Extensions du réel au ZKM

Qu’est-ce que recouvre la notion de réel aujourd’hui ? Comment le percevons-nous à une époque où le numérique est partout ? Telles sont les questions au cœur de l’exposition Datumsoria: The Return of the Real (Datumsoria : le retour du réel), présentée actuellement au ZKM, Centre d’art et des médias installé à Karlsruhe, en Allemagne. Fruit d’un projet de recherche alliant art et technologie (Art&Tech@) orchestré par l’universitaire et commissaire d’exposition sino-américain Zhang Ga, par ailleurs directeur artistique du Chronus Art Center à Shanghai, elle réunit une dizaine d’œuvres respectivement signées Ralf Baecker, Laurent Grasso, George Legrady, Liu Xiaodong, Rafael Lozano-Hemmer, Carsten Nicolai, Nam June Paik, Yan Lei, Wang Yuyang et Zhang Peili.

Quaterly, Wang Yuyang, 2015.

Datumsoria est un terme inventé par Zhang Ga à partir des mots anglais « datum » (données) et « sensoria » (ensemble des sens) afin de qualifier un nouvel espace de perception inhérent à l’ère de l’information et ouvrant des perspectives inédites sur la logique du réel. « Emerge ainsi une réalité reposant sur des instructions omniprésentes sous forme de codes qui ont modifié les règles du jeu du travail et des loisirs, de la politique et de l’économie », constate-t-il dans un éditorial introduisant l’exposition Datumsoria: The Return of the Real, dont un premier volet a été présenté dès 2016 au Chronus Art Center à Shanghai. Spécialiste des arts médiatiques, Zhang Ga a notamment développé tout un programme art et technologie dans le cadre duquel il invite des artistes à collaborer avec des ingénieurs et des techniciens. La plupart des œuvres déployées au ZKM ont été conçues à l’occasion de ces collaborations spécifiques. « Le sous-titre de l’exposition, Le retour du réel, est le thème central de son propos, souligne Philipp Ziegler, en charge de l’équipe curatoriale du centre d’art de Karlsruhe. Ces pièces monumentales dévoilent toutes une forme de réel, mais qui a en quelque sorte été transcrit, voire filtré, via des données et la technologie. Et ce qui intéresse Zhang Ga, c’est d’observer à la fois comment les artistes positionnent leur travail vis-à-vis de la réalité lorsqu’elle passe par le prisme d’une machine et de quelle manière le réel transmis par les données joue sur notre appréhension première de cette réalité. » La diversité des propositions artistiques rassemblées témoigne de fait de la fertilité de la thématique.

Mirage, Ralf Baecker, 2014.

Suspendue dans l’espace à l’horizontale, une immense sculpture constituée d’un amas de métal, de bois, de plastique et… d’un arbre, fait immanquablement lever le nez. Quaterly est une pièce extraite de la série WANG Yuyang#, initiée par l’artiste chinois du même nom à l’aide d’un logiciel conçu par ses soins et auquel il a délégué tout pouvoir de décision quant à la conception de l’œuvre. « Wang Yuyang a créé une base de données nourrie de nombreuses images et informations relatives à différents matériaux, formes, couleurs, etc, à partir de laquelle le programme – dont les algorithmes prennent aussi en compte des informations filtrées sur des sources en ligne et des flux de médias sociaux – décide quelle forme prendra l’œuvre et de quelle discipline elle sera issue, précise Philipp Ziegler. D’après lui, Quaterly aurait pu se matérialiser d’une toute autre façon, être une performance ou une peinture. » En contrebas de cette étonnante production, se dresse Solar Wind, sorte de haut totem rectangulaire aux parois de verre translucide parcourues d’incessantes, et intrigantes, variations de couleur et de lumière. Cette œuvre, signée du Français Laurent Grasso, fait écho à l’installation monumentale éponyme située dans le 13e arrondissement à Paris. Elle a été imaginée par l’artiste dans le cadre d’une collaboration avec le Centre national d’études spatiales (Cnes) avec lequel il a développé un programme informatique réagissant, en temps réel, à une variété de données collectées par des satellites et des télescopes, tels le rayonnement et les éruptions solaires, l’activité des météorites ou les émissions des supernovæ. « Par l’entremise de l’algorithme, les données sont en quelque sorte perçues ici à l’œil nu », poursuit le curateur en chef du ZKM. L’Allemand Ralf Baecker marie lui aussi techniques de pointe et poésie, cette fois à l’échelle de la Terre, dont il entreprend de mesurer le champ magnétique et ses infimes variations pour les rendre perceptibles. Collectées là encore en temps réel, les données sont traitées informatiquement pour « orienter » l’action d’un rayon laser sur une plaque de cuivre. Celui-ci provoque de très légers mouvements et déformations de la plaque, à leur tour enregistrés et projetés sur le mur. Il en résulte un paysage de dunes rouges à la ligne de crête fluctuante, tel un mirage, image d’ailleurs choisie par l’artiste pour nommer son installation.

