Fictions paysagères en surplomb d’Antifer

Galvanisé par ses 30 000 visiteurs venus découvrir l’exposition Smart Factory sur les hauteurs du Havre pendant l’été 2017, Le Tetris – scène essentiellement dédiée aux musiques actuelles, installée depuis 2013 dans l’enceinte du Fort de Tourneville – récidive cet été avec une belle exposition d’art média, Paysage-Fiction. Une vingtaine d’œuvres dessinant un parcours méditatif, empreint de récits fantastiques et de références cinématographiques sur le thème du paysage, sont à découvrir jusqu’au 2 septembre dans le cadre d’un plus vaste programme estival de tables rondes, d’ateliers et de concerts réunis sous l’enseigne du Festival Exhibit !

« Sujet phare de l’histoire de l’art, le paysage semble aujourd’hui bien malmené à l’aune de l’épuisement des ressources de la planète, alors que jamais les technologies n’ont eu autant le pouvoir de le maîtriser ou de le soumettre à des représentations exceptionnelles, étaye Charles Carcopino, commissaire de l’exposition Paysage-Fiction. Nous avons donc souhaité en questionner les représentations, tout en stimulant l’imagination des visiteurs. »

Screencatchers , Justine Emard, 2011-2015.

S’il n’est pas certain que l’homme maîtrise grand-chose de nos jours quant à l’exercice de la planète, la cohérence du parcours proposé ici est plutôt réussie : il s’en dégage un sentiment mêlé de nostalgie et de curiosité, alors que les trucages numériques qui sous-tendent les œuvres s’effacent au profit de la rêverie et de troublants scenarii. Dans le couloir qui mène dans l’antre de l’exposition, Justine Emard fait revivre, à partir de grands dessins au feutre et par le biais d’animations vidéo qui se jouent par superposition sur l’écran de nos smartphones, l’activité des cinémas de plein air laissés à l’abandon dans la campagne américaine au lendemain des années 1970. Alors que les Indiens navajos filtrent les cauchemars de leurs proches à l’aide de « dreamcatchers », pour ne garder que les visions positives de leurs rêves, les Screencatchers (2011-2015) de cette jeune artiste font revivre le passé par une application de réalité augmentée. Faut-il encore rappeler à nos âmes enfantines quel est l’anagramme du mot image ?

L’énergie du XIXe siècle

Map, Bertrand Lamarche, 2011.

