Eloge du sens critique et de la forme par Emmanuel Tibloux

Au mur, une affiche énonce : « Bavarder avec autrui peut permettre de mieux faire fonctionner les machines ». Un dessin de deux boîtes de conserve reliées par un cordon accompagne la constatation. Pourtant, aucun bruit ne règne. Les artistes, chercheurs et professeurs ont déserté les lieux pour se réunir sous le chapiteau éphémère dressé dans la cour. En ce matin du 13 novembre 2017, le ciel blanc de Lyon retient la pluie et l’assistance ses bavardages pour écouter les discours de l’inauguration officielle du labo NRV, comme Numérique, Réalités et Virtualités. Ce laboratoire artistique consacré aux cultures numériques, créé conjointement par l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Lyon et Les Subsistances, se veut un espace de rencontre entre création, recherche, formation et production. Destiné aux professionnels du spectacle et des arts plastiques, étudiants et amateurs éclairés, il a pour vocation d’accompagner le développement de projets liés au numérique. Equipé de ressources techniques qui permettent d’effectuer du prototypage électronique, de créer des installations de type mapping et de réalité virtuelle ainsi que l’utilisation de l’impression 3D, le lab art veille depuis plusieurs mois maintenant à la concrétisation et à l’expérimentation de projets ainsi qu’à leur partage avec le public. Dans le Réfectoire des Nonnes, la présentation de travaux en cours en témoigne. Il y a là, l’étonnant Martien de Kévin Ardito, Public, un journal plein de selfies, de Bérénice Serra, et l’étrange Ballule d’Olivier Bienz (photo ci-dessus), entre autres. Chacun explique l’objet de ses recherches. Tous n’ont pas encore un objectif précis. Les contours de l’œuvre se dessine au fil des confrontations entre pensée et technologie, entre inspiration et réalisation. Si la technique numérique est au cœur de tous ces projets, elle ne les rend pas pour autant uniformes. La diversité des propositions tant dans leur plastique que dans leur sens montrent la diversité et plus encore la complexité de ce monde qui allie création et numérique. Un phénomène que les écoles d’art observent depuis des années et à partir duquel elles ont développé des convictions et des stratégies. ArtsHebdoMédias a demandé à Emmanuel Tibloux, le directeur de l’ENSBA de Lyon, de donner son point de vue sur le sujet.

ArtsHebdoMédias. – Comment la question du numérique est-elle abordée dans une école d’art comme la vôtre ?

Emmanuel Tibloux.

Emmanuel Tibloux. – Nous interrogeons en premier le statut de la technique, puis viennent les questions d’usage et de forme. Dans les écoles d’art et dans le champ de l’art contemporain plus généralement, le rapport à la technique, aux outils, est fondé sur l’expérimentation. Les usages qui en sont faits dans ce contexte dépassent ceux du commun et ont partie liée avec une position, ou un questionnement, critique de la technique, de ses outils, des utilisations qui en découlent. Ainsi en va-t-il du numérique comme de tout autre technique.

Y-a-t-il un consensus sur la manière d’appréhender le sujet ?

Différents ateliers sont réunis dans le Labo NRV.

Il existe généralement deux camps qui se font face. D’une part, ceux qui envisagent le numérique tel un outil comme un autre et, d’autre part, ceux qui considèrent que c’est une révolution considérable. Ces deux lignes n’ont fait que se marquer avec le temps et me semblent toujours coexister dans les écoles d’art. Pour les premiers, l’art contemporain, né avec Marcel Duchamp, ne se limite pas à une expérience rétinienne, mais possède une dimension spéculative, conceptuelle, critique et réflexive. Il est fondé sur l’invention, le souci de la forme et la capacité des œuvres à s’inscrire de façon inédite dans une histoire. Dans cette perspective, l’art numérique n’existe pas. Il n’y a que des œuvres d’art qui prennent position et font usage des outils du numérique. Lequel est appréhendé comme une technologie qui informe, traverse tous les médiums et toutes les pratiques. De la photographie à la vidéo, en passant par le volume avec les impressions 3D. Il est complètement transversal. Les seconds soulignent que le numérique engendre un changement considérable de paradigme et qu’il faut, si l’on veut vraiment s’inscrire dans les temps présents, s’engager dans une explication avec lui. Il doit être exploré, interrogé en tant que tel, à travers toutes les nouvelles formes et tous les nouveaux usages qu’il est capable de produire. Toutefois, il existe un point sur lequel tous s’interrogent : c’est le vocable même d’art numérique. Cette appellation ne satisfait personne. Elle n’est qu’une facilité de langage.

