Envisager l’art au-delà du phénomène culturel

Faig Ahmed_bis

Créé en 2011 par David Walsh à Hobart, en Tasmanie – île située au sud-est du continent australien –, le Museum of Old and New Art (Mona) abrite la collection du milliardaire australien. Constituée de près de 2 000 pièces, elle s’articule essentiellement autour des thèmes du sexe et de la mort et voit cohabiter des œuvres de l’Antiquité avec celles de maîtres classiques et d’artistes contemporains. Jusqu’au 17 avril, le musée présente On the Origin of Art, une exposition dont le commissariat a été confié à quatre scientifiques et universitaires invités à se pencher sur la question suivante : pourquoi l’homme fait-il de l’art ?

Botero
Leda and the swan, Fernando Botero, 2004.

Nous avons besoin d’art, mais pourquoi ? L’art a-t-il aidé l’Homme à survivre et à s’adapter ? La tendance à faire et à apprécier l’art a-t-elle été transmise, de génération en génération, au fil de l’évolution de notre espèce ? Autant de questions posées par David Walsh, directeur du Mona, au Néozélandais Brian Boyd, au Canadien Steven Pinker et aux Américains Mark Changizi et Geoffrey Miller. Le premier est professeur de littérature anglaise à l’Université d’Auckland et mène des recherches sur le concept de narration, dans l’écrit mais aussi dans la peinture et le cinéma ; le deuxième est un psychologue cognitiviste, notamment connu pour son travail sur le processus d’apprentissage du langage chez les enfants et pour son plaidoyer en faveur de la psychologie évolutionniste ; le troisième est un neurobiologiste, également cognitiviste, qui a placé la question de l’évolution le cœur de ses recherches ; enfin, le quatrième est un psychologue qui a fait sienne l’idée de Darwin selon laquelle l’évolution n’est pas seulement guidée par une sélection naturelle liée à la survie, mais tout autant par la sélection sexuelle. Chacun s’est appuyé sur son champ de recherche pour explorer la question de l’art et son rôle dans l’histoire humaine.

Centrifugal Soul, Mat Collishaw, 2016. Œuvre conçue en collaboration avec Geoffrey Miller.
Centrifugal Soul, Mat Collishaw, 2016. Œuvre conçue en collaboration avec Geoffrey Miller.

Brian Boyd aborde ainsi la question en se référant aux signaux développés par toutes les espèces végétales et animales pour communiquer entre elles. L’artiste et son public interagissent de manière semblable, à ceci près que l’intelligence leur permet de développer un jeu cognitif basé sur le motif, l’artiste y ayant recours pour attirer l’attention de son auditoire et le public y gagnant l’opportunité d’affiner sa compréhension du monde. Si Geoffrey Miller considère lui aussi l’art comme un système de signes, il ne constate pas de réelle interaction. « Il est facile de comprendre le plaisir ressenti par le regardeur face à une œuvre, estime-t-il. Mais pourquoi l’artiste aurait-il besoin d’“envoyer” un signal ? » Et de se référer tout simplement à Darwin, pour qui l’art est apparu bien avant les humains, comme un mécanisme pour attirer des congénères. « La création artistique est l’une des nombreuses façons dont les animaux informent des partenaires potentiels au sujet de leur santé ou de leur ingéniosité, par exemple, de la même manière que le font les plumes splendides (mais inutiles) d’un paon. » Steven Pinker prend pour point de départ la confusion communément faite entre valeur financière et sociale de la création artistique. Selon lui, l’art est un produit dérivé, une sorte d’effet secondaire de notre désir de nous identifier à une forme d’élite ; une « technologie du plaisir » que nous avons inventée pour satisfaire notre besoin de jouissance esthétique. Pour Mark Changizi, l’art – comme la musique, le langage et le design – est une invention de la civilisation. « Les aspects les plus évocateurs de notre culture peuvent être attribués à la source naturelle la plus puissante de nos malheurs et nos joies, et dont dépend notre prospérité, que sont les autres humains. » De fait, l’art répondrait alors à notre besoin instinctif de rencontrer d’autres personnes. Pour appuyer leurs propositions, les quatre commissaires invités ont réuni plus de 230 œuvres et objets originaires de 35 pays et de multiples époques, provenant des collections du Mona, mais aussi de celles de quelque 58 institutions réparties dans le monde entier. Neuf œuvres ont été spécifiquement commandées pour l’occasion. Parmi les artistes contemporains invités, citons Fernando Botero, Jeff Koons, Yayoi Kusama, Takashi Murakami, Hiroshi Sugimoto, Mat Collishaw, Andy Goldsworthy ou encore Cindy Sherman.

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Dots Obsession – Tasmania, Yayoi Kusama, 2016.

« Le grand public comme les historiens de l’art ont souvent tendance à penser l’art uniquement en tant que phénomène culturel, analyse Jane Clark, conservatrice du Mona. Tout en reconnaissant l’importance de cette perception, nous adoptons une position bioculturelle et proposons, pour tenter de comprendre ce qu’est l’art, de creuser plus profondément dans notre passé culturel, de remonter jusqu’à nos origines pour comprendre le rôle éventuel joué par l’art dans notre évolution. Nous ne prétendons pas apporter de réponses définitives, mais inciter les visiteurs à développer leurs propres hypothèses et à s’ouvrir à d’autres manières de penser la question artistique. »

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