Plongée dans l’obscurité, Map (2011) de Bertrand Lamarche se présente comme une sculpture, une installation minimale, une topographie fictive. Un terrain plat, animé par une brume envahissante qui s’échappe d’un tuyau pour en façonner le relief par intermittence : « On retrouve toujours, derrière les phénomènes météorologiques, une ambiguïté de l’ordre de l’anima, explique l’artiste, une émanation de l’âme, quelque chose de l’animal. Map s’inspire du film de John Carpenter, Fog, dont les pirates zombies apparaissent derrière le brouillard qui leur sert de peau. Je m’intéresse beaucoup à la météorologie parce qu’elle convoque, dans la culture populaire – ainsi qu’au cinéma ou dans la musique qui les fabriquent –, des événements et des pics qui nous affectent et nous constituent : c’est le goût du drame et de la catharsis, du tonnerre et de la tempête qui viennent réveiller les choses. »
Beaucoup plus sophistiquée techniquement, mais toute aussi propice à la contemplation, Absynth (2016), du duo d’artistes HeHe (Helen Evans et Heiko Hansenle), nous plonge dans la lumière vert fluo d’une mini-forêt à l’échelle un (notre photo d’ouverture), avec ses sapins d’élevage pour marchés de Noël, son eau de pluie acide recyclée et ses bruits d’animaux nocturnes, qui simulent la vie dans cet écosystème artificiel dont la biodiversité est réduite au strict minimum. Pour le duo anglo-germanique, connu dans le monde entier pour ses actions en milieu urbain, l’art est nécessairement politique, quelle que soit l’exigence esthétique de la forme qu’il prend. Ici, pour simuler ce qu’Helen Evans appelle leur « désert vert », en créant l’illusion d’un espace imaginaire, HeHe a choisi – non sans ironie – la forme du diorama, « cette construction muséale idéaliste de la nature au XIXe siècle », pour reprendre les mots de la Britannique. Le couple d’artistes, qui s’intéresse depuis toujours aux questions d’environnement, de pollution et de nuisances publiques, qu’elles soient invisibles, sonores ou lumineuses, s’est installé au Havre depuis peu ; tous deux y enseignent, espérant travailler davantage avec les collectivités locales, « qui font ici preuve d’ouverture et d’une véritable compréhension de ce qu’un artiste peut apporter à la société », précise encore Helen Evans.
« On grandit avec des formes d’art qui nous influencent et nous attirent », poursuit Bertrand Larmarche, qui perçoit dans le XIXe siècle quelques parallèles avec notre époque, qui ne sont pas nécessairement de l’ordre de cette exaltation romantique pour la nature alors qu’elle nous échappe : « Je pense que les utopies modernes sont dépassées et que notre imaginaire se nourrit d’une culture qui s’inspire de grands récits, comme les ont élaborés Edgard Poe, Nikola Tesla ou Charles Baudelaire. C’est une période de l’histoire qui a ouvert des espèces de trappes, des imaginaires assez infinis, peut-être par inquiétude face à l’industrialisation du monde, comme si l’on ouvrait une boîte de Pandore pleine de chimères. C’est aussi une époque où la science est reprise par le fantastique, avec l’apparition de l’électricité que l’on retrouve dans la tempête ou bien maîtrisée dans l’éclairage, comme aujourd’hui d’ailleurs avec le numérique. »

La science-fiction en filigrane

Dune, Claire Isorni, 2015.

Le vivarium de Claire Isorni, Dune (2015), est apparemment vide et pourtant habité. De façon quasi imperceptible, le sable s’y soulève. Serait-ce le fantôme de Frank Herbert (1920-1986), auteur de la saga Dune, ou bel et bien l’existence du ver à épice, dont les déjections censées nourrir la planète nous ramènent à la prophétie mise en scène dans le film de Richard Fleischer, Soleil vert (1973), ou vers celui, plus onirique, de David Lynch, Dune, réalisé en 1984 ? Dans un tel contexte, les compressions de paysage proposées par Jacques Perconte, sous la forme d’une projection diptyque vidéo géante, ne sont pas sans évoquer l’issue finale des populations pauvres et vieillissantes du scénario de Fleischer, auxquelles les autorités gouvernantes proposent une dernière expérience paysagère en panorama vision, juste avant l’injection mortelle… Et si ces compressions dansantes d’une nature filmée à la volée (Fagnet/Fécamp, 2018, et Le bois de la belle goutte, 2017) n’étaient autres qu’une représentation détraquée de la matrice dont nous voilà prisonniers ? Se perdre dans le pointillisme des pixels et puis plonger. Se noyer dans la viscosité des couleurs qui s’étirent et se répandent inlassablement à l’écran quand, à quelques pas de là, la peinture de Perry Hall, observée et filmée en vision macroscopique (Native, 2012, et Tidal Empire [Animist], 2011) révèle encore d’autres formes de vie à l’intérieur de la matière : en introduisant de l’huile, de l’eau, des ferrofluides ou encore des vibrations sonores dans son matériau pictural, le plasticien alchimiste démontre ici toute la puissance phénoménale de cette entité autonome qu’est la peinture.

Exsurgence, Fabien Léaustic, 2018.

