Les échanges magnétiques de Stéphane Thidet

Nichée au cœur d’un vaste parc arboré situé à Saint-Ouen-l’Aumône, dans le Val-d’Oise, l’Abbaye de Maubuisson – ancienne abbaye cistercienne fondée en 1236 par la reine Blanche de Castille – convie chaque année un plasticien à interagir avec son architecture comme avec son histoire. « Quand j’invite un artiste, j’ai toujours en tête le fait que nous ne sommes pas dans un endroit neutre, insiste Isabelle Gabach, directrice de l’institution. Pour moi, c’est avant tout un lieu de patrimoine dans lequel on accueille un centre d’art. Et trouver cet équilibre entre le créateur qui saura dialoguer avec le lieu tout en sachant être attentif à notre public – lequel, s’il vient de plus en plus pour la programmation, était au départ avant tout intéressé par l’édifice historique – est vraiment quelque chose qui me tient à cœur. Stéphane Thidet a particulièrement réussi cet exercice ! » Jusqu’à fin août, le plasticien français offre aux visiteurs le fruit de son exploration poétique de la notion de désert, qui donne son nom à l’exposition, à travers trois œuvres ayant en partage un rapport au paysage, au vide ou encore au géologique. « Il y a une sorte de respect qui s’établit entre ces pièces et le lieu, précise Isabelle Gabach. Ce sont des œuvres sensibles à vivre, à traverser. »

D’un soleil à l’autre, Stéphane Thidet, 2016.

« J’ai besoin d’expérimenter, de jouer. Il faut que se produise une forme de basculement, qu’il s’agisse du matériau ou de quelque chose qui m’échappe. Je ne sais donc jamais ce que vont donner exactement les œuvres avant de les voir abouties dans un lieu donné et chaque projet est l’occasion de se laisser surprendre. » Telles sont les quelques clés distillées par Stéphane Thidet pour définir une démarche qui le voit régulièrement s’entourer de compétences diverses, à l’instar des ingénieurs ou des maçons qui l’ont accompagné dans ses recherches pour Maubuisson. « Je me documente beaucoup en amont, ce qui me permet de savoir si ce que je souhaite est possible ou pas, mais je profite aussi de ma méconnaissance des choses, en tentant de conserver un regard enfantin, ce qui est nécessaire pour pouvoir envisager des projets ; parce que quand on “connaît” trop bien, on n’ose plus ! »

La Salle du parloir, puis celles du chapitre et des religieuses sont les trois étapes du parcours conçu par l’artiste au sein de l’ancienne abbaye. La première, plongée dans la pénombre, résonne d’une musique grave et étrange, à l’intensité variable. Suspendus à hauteur du regard, deux éblouissants disques de métal projettent leur ombre sur le mur. D’un soleil à l’autre est le titre de l’installation, composée de deux gongs martelés à la main et reliés à une antenne radiotélescopique dressée à quelques dizaine de mètres de là dans le parc. « Les événements sonores perceptibles dans cette pièce sont le fruit de la captation, en temps réel, de la fréquence du champ électromagnétique généré par le soleil », explique Stéphane Thidet. Chacun des deux gongs possède des propriétés plastiques et sonores propres ; l’un se fait l’écho des fréquences basses, l’autre des aiguës. « Tout corps céleste émet une fréquence inaudible dans l’espace, du fait du vide qui le caractérise. Ce qui m’intéressait, c’était de trouver le moyen de ramener, quasi matériellement, des événements aussi lointains. Je ne voulais pas utiliser des haut-parleurs, par exemple, qui ne font que transcrire, mais faire traduire le phénomène par un instrument de musique, pour créer un rapport très physique. » La magie opère, indéniablement.

Insomnies, Stéphane Thidet, 2016.

C’est une toute autre ambiance qui attend le visiteur dans la deuxième salle, où de larges fenêtres laissent généreusement entrer la lumière. Posés sur un sol carrelé où se dessinent des motifs jaunes et verts, six lits attirent l’attention. De leurs matelas de toile rembourrés surgissent de petits arbustes. « Ces plantes sont des gattiliers. Les moines y avaient recours pour leurs propriétés anaphrodisiaques. Ils en fabriquaient des liqueurs, des amulettes et, surtout, ils en parsemaient des graines sous la toile de leurs matelas de manière à purifier leurs nuits. » A la notion de vide, premier écho à l’idée de désert explorée ici par Stéphane Thidet, succède la question de la fertilité. Comme D’un soleil à l’autre, dont l’intensité sonore dépend de celle de l’activité solaire ainsi que de la variation de l’axe de la Terre par rapport à son étoile, Insomnies est un projet voué à évoluer au fil des quatre saisons sur lesquelles s’étend l’exposition. « J’aime lancer des protocoles, simples au départ, et observer comment les choses évoluent et se complexifient », rappelle le plasticien.

Un peu plus loin (détail), Stéphane Thidet, 2016.

Situé au cœur du parc national de la Vallée de la Mort, en Californie, Racetrack Playa est un lac asséché à la surface duquel des rochers, imperceptiblement, se déplacent. C’est de ce phénomène étrange et longtemps resté inexpliqué – les hypothèses scientifiques les plus récentes évoquent l’action cyclique du gel et du dégel – qu’est inspirée Un peu plus loin, majestueuse installation déployée sous les voûtes de la Salle des religieuses. Sur le sol recouvert d’une couche parfaitement plane d’argile gris anthracite, sept pierres semblent avoir elles aussi tracé leur sillon dans une direction commune. « Ces traces vont toutes vers le Nord, vers le pôle magnétique, précise Stéphane Thidet. Il s’agit pour moi d’un rapport à la sculpture et au dessin, au geste qui permet de traîner, déplacer. » Les lignes épurées de l’œuvre contrastent avec sa complexité technique – de nombreux prototypes ont été conçus – et les longues semaines – ponctuées de différentes étapes de séchage notamment – nécessaires à sa réalisation*. « J’ai travaillé, en amont et pour la mise en œuvre, avec une amie maçon, Marie Monier. Ensemble, nous avons, par exemple, cherché quel mélange faire – il est composé en l’occurrence d’argile noire de Picardie, de sable et d’huile de lin – de manière à ce qu’il y ait un fissurage contrôlé, et non pas un faïençage. Car je souhaitais un compromis entre un certain nombre de fissures, témoignant d’un sol vivant, et la notion d’une surface lisse, perturbée par ces traces. »

Half Moon (arrêt sur image vidéo), Stéphane Thidet, 2012.

Dans une petite pièce voisine, est projetée sur grand écran Half Moon, une vidéo en noir et blanc tournée en 2012 par l’artiste à Saratoga, en Californie. Celle-ci dévoile la vie nocturne du parc de la Villa Montalvo, le centre d’art de la ville, qui voit cerfs, biches et autres coyotes déambuler tranquillement au milieu du paysage urbain. En fond sonore, les grillons disputent la vedette aux sirènes des hommes. Poésie et mystère sont ici ancrés dans le réel, au diapason de l’ensemble de la proposition.

 

* Un documentaire rendant compte du temps de montage de l’exposition est diffusé en boucle en fin de parcours.

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