Les fragmentations radieuses de Felice Varini

Mamo = Marseille Modulor*. Le musée d’art contemporain créé sur le toit terrasse de la Cité radieuse, à Marseille, par le designer Ora Ito, est jusqu’au 2 octobre le terrain de jeu de l’artiste franco-suisse Felice Varini.

Quatre droites aux trois croisements, Felice Varini, 2016.
Quatre droites aux trois croisements, Felice Varini, 2016.

Des fragments rouges et jaunes s’étirent dans le bleu du ciel, comme s’il s’agissait de fonctions dérivées des nombres d’or qui structurent le design intérieur et la rigueur architecturale du village vertical conçu par Le Corbusier. Telles des tangentes propulsées par le vent, ou les arrêts sur image d’une déflagration lente, les rubans cinétiques de Felice Varini s’élancent et se croisent sur les cheminées et les coursives du bâtiment, se concentrent et se dénouent dans le gymnase. Ils nous font entrevoir de nouvelles perspectives, créent d’infinis points de vue et sollicitent un regard ludique sur cette aire à ciel ouvert – expression qui donne son titre à l’exposition –, symbole de modernité et d’utopie programmée entre mer et montagne. ArtsHebdoMédias a rencontré les deux complices de l’été 2016 : l’artiste Felice Varini et le maître des lieux, Ora Ito, qui depuis l’ouverture du Mamo, il y a 4 ans, y a successivement convié Xavier Veilhan, Daniel Buren et Dan Graham.

ArtsHebdoMédias. – Pourquoi avoir acquis le toit terrasse de La Cité radieuse pour en faire un musée ?

Ora Ito. – Parce que le lieu s’y prêtait. Cela a toujours fait partie de ma démarche : tenter de trouver le bon usage et le bon contexte pour que les choses prennent forme. En 1956, le Festival de l’art d’avant-garde avait réuni les plus grands artistes de l’époque sur ce toit : Soulages, Klein, Schöffer, Tinguely y ont exposé… J’avais du mal à imaginer autre chose ici qu’un espace dédié à l’art contemporain. Et puis, c’est la réalisation d’un rêve que de pouvoir évoluer dans une image qui m’accompagne depuis l’enfance, celle d’une œuvre de Felice Varini – découverte dans une publication à l’occasion de sa présentation dans une exposition de groupe à la gare marchande d’Austerlitz, en 1985 – et de me retrouver aujourd’hui assis à ses côtés. Mon rôle consiste à solliciter les artistes qui sont capables d’exposer ici. Je dis « capables », car c’est un lieu difficile, qui impose un véritable dialogue entre leur travail, l’architecture de Le Corbusier et l’environnement. Ce lieu évolue avec le temps et apparaît comme un trait d’union entre mer et montagne ; l’exposition n’y est jamais la même en fonction des heures de la journée. Les ombres portées du bâtiment créent des interactions sans cesse différentes, ne serait-ce qu’en fonction des nuages ! C’est ce qui fait du Mamo un musée très moderne, finalement, dont le public peut capter une vision personnelle des expositions et poster des photos sur Instagram ou d’autres réseaux sociaux qui ne sont jamais les mêmes. Tous les jours, je découvre de nouveaux points de vue. La partie « éclatée » du travail de Felice me touche particulièrement, car elle me renvoie au courant minimaliste que j’aime le plus dans l’art contemporain. Elle peut évoquer du Barnett Newman, du Sol LeWitt, mais bien d’autres courants encore peuvent se greffer sur cette œuvre.

Comment s’est déroulée cette collaboration : s’agit-il d’une carte blanche ?

Triangles percés (détail), Felice Varini, 2016.
Triangles percés (détail), Felice Varini, 2016.