Quelles sont les principaux écueils auxquels se confrontent ceux qui s’intéressent à l’art numérique ?

J’en vois deux qui reviennent fréquemment. Le premier concerne un manque d’intérêt accordé aux questions purement formelles. Comment montrer une image ? Comment installer une œuvre ? Quel format choisir ? Toutes ces questions de forme, fondamentales dans l’art contemporain, me semblent minorées du côté des arts numériques. Le second est ce que j’appellerais la « fête des lumières » ! J’entends par-là un usage ludique et vibrionnant des outils numériques. Lequel s’incarne régulièrement dans des dispositifs de traduction ou de transposition. On part d’une image ou d’un son et on vous fabrique une petite extase visuelle. Ça clignote, ça scintille, ça vibrionne, c’est merveilleux : c’est la technologie au service de l’épiphanie. Le problème est que tout cela s’accompagne généralement d’un vocabulaire et d’une grammaire assez pauvres.

Comment résoudre cette difficile équation ?

Public, Bérénice Serra, 2017.

La solution consiste à faire exister le numérique dans les enseignements et dans le champ de l’art, en ne renonçant pas au rapport critique avec ce dernier et à l’importance de la question de la forme. A l’ENSBA de Lyon, les étudiants sont dès la première année sensibilisés à ces enjeux spécifiques. Ils ont un cours d’initiation aux humanités numériques, dispensé par Nicolas Frespech, qui est complété par d’autres en deuxième et troisième années puis en Master. L’école est structurée autour de quatre pôles – édition, photo, images mouvement et volume –, chacun possédant des outils numériques adaptés à ses besoins, comme par exemple la risographie ou la découpe laser. Le numérique innerve tout le cursus en art ainsi qu’en design, jusqu’au troisième cycle où il fait l’objet d’une unité de recherche spécifique, partagée avec l’Ecole supérieure d’art et design de Saint-Etienne et dirigée par David-Olivier Lartigaud. C’est une des raisons pour lesquelles je tenais tant à la création du labo NRV, dont la mission est de travailler spécifiquement sur les questions posées par le numérique.

Le numérique et ses usages ont modifié la relation que nous avons non seulement à notre environnement, mais aussi aux autres, et nombre de définitions. Il est possible aujourd’hui de soutenir l’idée qu’il chamboule tant le statut de l’œuvre que celui de l’artiste. Les étudiants d’aujourd’hui sont-ils différents de ceux d’hier ?

Séminaire de recherche mené au sein du Labo NRV (2017).

Le profil des étudiants ainsi que leurs façons de travailler ne sont plus du tout les mêmes. Nous constatons une sorte de « déhiérarchisation » des œuvres, des objets, et un accès quasi infini aux images. La figure de l’artiste est questionnée, voire concurrencée, par celles du créatif et du maker. Les jeunes gens qui arrivent dans nos écoles sont beaucoup plus qu’auparavant sur des logiques collaboratives, collectives. La figure de l’artiste solitaire s’estompe au profit d’un grand élan qui invite chacun à participer à une expérience toujours plus collaborative. Il y a un changement d’esprit. Avec la plupart des professeurs, nous pensons que l’école doit maintenir sa position sur le souci constant de la forme et les enjeux de l’inscription historique. Notre objectif est de former des artistes. Nous voulons absolument leur transmettre un regard critique, au sens de discriminant, capable de repérer, de différencier les formes qui nous entourent et leur permettre de développer une capacité à créer de nouvelles formes, qui viennent enrichir le monde sensible. Seules les écoles d’art travaillent sur un tel agencement de l’œil, de la main et du cerveau. C’est notre triangle d’or. Le regard, le faire, la pensée. Nous nous attachons à former des personnes qui vont exceller dans l’usage de ce dispositif, dans cette façon d’habiter le monde en artiste.

