François Réau sous le signe de Malevitch

La Eildon Gallery, lieu d’exposition de l’Alliance française de Melbourne, en Australie, accueille jusqu’au 16 mai les espaces dessinés de François Réau. Draw, imaginé avec la complicité de Philippe Platel, commissaire de l’événement, témoigne d’une résidence de six semaines dans le bush australien, fin 2017. Immergé dans le paysage, l’artiste a poursuivi sa quête d’un nouvel horizon du trait. Repoussant sans cesse les limites de la feuille, explorant de nouvelles manières de dessiner, utilisant différents types de matériaux.

Vue de l’exposition Draw, François Réau, 2018.

Au sol de grandes lames de parquet, sur les murs des boiseries peintes en blanc et au plafond des moulures. Masquant plusieurs fenêtres en demi-lune, l’immense dessin laisse passer la lumière en transparence comme pourrait le faire la végétation dans le bush. « Outrepasser les limites du dessin, c’est ce à quoi s’intéresse ma pratique », explique d’emblée François Réau. Alors, quand il s’est agi de proposer un projet pour le programme de résidence « FAR, French Artists Residency in Australia », conduit par les services culturels de l’Ambassade de France en Australie, l’artiste a pensé dessin et paysage. Immersion dans l’un comme dans l’autre. « Quand je me promène dans la nature, je suis entouré d’éléments qui me dépassent. En arrivant à Bundanon, j’ai pris quelques photos et j’ai commençé à travailler au graphite et à la mine de plomb sur des lés de 2 mètres 60 de haut. » La foisonnante végétation est percée en son centre d’un carré blanc, référence à Malevitch. L’abîme libre blanc, l’infini sont devant nous est son nom. Il a été réalisé debout dans l’atelier comme l’artiste se tient dans le paysage. « S’intéresser à ce dernier permet de mêler les échelles du corps, du monde, et par ce biais de s’interroger sur l’espace qui se tient entre les hommes et les choses. Comment créer des liens ou au contraire comment engendrer des distances ? On fait corps avec la Terre. On s’enfonce dans le paysage, d’une certaine façon, on disparaît, car nous sommes au bord du champ visuel et non pas en lui. C’est une manière de devenir le regard que nous essayons d’être. »

Vue de l’exposition Draw, François Réau, 2018.

Au-dessus de la cheminée, une ligne composée de 888 « fruits » de Casuarinaceae, arbre autochtone, dessine une forme qui débute et se termine en un même point. 888, comme le nombre d’heures passées en résidence à Bundanon. « A travers ce travail en lien avec la nature, j’aborde des questions qui lui sont indissociables comme l’équilibre et le chaos, le permanent et l’éphémère, le temps et le mouvement. » Tel un petit poucet, l’artiste marque son chemin guidé par le chant de la Terre. « Ce trajet en pointillés évoque ceux réalisés par les appareils technologiques utilisant la géolocalisation. De ceux qui apparaissent en direct sur l’écran à mesure que l’on progresse et symbolisent à la fois la distance parcourue et le temps qu’il a fallu pour y arriver. Je voulais recréer ce lien entre marche et tracé, entre temps et dessin, mais de manière plus archaïque. L’installation rappelle également le déplacement réalisé avec la drawing machine dans la Bamarang Nature Reserve. » Pour l’heure, de cette machine nous ne savons que peu. Toute de miroirs parée, elle est installée sur un socle et reflète l’exposition. Juste à côte, une boule hérissée de stylos Bic a fini son service.
Une fois encore, l’artiste emprunte des chemins de traverse et poursuit son exploration. Toujours à la recherche d’un « dessin en transformation constante, qui s’invente un territoire aux contours mouvants et élargis, au-delà même de ses marges ». Ainsi, il a déjà utilisé des fils tendus dans l’espace, des néons, mais aussi des jeux d’ombre. A Paris, quelques mois avant d’embarquer pour l’Océanie, il a eu l’idée d’un dispositif. Tapissée, à l’intérieur, d’une carte de la capitale et installée dans le dos de l’artiste, la boîte contenant des stylos enfoncés dans une sphère épouse ses mouvements. Ainsi harnaché, le voilà en piste dans les rues de la capitale. Le rythme de la marche est saccadé, il faut esquiver sans précipitation, ralentir à bon escient, accélérer en évitant de déboiter. Les trottoirs sont encombrés, mais lisses. Déterminé par la pérégrination urbaine, l’esquisse est nerveuse, saturée. « Cette machine permet de dessiner sans le décider. Le dessin m’échappe, je ne peux pas le contrôler. Si je ne marche pas, il ne se passe rien. Au contraire, si j’avance, les vibrations du monde extérieur viennent s’inscrire sur la carte. »

De gauche à droite : vues de l’exposition Draw, François Réau, 2018.

L’expérience parisienne ayant été concluante, elle se renouvellera dans le bush australien. Là, dans cette réserve naturelle au terrain parfois accidenté et escarpé, le résultat est bien différent. Avant de partir, François Réau trace en rouge son itinéraire sur la carte. Une journée durant, il s’immerge dans le paysage sans jamais en atteindre la limite, enjambe les troncs d’arbres et repousse les branches. Dans le cube reflétant la végétation alentour, se dessine en secret une topographie singulière, qui s’achève au soir, avec la marche. Regardant à l’intérieur, l’artiste découvre qu’un carré vierge de toute trace est présent au centre du dessin. Telle une apparition, il est l’écho inattendu de celui inscrit au cœur de L’abîme libre blanc, l’infini sont devant nous. La réponse de l’involontaire au volontaire, du corps en mouvement au dessin imaginé par l’esprit. Une proposition alternative de l’artiste à l’écrivain, qui s’interrogeait : « Je marchais, telle était ma seule activité. La seule histoire que j’écrivais, du moins mentalement, était cette marche, mais sans assurance aucune de l’inscrire, ignorant si mes pas laissaient la moindre trace sur le sol, identifiable comme une inscription, le moindre signe, déchiffrable comme une écriture*. »
Une vidéo témoigne du périple de François Réau. « C’est la première fois que je réalise un film. Il relève à la fois du conceptuel et du performatif. Un plan fixe me montre en train de partir et me fondre dans l’environnement. Je marche et me perds. Je voulais que la machine soit un cube, en référence aux solides de Platon, pour lequel ce prisme était associé à la Terre. Mais cette figure géométrique est aussi une évocation du square de Malevitch, une référence à la quatrième dimension qu’il recherchait. La machine produit un dessin dans l’espace et dans le temps. » Seul demeure alors un carré scintillant dans le paysage.

* Alain Fleischer, La résistance du paysage, Voix Editions, 2014.

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