Fouler Mars avec Flavien Théry

Ses œuvres sont autant de bribes de cette poésie particulière qui prend source au croisement de l’art et de la science. Né à Paris en 1973, diplômé de l’Ecole supérieure des arts décoratifs de Strasbourg, Flavien Théry vit et travaille aujourd’hui à Rennes. Ses recherches s’inscrivent dans l’héritage de l’art optique et cinétique, dont témoigne notamment un intérêt particulier pour la lumière, tout en exploitant les atouts du numérique et des nouveaux médias. La place de l’homme dans l’espace et ses (vaines) tentatives pour y laisser des traces sont au cœur de l’exposition Ici commencent les cieux, présentée jusqu’au 18 janvier par la galerie Charlot à Paris.

The last trip, Flavien Théry, 2017.

Posée à même le sol, une barre en ouraline, d’un symbolique mètre de long, clignote à intervalles irréguliers. Les impulsions de lumière verte fluorescente – couleur due à l’injection d’une faible dose d’uranium lors de la fabrication du verre – qui en émanent sont la transcription de fréquences sonores bien particulières. « Il s’agit d’une sélection faite parmi les sons gravés sur les Golden Records, ces disques embarqués en 1977 à bord des sondes Voyager*, précise Flavien Théry. Les fichiers contiennent des enregistrements de musiques du monde entier, de salutations en 55 langues, de discours, de bruits du quotidien de la vie sur Terre, etc. C’est une sorte de témoignage de l’humanité jeté comme une bouteille à la mer à travers l’espace. » Avec The last trip (Le dernier voyage), l’artiste salue le caractère fédérateur du projet pour la civilisation humaine et se plaît à imaginer les sondes, engagées dans un voyage potentiellement infini, comme porteuses de « l’ultime trace de notre existence ».

Messenger 2, Flavien Théry, 2017.

Mis en regard de cette pièce, sont accrochés en face à face deux planisphères de forme ronde représentant, par un dessin d’aimants, les principales étoiles et constellations respectivement vues depuis l’hémisphère sud et l’hémisphère nord de notre planète. Chaque disque tourne lentement sur lui-même, surmonté sur son rayon d’un « bras » immobile, doté d’un capteur magnétique qui transmet les données récoltées à une petite boîte fixée au mur faisant office à la fois de synthétiseur et d’amplificateur. Le visiteur est pour sa part invité à manipuler deux-trois boutons de réglage afin de faire varier la musique diffusée dans le cadre de l’installation Messenger. « C’est comme si on essayait d’écouter un message qui nous serait adressé par les astres, de manière complètement géocentrée : l’univers est fait pour nous, il veut nous dire quelque chose, écoutons ! », glisse Flavien Théry dans un sourire. La multiplicité des interprétations musicales possibles renvoie, quant à elle, à la diversité des définitions des constellations proposées par les cosmogonies au fil du temps et selon les cultures.

143 light minutes, Flavien Théry, 2017.

Non loin, un cyanotype grand format attire le regard par la luminosité de sa palette de bleus ; l’on y distingue les contours d’un écran. «  143 light minutes est un double clin d’œil, précise le plasticien. A Kubrick tout d’abord, la pièce étant tout aussi complètement hermétique que 2001, l’Odyssée de l’espace, ainsi qu’à Hiroshi Sugimoto et à sa série Theaters, où chaque cliché est l’enregistrement de l’intégralité d’une séance de cinéma, le photographe ouvrant la chambre au début et la refermant à la fin du film. » Flavien Théry a pour sa part utilisé une dalle à cristaux liquides, posée comme une plaque négative à même le papier et exposée au soleil tout au long de la diffusion des 2 h 23 minutes du film de Stanley Kubrick. « L’image finale, c’est l’addition de l’ensemble des photogrammes de 2001, l’Odyssée de l’espace. Ils sont réellement là, mais complètement imperceptibles ; c’est un peu ce qu’on peut ressentir en regardant le film. C’est cependant aussi pour cela que c’est un film culte : il existe une littérature très abondante sur le sujet, avec une multitude d’avis différents. D’ailleurs, c’est probablement le tour de force : créer un film en forme d’interrogation, dont on parlera toujours. »

Inverted relief (The Candor Chasma’s flying carpet), 2016, et Ici commencent les cieux (à l’arrière-plan), 2017, Flavien Théry.

C’est encore à un autre type d’exploration spatiale et sensorielle qu’est convié le visiteur, au niveau inférieur de la galerie. Plongé dans une nouvelle ambiance sonore, composée par Thomas Poli, il se voit proposer d’enfiler des sur-chaussures et de se doter d’une paire de lunettes 3D avant de fouler… le sol de Mars ! Inverted relief (The Candor Chasma’s flying carpet) – Candor Chasma est le nom donné à l’une des vallées martiennes – prend la forme d’une tapisserie réalisée à partir d’une image satellite anaglyphe de Mars par un atelier d’Aubusson utilisant une technique numérique. « La particularité de cette image réside dans sa capacité à se retourner, explique Flavien Théry. La perception du relief peut tout à fait s’inverser – ce qui est saillant devenant creux, et vice versa –, le cerveau étant incapable de déjouer l’artifice du fait du type de motif et de l’absence de tout repère culturel. » Présentée ici à la manière d’un tapis – « Je ne voulais pas qu’il y ait de sens de lecture ; elle ne pouvait donc être accrochée au mur. » –, la pièce évoque également par son titre le relief inversé, expression qui désigne un phénomène géologique ayant conduit à un paysage où les parties en élévation correspondent à celles qui étaient autrefois en creux. Et le voyage de prendre une vertigineuse tournure temporelle.
Récurrent dans son travail, le dialogue noué par l’artiste avec la science s’appuie sur un attrait de longue date pour la science-fiction. « Ce qui est sans doute un point commun avec pas mal de scientifiques, fait-il remarquer. Aux Etats-Unis, notamment, il y a une vraie influence de la science-fiction sur la science. J’ai toujours été intéressé par ce type de recherches, nées à la fin du XIXe siècle et ayant mené aux médias d’aujourd’hui : l’enregistrement du son, le fait de pouvoir capter la lumière dans la photographie, le cinéma, etc. » Un mélange d’invention et de sciences appliquées qui fait écho à la mise en place de nombreux dispositifs et machines qui caractérise sa pratique. « Des Arts décos de Strasbourg, j’ai conservé un goût pour l’atelier, la matière, le concret, qui s’est associé à toute une fascination pour les artistes ingénieurs, tels les représentants de l’art cinétique. J’aime aussi l’idée, très présente chez Bachelard, selon laquelle on peut relier science et poésie. » Ce dont témoignent assurément ses propositions.

* Aujourd’hui à des milliards de kilomètres de la Terre, les deux sondes continuent d’envoyer des informations. En août 2012, Voyager 1 est devenu le premier vaisseau d’origine terrestre à pénétrer dans l’espace interstellaire.

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