Felice Varini. – Une carte béton ! Béton blanc, béton gris (rires)… J’ai décidé de travailler avec deux couleurs primaires, le rouge et le jaune, le bleu étant dans le ciel ! Je travaille volontairement avec très peu de couleurs : dans l’espace, un rouge est multiple, selon les influences de la lumière et des jeux d’ombres. Si j’accepte de faire une exposition, j’impose ma manière de travailler et mes principes. Ici, le lieu est à la fois très clair et très complexe, mais rapidement, j’ai pu voir où les choses se donnent dans leur densité. Le nœud pour moi le plus intéressant à résoudre était l’intérieur du gymnase, cet endroit apparemment assez simple, comme une page blanche, dont je voulais faire ressortir la complexité. Aujourd’hui, je ne dessine plus tellement en conception, je travaille sur ordinateur à partir de photos, mais j’accompagne toujours la réalisation de mes projets in situ, du début à la fin. En l’occurrence, j’ai fait du toit terrasse de la Cité radieuse mon atelier pendant une quinzaine de jours. Quinze jours extraordinaires, car c’est un lieu hors norme. Il n’y a pas mille toits terrasses au monde de cette qualité !

Ora Ito. – Felice Varini faisait partie des gens que j’avais envie d’inviter au Mamo, ce dernier m’apparaissant comme un support parfait pour son travail. D’ailleurs, il s’est attaqué à des angles et des points de vue encore jamais révélés jusqu’ici. C’est l’idée infinie de la perception qui me plaît particulièrement dans cette exposition. Elle révèle également cette géométrie qui se réorganise sans cesse : c’est l’idée même du Modulor*, finalement !

Lorsque nous sommes entrés dans le gymnase pour y découvrir cette fresque de cercles concentriques décalés, vous nous avez dit : « Approchez-vous, entrez dans la peinture ! » Vous considérez-vous plutôt comme peintre, plasticien, sculpteur, graphiste ou bien préférez-vous faire fi des étiquettes ?

Rebonds par les pôles, Felice Varini, 2016.
Rebonds par les pôles, Felice Varini, 2016.

F. V. – Si je dois me définir, je me vois plutôt comme artiste peintre mais, aujourd’hui, tout se mélange et je ne sais plus très bien où se situent toutes ces catégories. Je pratique la peinture d’une certaine manière : en relation avec l’architecture. A un moment donné, j’ai quitté le studio pour m’affranchir du tableau et m’abandonner dans le quotidien, dans le réel. En 1978, j’ai réalisé une première pièce selon cette méthode, qui consiste à choisir un ou plusieurs points de vue et y placer des formes géométriques simples et des couleurs primaires qui entrent en jeu avec l’espace. Le spectateur fait alors partie de l’œuvre et du lieu : il en devient l’acteur, car il n’est plus dans une position frontale face à un tableau ou une sculpture et, bien sûr, cela introduit du jeu. Il fait corps avec la finalité et c’est très important. Je crée au départ un point de construction, où les choses trouvent leur logique, et dès lors qu’on chemine, c’est l’architecture qui renvoie des images divisibles et indomptables ; d’une certaine façon, des métamorphoses perpétuelles.

On a souvent parlé « d’anamorphose » pour définir vos réalisations, le terme vous paraît-il juste ?

Rebonds par les pôles, Felice Varini, 2016.
Rebonds par les pôles, Felice Varini, 2016.

F. V. – L’anamorphose existe parce que la perspective existe : toute la réalité est dans un état perpétuellement anamorphique par rapport à la pensée euclidienne. Mais c’est un terme qui me poursuit, alors qu’il ne correspond pas vraiment à ce que je fais. S’il fallait mettre des points sur les « i », je parlerais ici de fragmentation : la pièce est composée d’une suite de fragmentations, chacune étant un tableau en soi. On pourrait dire aussi qu’on se trouve ici face à des états de déflagration. Le « mur théâtre », par exemple, avec ce fragment rouge, est une pièce en elle-même. Je choisis généralement ce que j’appelle un point de vue : un point de l’espace situé à hauteur de mes yeux, localisé de préférence sur un passage obligé. C’est un point de lecture, un point de départ possible à l’approche de la peinture, où « le tableau » devient cohérent. Lorsque le spectateur s’en écarte, le travail rencontre l’espace qui engendre une infinité de points de vue sur la forme. On peut considérer, dans cette exposition, l’apparition de trois nouvelles pièces qui peuvent être « ré-accrochées » dans un autre lieu en respectant les paramètres de leur équilibre : quatre lignes droites, qui se croisent d’une certaine manière, en forment une ; deux triangles, vidés par un certain nombre de cercles qui vont chercher un point donné par l’architecture, en forment une autre. Comme une partition de musique que l’on réinterprète, ces pièces peuvent être réactualisées dans une architecture gothique, classique, où elles viendront s’éclater différemment. J’ai des collectionneurs, par exemple, qui ont procédé ainsi avec la même pièce dans quatre à cinq lieux différents.

