Elargir le réel avec Braco Dimitrijević

Le Musée d’art contemporain de Zagreb, en Croatie, offre de plonger, jusqu’au 21 juin, dans une vaste rétrospective de l’œuvre du Bosniaque Braco Dimitrijević. Comptant parmi les pionniers de l’art conceptuel des années 1960, l’artiste, qui s’intéresse plus particulièrement à l’histoire et à la place qu’y occupe l’individu, est également connu pour ses écrits théoriques et visionnaires quant aux pratiques et discours artistiques actuels.

Braco Dimitrijević au Louvre, à Paris, en 1996.

Né en 1948 à Sarajevo, actuelle capitale de la Bosnie-Herzégovine, Braco Dimitrijević est le fils du peintre yougoslave Vojo Dimitrijević (1910-1980), qui l’initia dès l’âge de cinq ans à la peinture. Entre 1968 et 1971, le jeune homme étudia à l’Academy of Fine Arts de Zagreb, avant de rejoindre les bancs de la Saint Martin’s School of Art de Londres, puis de s’installer à Paris. Braco Dimitrijević n’a que 15 ans lorsqu’il réalise sa première œuvre conceptuelle : The Flag of the World (Le pavillon du monde), dans laquelle il remplace le drapeau national accroché à un bateau par un chiffon servant à nettoyer les pinceaux, marque sa volonté précoce de déconstruire des signes officiels en y substituant un élément personnel à taille humaine. S’ensuivront, dès le début des années 1970, plusieurs séries intitulées Casual passer-by (Les passants occasionnels), qui le voit installer dans de grandes villes d’Europe et des Etats-Unis d’immenses portraits photographiques, des plaques commémoratives et des bustes sculptés en hommage à de parfaits inconnus rencontrés au fil de ses balades dans la rue. Une façon pour lui d’associer à son œuvre le geste de l’observateur, tenté de confondre ces images avec des représentations de personnalités politiques ou issues de l’univers de la publicité, en dénonçant au passage le manque latent d’esprit critique face aux médias de masse comme à l’histoire.

Parmi les autres grandes étapes ayant marqué son travail au cours des cinquante dernières années, et mises en avant à l’occasion de la rétrospective présentée à Zagreb, les Triptychos Post Historicus sont nées au milieu des années 1970. Il s’agit d’installations – l’artiste en a réalisées plus de 500 en quarante ans – conçues dans différents musées à travers le monde et constituées systématiquement d’une toile originale, le plus souvent prêtée par l’institution hôte, un objet d’usage courant et un élément naturel, comme un fruit ou un légume. « Toute hiérarchie des objets en est absente et les trois composantes sont présentées ensemble sur un socle qui sert d’autel et de point d’interrogation », explique Braco Dimitrijević en 1984, dans un entretien conduit par l’historien de l’art Jean-Hubert Martin (1). La notion de post-histoire, présente dans l’intitulé générique de ces œuvres, est un concept développé par l’artiste dans son ouvrage théorique Tractatus Post Historicus, publié en 1976. Des écrits considérés comme visionnaires, tant ils sont proches de deux des axes du discours artistique actuel : ceux liés aux pratiques critiques dans l’espace public comme aux interventions dans les collections des musées. « Je définis la post-histoire comme un temps où s’évanouit toute différence entre d’une part la légende, que je vois comme la somme de toutes les interprétations individuelles et souvent irrationnelles, où tout est possible, et d’autre part l’histoire telle que nous l’entendons actuellement, avec sa stricte limitation aux faits établis. C’est un temps de l’après-histoire, le temps des vues multi-axiales. (…) Dans notre civilisation, les tableaux originaux et les représentations ont un statut différent, et c’est pour cette raison que je trouve essentiel de persuader un conservateur de musée de me laisser employer une chose qui dans notre culture est sacrée. Il me semble important de faire vivre ce genre de situations-modèles, même si ce n’est que quelques minutes. (2) »

A compter des années 1980, Braco Dimitrijević invitera régulièrement le monde animal à entrer dans sa création, en concevant des installations dans lesquelles des bêtes sont confrontées à des objets et/ou œuvres d’art, activant en parallèle leurs sens symboliques, mythologiques et religieux, enfouis dans notre inconscient collectif. « Je travaille avec les animaux afin d’en apprendre sur les hommes », dira-t-il. Une pratique qui donnera lieu à une exposition ayant fait date, Paris Zoo, présentée en 1998 au cœur d’une vingtaine de cages – contenant lions, tigres, crocodiles, dromadaires et autres gorilles – de la ménagerie du Jardin des Plantes de la capitale française. « Pour celui qui regarde la Terre depuis la Lune, il n’y a virtuellement pas de distance entre le Louvre et le Jardin des Plantes », constate-t-il sobrement à l’époque, rappelant avec poésie que s’éloigner de la rigidité des cadres et des classifications ne peut qu’ouvrir vers d’autres dimensions de la réalité.

(1) et (2) Extraits de l’entretien avec Jean-Hubert Martin publié dans le catalogue de l’exposition Braco Dimitrijević : « Culturescapes » 1976-1984, Gemälde, Skulpturen, Fotografien, présentée à la Kunsthalle de Berne en 1984.

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