Etre ou ne pas être à l’écoute, telle est la question

Créée en 1999, Liquid Architecture est une structure associative australienne dédiée aux recherches plasticiennes impliquant le son. Elle est l’initiatrice de l’exposition Eavesdropping, actuellement présentée au Ian Potter Museum of Art sur le campus de l’université de Melbourne. Une dizaine d’artistes et collectifs (1) sont réunis autour de la notion d’écoute, celle que l’on associe communément aujourd’hui à la surveillance, à l’ingérence dans la vie privée, mais aussi celle qui révèle une attention aux autres et en appelle à la responsabilité individuelle et/ou collective.

Posés à même le sol, trois objets connectés, développés respectivement par Amazon, Google et Apple, dissertent ensemble sur les enjeux philosophiques, moraux et politiques de leur capacité d’écoute, voire d’analyse – de tels appareils pourront bientôt non seulement comprendre les mots, mais aussi interpréter tout type de sons – ; signée Sean Dockray, l’installation Always learning (2018) donne le ton d’une exposition qui explore tout autant les notions d’écoute indiscrète – « Eavesdropping » a pour sens premier : « écouter aux portes » – et de surveillance que la transmission et la compréhension de données, illicites ou pas. Avec Cosmic Static (2018), Fayen d’Evie, Jen Bervin, Bryan Phillips et Andrew Slater évoquent les nombreuses tentatives, menées à l’échelle d’un individu ou d’un état, de capter des sons extraterrestres, à la fois incompréhensibles pour l’oreille humaine et dont on se plaît pourtant à imaginer qu’ils constituent une forme de langage. Lawrence Abu Hamdan vient quant à lui rappeler combien le silence peut être une clé de survie : en l’occurrence celui auquel s’astreignent les prisonniers de Saydnaya – depuis 2011, plus de 15 000 personnes ont été exécutées derrière les murs de cette prison syrienne –, en espérant se faire oublier de leurs geôliers ; à travers une installation qui porte le nom du sinistre établissement situé à Damas, le plasticien jordanien s’intéresse à l’intensité sonore de différents bruits du corps et du quotidien, et rappelle qu’un son n’a une chance d’être imperceptible qu’en-dessous de 19 décibels, soit l’équivalent d’un soupir. Si les œuvres présentées au Ian Potter Museum of Art se distinguent par une grande diversité de contextes et d’échelles, toutes mettent en exergue la dualité de la thématique générale : écouter et être écouté.
« Il fut un temps où écouter aux portes était puni par la loi, rappellent les commissaires de l’exposition Eavesdropping, Joel Stern et James Parker (2) en évoquant un texte du juriste britannique du XVIIIe siècle William Black­stone. Quelque 250 ans plus tard, non seulement cette pratique est devenue légale, mais ­elle est omniprésente. Ce qui constituait autrefois une entrave mineure à l’ordre public est devenu l’un des problèmes politico-juridiques les plus importants de notre époque, comme l’a notamment démontré l’affaire Snowden. (…) Cependant, la notion d’écoute ne concerne pas uniquement le Big Data, la surveillance et la sécurité. Il peut arriver à n’importe qui de capter des informations qui ne lui étaient pas forcément destinées. (…) C’est pourquoi ce projet s’intéresse à une définition élargie de l’écoute, qui englobe les mécanismes contemporains qui y sont dédiés, les pratiques militantes, la dénonciation d’actions malveillantes ou encore l’appel à la responsabilisation de chacun. » Et pour élargir encore la réflexion, tout un programme de conférences et de performances accompagne l’exposition, qui se tient jusqu’au 28 octobre.

(1) Avec Athanasius Kircher, Fayen d’Evie et Jen Bervin (avec Bryan Phillips et Andy Slater), Joel Spring, Lawrence Abu Hamdan, Manus Recording Project Collective (Michael Green, André Dao, Jon Tjhia, Abdul Aziz Muhamat, Farhad Bandesh, Behrouz Boochani, Samad Abdul, Shamindan Kanapathi et Kazem Kazemi), Samson Young, Sean Dockray, Susan Schuppli.
(2) Joel Stern est plasticien et membre de Liquid Architecture, le Dr James Parker est directeur de recherche à la Melbourne Law School.

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