos pièces à la galerie Pact. Est-ce que vous avez décidé d’arrêter de créer ?

Absolument pas. Je n’arrêterai que quand j’aurai une grande exposition au MoMA !

Détail de l’exposition Les Territoires, Fred Forest.

Deux sites à consulter et un livre-rétrospective

Couverture de l’ouvrage conçu par Fred Forest à l’occasion de son exposition au Centre Pompidou.

Artiste du multimédia et des réseaux, Fred Forest est un des pionniers de l’art vidéo (dès 1967) puis du Net art (1996). Titulaire d’une thèse d’Etat soutenue à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, professeur en Sciences de l’information et de la communication, il est cofondateur de deux mouvements artistiques d’importance : l’Art sociologique (1974) et l’Esthétique de la communication (1983). L’ensemble de son œuvre, toujours en cours de développement, a rejoint le patrimoine national au titre du dépôt légal en juillet 2005, sous forme d’une convention signée avec l’Institut national de l’audiovisuel. Pour aller plus loin, n’hésitez pas à consulter www.fredforest.org et www.webnetmuseum.org Les deux sites proposent à la consultation de nombreux documents. A l’occasion de l’exposition au Centre Pompidou, Fred Forest a fait éditer un ouvrage rétrospectif de son œuvre. Il est composé de témoignages visuels et de textes de signatures connues qui viennent commenter et éclairer une œuvre très éclectique, mais d’une grande cohérence. On y découvre également Le Territoire déposé, un projet monumental imaginé pour l’événement parisien, mais que le Centre a finalement renoncé à financer. Pas grave. Gageons que ce sera pour la prochaine fois.

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