Rêverie Reset, Yan Lei, 2016-2017.

Un peu plus loin, une imposante structure cylindrique et métallique tourne lentement sur elle-même. Des dizaines d’écrans de différentes tailles suivent le mouvement, chacun affichant alternativement une photographie puis un court texte descriptif de l’image disparue. Rêverie Reset, de Yan Lei, est le fruit de l’un des projets menés dans le cadre du programme Art&Tech@ animé par Zhang Ga à Shanghai. Explorant depuis plusieurs années les notions d’image et de représentation, le plasticien chinois propose au public de transférer, depuis un téléphone portable vers le système informatique gouvernant son installation, et via un QR code, une photo de son choix. Celle-ci se voit alors affichée simultanément sur les 80 écrans avant de laisser place à un fond monochrome et quelques mots. « Le programme identifie les couleurs, les formes et interprète le tout par le langage écrit, explique Philipp Ziegler. Lorsque personne n’envoie de nouvelles photos, l’ordinateur en prélève de façon aléatoire dans sa base de données, forte de milliers d’images collectées au fil des mois. » Une photo dévoilant une maisonnette en retrait d’un espace de verdure arboré apparaît, bientôt suivie d’une dizaine de mots : « A garden with a bunch of green plants » (un jardin avec tout plein de plantes vertes). Et le visiteur de se surprendre à comparer l’acuité de son esprit d’observation avec celle… de la machine… Avant de revenir à une forme plus passive de contemplation devant une proposition de Liu Xiaodong, intitulée Weight of Insomnia et mise au point, elle aussi, avec l’aide de chercheurs et techniciens ayant rejoint le programme de Zhang Ga.

Weight of Insomnia, Liu Xiaodong, 2016.

Sur de grandes toiles de 3 m sur 2,5 m montées sur des châssis aux allures d’échafaudages, trois compositions picturales monochromes prennent corps, jour après jour, tout le long des six mois que dure l’exposition. Connu pour ses larges toiles figuratives réalisées en plein air, souvent à même le sol, Liu Xiaodong délègue ici appréhension du sujet, geste et pinceau à trois robots. Chacun « transcrit » sur la toile des données transmises en temps réel par trois caméras respectivement installées sur le toit de l’Académie des arts de Berlin, face à la Porte de Brandebourg, sur un rond-point de Karlsruhe et à l’intérieur d’une usine BMW de montage automobile située à Dingolfing, en Bavière. « Le robot applique la peinture en fonction des mouvements captés par la caméra, indique Philipp Ziegler. Tout ce qui est immobile, les bâtiments notamment, n’est pas pris en compte ; quelque part, seul ce qui est “vivant” – le flux de la circulation, des passants, des nuages – est représenté. » Une représentation qui se fait de plus en plus énigmatique, au fil du temps et des traces de couleur méthodiquement superposées par le pinceau robotisé, telle une métaphore de l’incertitude du monde qui nous entoure.

Voice of Sisyphus, George Legrady, 2011-2017.