Et qui sans doute nous précède ; comme la boue dont nous sommes faits et qui se déverse irrévocablement dans le mur éventré de Fabien Léaustic (Exsurgence 2018), poursuivant sa course, depuis sa source dans les entrailles de la Terre. Terre bien trop malaxée qui se dérobe, alors que nous pouvons toujours crier notre colère ou notre peine au fond du puits, comme dans cette installation interactive d’Atsunobu Kohira (Terralogue, 2018), qui nous renvoie l’écho en faisant trembler le sol.
Il y a, c’est certain, une dimension tellurique constante dans cette exposition et une forme d’alchimie qui opère : l’installation très alambiquée de Quentin Euverte et Florimond Dupont (exposée cet hiver au Centquatre, à Paris, dans le cadre de la Biennale Nemo) ressemble davantage à une distillerie de contrebande qu’à l’idée préconçue d’une œuvre numérique. Les solutions contenues dans des dizaines de bouteilles pendues, reliées par des fils électriques sur deux potences, voient leurs substances influencées par le son des bandes sonores de films de science-fiction traduites en courants électriques, alors que les images filmées de ces composés liquides se mélangent en temps réel avec celles de fictions relatives à la conquête spatiale ou bien encore captées par le télescope Hubble. Buzz Aldrin Syndrom, c’est ainsi que les artistes ont nommé cette déroutante sculpture « vivante », en hommage au célèbre astronaute frappé de mélancolie – comme nombre de ses compères – à l’issue d’une expérience extra-planétaire.

La planète Z (détail), Momoko Seto, 2011.

La planète, on y revient, mais à laquelle ? A La planète Z (2011), avec ses guerres biologiques de choux-fleurs, de lentilles et autres champignons shootés au millimètre près dans un time-lapse de 9’30” réalisé par Momoko Seto, ou bien à la Planète A (7’40” – 2008), dans laquelle l’artiste évoque, avec la même virtuosité, le phénomène de désertification de la mer d’Aral. Une réalité qui n’est pas survenue par malchance, mais bel et bien du fait de l’action de l’homme, alors que la boule de cristal de Laurent Pernot, soutenue par la main d’une cartomancienne, nous fait percevoir le mirage apaisant d’un hypothétique futur (Tenir la mer, 2015). En vous approchant de la boule, vous apercevrez au loin l’océan qui se détache de l’horizon avec son roulis sur le sable… Profitez-en pour vous offrir un voyage au Havre, la plage vous y attend en bas du funiculaire, au large d’Antifer !
L’exposition, gratuite, est ouverte tous les jours, sauf le mardi, jusqu’au 2 septembre de 11 h à 18 h ; de nombreuses œuvres sont à découvrir jusqu’en soirée à l’extérieur, dans l’enceinte du fort, au bar ou encore au restaurant. Sans oublier le FabLab, ouvert chaque après-midi (sauf le mardi) à tous les « makers » et où est présentée une œuvre signée Claire Sistach.

Trois questions à Franck Testaert, directeur du Tetris

ArtsHebdoMédias. – Qu’est-ce qui vous a conduit à créer Le Tetris ?

Franck Testaert.

Franck Testaert. – Je viens plutôt de la culture Punk que du Rock. Entre 1990 et 1995, nous avions un squat et un groupe qui tournait. Il nous fallait une structure ; c’est ainsi que nous avons fondé Papa’s Production, en 1997. En 2010, à l’issue de la fermeture d’une salle de concert au Havre et sans proposition alternative émanant de la municipalité, nous sommes montés au créneau et la Ville nous a proposé d’établir un projet et de le chiffrer. Elle a ensuite décidé de le financer avec l’aide de la Région Haute-Normandie, de la DRAC et du Département. Le projet du Tetris s’est inscrit et développé dans la continuité depuis le début, sans calcul, mais toujours en réaction. Sa construction actuelle à partir de conteneurs, imaginée avec deux amis architectes du Havre, Laurent Martin et Vincent Duteurtre, a démarré en 2012. Nous avons ouvert en septembre 2013.