L’artiste est donc celui qui s’illustre dans ce rapport entre la main, l’œil et le cerveau. Mais encore…

Martien, Kévin Ardito, 2017.

L’artiste est aussi l’incarnation d’une très grande liberté de regard, de parole, d’action, de vie. C’est une figure de la liberté. Il faut le rappeler constamment et j’en suis d’autant plus convaincu que ces derniers temps, on a parfois tendance à l’oublier. Souvenons-nous de la mission que Sade assignait à la philosophie : « A quelque point qu’en frémissent les hommes, la philosophie doit tout dire ». Ainsi en va-t-il de l’art, qui doit pouvoir tout dire, tout montrer, tout représenter, avec la plus grande liberté. Contrairement à ce que pensent les censeurs d’aujourd’hui, c’est même là un facteur de régulation sociale. La palme d’or du dernier Festival de Cannes, The Square, est à cet égard un film très intéressant. Je pense notamment à la scène de la conférence, où l’artiste qui présente son travail est régulièrement interrompu par des obscénités qui fusent dans le public, dont on comprend bientôt qu’elles émanent d’un homme atteint du syndrome de la Tourette. Qu’est-ce que cette scène nous dit ? Que le dérèglement, l’irrégularité et la transgression que met en scène l’art contemporain relèvent aussi du champ de la pathologie, mais que dans le premier cas, ces éléments sont socialement intégrés et que dans le second, ils ne le sont pas. Et donc qu’il pourrait appartenir à l’art de socialiser, à travers un dispositif à la fois institutionnel et formel – par exemple le carré, the Square, ou encore l’espace du White Cube – une certaine part asociale ou non socialisable de l’être humain, ce que Georges Bataille appelait notre part maudite. C’est aussi ce que montre la scène hallucinante de la performance de l’artiste russe, qui s’étire dans le temps, déborde du cadre et finalement dégénère. Ce qui est une façon de nous rappeler le rôle cathartique de l’art, tel qu’il est théorisé dès l’Antiquité par Aristote, et qui est d’abord une question de forme et de format, de détermination et de limite, aussi bien dans l’espace que dans le temps. Et c’est là un autre aspect passionnant de ce film que de nous exposer régulièrement à un sentiment que peuvent provoquer certaines œuvres d’art contemporaines, qui n’est ni la frayeur ni la pitié, mais la gêne. Et je crois que la gêne est un des grands affects de l’art contemporain, et qu’elle se produit précisément quand on est exposé à ce qui reste de non socialisable dans le processus de socialisation qu’il reviendrait à l’œuvre d’art d’accomplir. Ce que je veux indiquer, c’est que la liberté de la création et de la diffusion artistiques doit être absolue pour que nous puissions continuer de faire société en composant avec tout ce qui en nous aspire à défaire la société.

« Initiales » : entre regards singuliers et décryptages

Couverture du numéro d’Initiales consacré à Maria Montessori.

L’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Lyon réalise deux fois par an une revue de qualité, tant de sens que d’esthétique, dont chaque numéro porte les initiales de la personne à laquelle il est consacré. Initiales s’intéresse aux artistes, philosophes, écrivains, architectes ou cinéastes qui ont en commun d’avoir durablement marqué leur discipline et souvent bien au-delà. Jean-Christophe Averty, John Baldessari, Pierre Klossowski et Pier Paolo Pasolini font partie des élus. « La revue est entièrement réalisée à l’école et notamment par la section Design graphique. Seuls le format et le principe de couverture sont immuables, le reste de la mise en page change d’un numéro à l’autre. Concernant les contributions, la moitié émane d’étudiants, de professeurs et d’artistes issus de l’ENSBA, l’autre moitié est confiée à des contributeurs extérieurs. Comme la philosophe Geneviève Fraisse, par exemple », explique Emmanuel Tibloux. Le plus récent était dédié à Maria Montessori. Un choix passionnant qui laisse envisager une rapide rupture de stock comme ce fut le cas pour MD (Marguerite Duras) et GM (George Maciunas). Deux numéros aujourd’hui épuisés.

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