Contrastant avec l’inexorable confusion vers laquelle tend le processus imaginé par Liu Xiaodong, des sons et des motifs d’une grande pureté enveloppent le visiteur dans la salle voisine, plongée dans la pénombre. Projetés en noir et blanc sur tout un pan de mur – agrandi de part et d’autre à l’infini par un jeu de miroirs –, différents graphismes pixelisés se succèdent à un rythme auquel s’accorde l’environnement sonore. L’installation, intitulée unitape (notre photo d’ouverture), est signée du plasticien et musicien allemand Carsten Nicolai. « Elle prend source dans l’histoire personnelle de l’artiste, qui a grandi à Chemnitz, une ville de l’ex-Allemagne de l’Est connue pour avoir été l’un des lieux phares de l’industrie textile du pays, raconte le curateur. Ce travail est l’un de ceux issus de son exploration des anciennes cartes perforées qui étaient utilisées pour les métiers à tisser mécaniques. Un système de codage binaire qui fut, rappelons-le, également utilisé au tout début de l’informatique. » A la fois fascinante et déstabilisante du point de vue perceptif, unitape interroge les conséquences tant sociales que physiques et psychologiques des interactions homme-machine. Le Canado-américain George Legrady explore lui aussi l’image et le son depuis de longues années. Pour créer Voice of Sisyphus, il est parti du scan d’une photographie en noir et blanc, prise lors d’une soirée mondaine d’un passé indéterminé. Au bout de quelques secondes, le grand écran sur lequel il est projeté se voit subdivisé en des dizaines de cases dont le contenu est soumis à un processus constant de métamorphose, régi par un programme informatique de reconnaissance des motifs et des formes. L’ensemble des calculs produits par l’ordinateur au fil de l’analyse des images est par ailleurs retranscrit sous forme de partition musicale. L’instant figé de la photographie disparaît pour laisser place à une composition audiovisuelle continue. Le regard, au départ tout occupé à tenter de reconnaître tel ou tel élément de l’image originale, peu à peu lâche prise pour se laisser bercer par le rythme hypnotisant de la transfiguration en cours.

Please Empty Your Pockets, Subsculpture 12, Rafael Lozano-Hemmer, 2010.

Videz vos poches, s’il vous plaît. Telle est la requête adressée au public par Rafael Lozano-Hemmer à travers l’œuvre éponyme (Please Empty Your Pockets). Rappelant les machines à rayons X des aéroports, elle se compose d’un tapis roulant blanc et d’un scanner informatisé qui enregistre et stocke en mémoire tout ce qui passe à sa portée. Le visiteur est invité à y déposer l’objet de son choix ; lorsqu’il le récupère, son image apparaît aux côtés de celles de clés, portefeuilles, téléphones, carnets et autres articles ayant auparavant participé à l’expérience. Plus de 600 000 objets ont ainsi été numérisés depuis la création de l’installation par l’artiste mexicano-canadien en 2010, alimentant une forme de mémoire collective de bribes du quotidien. L’interaction est également de mise pour activer la proposition de Zhang Peili, l’un des précurseurs des arts médiatiques en Chine. Alignés à hauteur des yeux sur un mur, 36 petits écrans sont chacun reliés à deux capteurs à infrarouge. « Ce sont les mouvement et positionnement du spectateur qui déclenchent la diffusion des images, verticalement ou horizontalement, sur les écrans », explique Philipp Ziegler. Toutes font partie d’un même groupe de clichés pris par le plasticien selon un protocole précis : il a photographié, de la gauche vers la droite et en conservant une distance égale, un paysage comportant à l’arrière-plan un bâtiment sphérique (élément ayant inspiré le titre la pièce, Landscape with Spherical Architecture). Lorsque le visiteur longe l’installation d’un bout à l’autre, il déclenche une forme d’animation qui n’est pas sans rappeler le principe du flipbook.

Internet Dream, Nam June Paik, 1994.

Entre symbole et hommage, le parcours se clôt sur une pièce de Nam June Paik (1932-2006) issue de la collection du ZKM. Créée en 1994, Internet Dream est une haute structure de bois dans laquelle sont insérés une cinquantaine d’écrans de télévision diffusant, sous des angles différents, des images provenant de trois sources vidéo. Elle fait partie d’une série de « murs » réalisés par le pionnier sud-coréen de l’art vidéo et médiatique à partir de la fin des années 1980. « Il y a véritablement quelque chose de visionnaire dans la façon dont il envisageait les développements à venir en termes de numérique, constate Philipp Ziegler. Dès les années 1970, Nam June Paik avait imaginé le principe d’une super autoroute de l’information comme un moyen de se connecter et d’échanger avec des gens du monde entier. » Quarante ans plus tard, non seulement les innovations technologiques ont permis d’aller encore plus loin, mais les bouleversements opérés ont changé à jamais nos modes d’existence et de vivre ensemble. Une nouvelle donne que les artistes n’ont certainement pas fini d’explorer.

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