On voit fleurir un peu partout dans l’Hexagone des festivals d’art numérique. Est-ce vraiment une manière de rester fidèle à vos militances à l’heure du push et de l’hégémonie des GAFA ?

Non ! Mais la donne a changé. Ce qui était possible alors que nous étions encore sous notre chapiteau, avec nos caravanes, en mode squat, peut, avec des idées politiques, continuer, mais plus du tout de la même façon. Aujourd’hui, je suis dans l’institution et je la noyaute « à mort » ! Pour agir, faire bouger les lignes institutionnelles, mieux vaut être à l’intérieur qu’à l’extérieur. C’est peut-être une question de maturité ou d’âge mais, dans tous les cas, c’est aussi un jeu politique : au Tetris, quand on parle d’économie solidaire, quand on se demande jusqu’où nous devons aller pour rester écolos et bienveillants, ouverts sur les quartiers, quand on prend en compte la diversité, la parité, le politique est toujours au cœur du débat. Ce sont avant tout des questions de société dont il s’agit ; alors, quand nous parvenons à mélanger art et médiation culturelle, nous sommes contents. Le discours des arts numériques contribue à ces questionnements – même si cette année, le thème du paysage peut sembler moins politique, encore que… – ; tous les artistes exposés ici soulèvent des interrogations, ne serait-ce que sur la place que prennent les GAFA ou sur l’importance de la promotion du logiciel libre par exemple – ce qui n’a peut-être rien de révolutionnaire, mais qui, par touches successives, nous conforte dans l’idée que l’on peut faire des pas de côté. A partir de là, tout un monde s’ouvre, cela nous permet de concevoir une autre vision.

Qu’est-ce que cette exposition apporte de plus sur le territoire et en quoi repositionne-t-elle l’offre du Tetris ?

L’aide du GIP (Groupement d’intérêt public) – 50 000 euros ont été alloués par le comité qui gère les festivités d’« Un été au Havre » – et celle de la Région (200 000 euros), reçues pour mettre en place cette exposition pendant deux mois, nous ont permis d’aller plus loin par rapport à ce que nous développons toute l’année à la marge, avec le public ou les écoles, en tant que SMAC, c’est-à-dire une salle dédiée aux musiques actuelles. Nous avons ainsi pu concevoir un festival à part entière, en faisant venir des artistes internationaux, pu payer tout le monde, embaucher des médiateurs et renforcer l’équipe. Cela nous a aussi permis d’explorer plus avant les questions de fracture numérique, de l’approche technologique – avec cette possibilité d’en rire ou de montrer qu’on peut aussi créer avec la technologie et pas seulement calculer, compter, repérer ou échanger, etc. Certaines œuvres ont nécessité une production in situ, avec, par exemple, la réalisation d’un puits pour la pièce Terralogue d’Atsunobu Kohira ; l’installation Exsurgence, de Fabien Léaustic, a fait l’objet d’une réadaptation spécifique pour cette exposition, conçue en partenariat avec le Festival Accès)s( de Pau, dont Charles Carcopino est également le commissaire invité cette année. La pièce de HeHe, Absynth*, est réinitiée ici pour la deuxième fois et doit rester activée tout l’été. Avec Charles Carcopino, nous sommes actuellement en train d’envisager des possibilités de mutualisation avec d’autres structures, telles l’Ososphère, à Strasbourg, Scopitone, à Nantes, ou encore Interstice, à Caen, pour produire des pièces plus ambitieuses et qui puissent circuler sur le territoire. Enfin, l’idée d’ouvrir Le Tetris tout l’été en proposant un festival et une exposition gratuite nous plaît bien : cela nous permet de rester ouvert toute l’année et d’offrir au public havrais, comme aux touristes, la possibilité de profiter de l’environnement naturel du fort, dans les hauteurs de la ville, ainsi que d’un bar et d’un espace de restauration.
* Montrée pour la première fois en mars dernier, au Festival 100 % de la Villette.

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