Vous sentez-vous proche des pionniers de l’art cinétique, tels Victor Vasarely ou bien Nicolas Schöffer, qui souhaitaient réenchanter la ville en bousculant la perception quotidienne du citoyen par le biais d’œuvres placées au cœur de la cité ?

Quatre droites aux trois croisements (détail), Felice Varini, 2016.
Quatre droites aux trois croisements (détail), Felice Varini, 2016.

F. V. – Cette idée correspond à une période. Elle ne me paraît pas obsolète, mais c’est plutôt Calder qui m’intéresse. Schöffer aussi, mais il me semble que la création d’un objet fini appartient au passé. Pour moi, il s’agit davantage de l’aventure d’un monde dans la réalité du site… C’est forcément la suite d’un travail de recherche né entre 1940 à 1960. Ma filiation passe par Malevitch, Mondrian, jusqu’à Penone. Autre artiste très important à mes yeux : Schwitters et son Merzbau ; il représente toute une ouverture en art, équivalente à celle de Le Corbusier en architecture. Ma génération a hérité de tout cela avec cette idée, aujourd’hui, d’être pertinent, de se demander si l’on est juste ou pas. Mon aventure me permet d’être toujours dans l’attente de la nouvelle pièce que je vais faire.

* Le Modulor est l’unité étalon de la Cité radieuse, issue d’un travail sur l’ergonomie et de calculs mathématiques qui permettent d’obtenir deux dimensions – 1,83 (la taille d’un homme) et 2,26 (lorsqu’il a le bras levé) – à partir desquelles on détermine une série de sections d’or et des cotes permettant de créer l’unité d’habitation conçue par Le Corbusier.

De la place de l’artiste dans la cité

Interrogé quant à la pertinence, aujourd’hui, du 1 % artistique, qui voit parfois des projets parachutés sur une construction architecturale, Felice Varini rappelle le contexte dans lequel Malraux l’avait mis en place en 1951 : « L’art ne se diffusait pas. Il était le fait de très peu de personnes et avait très peu de débouchés possibles. Tous les projets n’ont sans doute pas atteint des sommets extraordinaires ; certains ont peut-être été médiocres, mais sous Jack Lang, par exemple, on a vu apparaître des propositions très intéressantes. D’autres se mettent en place : récemment le ministère de la Culture a notamment conclu avec des partenaires privés la possibilité de financer des œuvres. Ce qui compte c’est que l’artiste contemporain ait sa place dans la cité. »

Vue de la Cité radieuse conçue, à Marseille, par Le Corbusier.
Vue de la Cité radieuse conçue, à Marseille, par Le Corbusier.

La Cité radieuse, havre d’art

La cité verticale conçue par l’architecte visionnaire dans les années 1920, puis érigée entre 1952 et 1954 à la demande du ministère de la Reconstruction pour parer à la pénurie de logements sociaux, a désormais son espace pour accueillir un artiste. Et si l’on peut se demander pourquoi un patrimoine tel que le toit terrasse de la Cité radieuse et son gymnase ont été transformés en musée privé, c’est qu’en 1954, lorsque l’unité d’habitation, ses 337 logements individuels et ses trois rues commerçantes ont été prêts à accueillir les populations en mal de logement, celles-ci les ont boudés ; si bien que les commerces furent désertés et le projet utopique fut transformé en copropriété, les appartements étant vendus à des particuliers. Outre ses habitants munis d’une carte magnétique, chacun peut désormais, pour le prix d’un ticket d’entrée au Mamo, profiter des perspectives de l’art, de leur rayonnement, et de multiples points de vue sur la cité phocéenne. Il serait dommage de s’en priver !

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