Eprouver le monde au Musée des arts et métiers

Guido Van Der Werve

Après une première collaboration réussie ayant mené à l’exposition Eppur Si Muove – présentée de juillet 2015 à janvier 2016 au Mudam Luxembourg –, le Musée des arts et métiers de Paris et le Musée d’art moderne luxembourgeois poursuivent leur exploration conjointe des liens arts-sciences à travers Laboratoires de l’art. L’événement prend la forme d’un dialogue multiple entre les œuvres d’une vingtaine d’artistes* contemporains internationaux et des pièces témoignant de quelques-unes des inventions essentielles des trois derniers siècles, les premières étant pour la plupart issues de la collection du Mudam, les secondes de celle de l’institution parisienne, où l’exposition se tient jusqu’au 4 septembre.

Conrad Showcross
Slow Arc Inside a cube IV, Conrad Shawcross.

Expérience est le mot d’ordre. Notion commune aux recherches scientifiques et artistiques, elle est le fil rouge de l’exposition qui se décline en cinq grandes thématiques : « Invitation à l’expérience », « Formes déployées », « Jeux d’optique », « Manifestations de l’invisible » et « Figures acoustiques ». « Certaines œuvres auraient eu du mal à être exposées ici, de par leur modernité, explique Lionel Dufaux, l’un des commissaires de la manifestation pour le Musée des arts et métiers. Nous avons donc travaillé avec le Mudam sur des propositions et des noms d’artistes. Puis, nous avons sélectionné les pièces qui dialoguaient avec leurs créations, en puisant dans notre collection, qui rassemble pas moins de 80 0000 objets ; une façon de donner une dimension historique à l’exposition. » Ainsi, salles et couloirs de l’ancien collège bernardin prennent l’aspect d’un laboratoire atypique, résonnant de l’écho produit par la rencontre entre « chercheurs » d’hier et d’aujourd’hui, témoignant de l’inspiration mutuelle dont ont de tout temps bénéficié scientifiques et artistes.

Attila Csörgö
Untitled, Attila Csörgö.

Le parcours débute par la mise à l’honneur du célèbre pendule de Foucault – créé en 1851 par le physicien parisien du même nom, il permit de démontrer de façon tangible que la Terre tournait sur elle-même –, qui dialogue avec l’étude préparatoire de L’Observatoire de Piotr Kowalski (1927-2004) – à travers lequel l’artiste entendait rendre hommage au scientifique – et l’œuvre vidéo de Guido Van Der Werve : The Day I Didn’t Turn with the World (Le jour où je n’ai pas tourné avec le monde). La séquence a été tournée au Pôle Nord les 28 et 29 avril 2007 ; l’artiste s’était pour l’occasion positionné à l’endroit exact où il ne tournerait pas avec la Terre, ses seuls mouvements se résumant à opérer pendant 24 heures un léger déplacement dans le sens des aiguilles d’une montre, alors que la planète pivotait sous ses pieds dans la direction contraire.

Véronique Joumard
Paravent, Véronique Joumard.

Plus loin, Attila Csörgö converse avec le théoricien de la géométrie descriptive, Gaspard Monge (1746-1818) : son installation (Untitled), fonctionnant à l’énergie cinétique, dessine à l’aide de tout un jeu de poulies et de fines baguettes de bois des formes géométriques en trois dimensions et, plus précisément un cube, un tétraèdre et un octaèdre qui se font, se défont voire s’entremêlent pour se transformer en un dodécaèdre (objet à 12 faces). Véronique Joumard travaille quant à elle les notions d’espace et de lumière. Composé d’une quinzaine de lentilles de Fresnel – inventées en 1822 –, son Paravent ne cache rien, mais déploie au sol comme aux murs d’étonnantes figures lumineuses. Dans une petite pièce voisine plongée dans la pénombre, un mince filet de lumière opère une lente rotation au cœur d’un cube métallique dont les parois rappellent le dessin d’un filet : l’ombre ainsi projetée révèle un entrecroisement mouvant de lignes qui donne le vertige ; l’œuvre s’intitule Slow Arc Inside a cube IV et est signée Conrad Shawcross.

Dominique Blais
Christian Marclay & Günter Müller, « Vitalium » 1’44 (1994), Dominique Blais, 2009.

Tout un espace est dédié aux phénomènes acoustiques et à leur représentation. A la collection de diapasons de Jules Antoine Lissajous (1822-1880) et l’étonnante série de moulages de bouches prononçant des voyelles de Georges René Marage (1859-1930) répond par exemple la fascinante sculpture d’eRikm : intitulée Staccato, elle se compose d’une multitude de morceaux de disques vinyles traçant une ligne semblable à celle d’une onde sonore. Dominique Blais livre pour sa part le fruit d’une expérience aussi insolite que poétique : Christian Marclay & Günter Müller, « Vitalium » 1’44 (1994) est un dessin réalisé en 2009 à l’aide de deux enceintes – dont les haut-parleurs ont été recouverts d’une couche de poudre de fusain, puis d’une feuille de papier – qui diffusent une musique (en l’occurrence Vitalium de Christian Marclay & Günter Müller). Sous l’effet des vibrations de l’air induites par le battement des baffles, le fusain viendra peu à peu se déposer sur la feuille pendant toute la durée du morceau.

Evariste Richer
Fulgurite, Evariste Richer, 2008.

Partageant de longue date une prolifique curiosité pour l’invisible, scientifiques et artistes s’intéressent enfin à ses manifestations possibles, telles que révélées par l’étude du magnétisme et de l’électricité en physique ; les ombres laissées par les radiations, les tensions électriques ou les effets de la foudre en sont quelques exemples. La fulgurite est le nom donné à de la matière sableuse frappée par la foudre – la température très élevée faisant instantanément fondre les particules de sable pour les fusionner –, c’est aussi celui d’une œuvre signée Evariste Richer. Au cœur d’une pierre de ce type, l’artiste a glissé un néon qui vient rappeler le trajet suivi par la foudre dans la matière. Son travail est notamment mis en regard des spectaculaires photographies d’éclairs réalisées par l’astronome et entomologiste Etienne Léopold Trouvelot (1827-1895). L’homme était également peintre et lithographe est-il précisé, comme pour rappeler qu’il fut un temps où le décloisonnement des savoirs était de mise. Faisant fi des temporalités, Laboratoires de l’art révèle la continuité, comme laisse augurer de l’avenir radieux, du dialogue arts-sciences.

* Avec les œuvres de Dominique Blais, Attila Csörgö, Edith Dekyndt, Olafur Eliasson, eRikm, Peter Fischli & David Weiss, Gego, Véronique Joumard, Anne Marie Jugnet + Alain Clairet, Zilvinas Kempinas, Piotr Kowalski, Sophie Krier, Bertrand Lamarche, Agnieszka Polska, Evariste Richer, Conrad Shawcross, Guido van der Werve et Raphaël Zarka.

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