D’un instant l’autre avec Carolyn Carlson

Empreinte de philosophie et de spiritualité, la pratique de la danse s’inscrit chez Carolyn Carlson dans une démarche ouverte aux autres, comme en témoignent les nombreux dialogues noués avec des musiciens, des compositeurs ou encore des plasticiens, et résolument transdisciplinaire. Ecriture – elle a publié plusieurs recueils de poésie – et dessin accompagnent ainsi au quotidien la chorégraphe dans son inlassable exploration du mouvement. C’est ce pan aussi méconnu qu’essentiel de sa création que La Piscine – Musée d’art et d’industrie de Roubaix invite à explorer à travers Writings on water (Ecrits sur l’eau), une exposition d’envergure inédite qui réunit une centaine de croquis, calligraphies et aquarelles nés au fil des quarante dernières années.

Carolyn Carlson.

« La calligraphie, c’est un peu le squelette de mon travail. C’est la trace, ce qui reste, alors que la danse, elle, est éphémère ; elle ne subsiste que dans les souvenirs de ceux qui l’ont vue. » Dans un français rehaussé du charme de son accent américain, Carolyn Carlson se livre avec autant de simplicité que d’enthousiasme. Et quand les mots se font insuffisants à traduire sa pensée, le geste prend aussitôt le relais, subjuguant l’auditoire par son éloquence, témoignant des spontanéité et faculté d’improvisation qui caractérisent sa pratique multiforme. « Quand je dessine, je suis dessin ; dans un spectacle, je peux être l’arbre, l’eau, l’oiseau, etc. Dans les deux cas, il s’agit d’instants présents où le corps et l’esprit ne font qu’un, dans une forme de connexion à chaque chose comme au tout qu’est l’univers. »

 

Vue de l’exposition Writings on water, séquence Early works / Premiers pas, Carolyn Carlson.

Née en mars 1943 en Californie, de parents d’origine finlandaise, Carolyn Carlson a grandi à la campagne, entourée d’arbres et bercée par le clapotis d’une rivière bordant le jardin familial. « L’été, nous allions chez nos grands-parents au Nord de la Californie, une maison finlandaise typique construite par mon grand-père, avec vue sur le lac, des pins énormes et des rangées de chênes, et des centaines de fleurs sauvages sur les collines. (…) Dans cette enfance ainsi profondément liée à la nature, j’ai senti la vie croissante en toute chose et son mouvement continuel. (1)  » Après le lycée, la jeune fille part étudier la danse classique à l’Université d’Utah, à Salt Lake City, avant de rejoindre le San Francisco Ballet puis, dès 21 ans, la compagnie de danse moderne et contemporaine new-yorkaise d’Alwin Nikolais (1910-1993), créateur connu pour sa conception singulière du mouvement et sa volonté de tendre vers un spectacle total, où gestuelle, jeux de lumière, scénographie et musique se partagent la vedette. « Nous sommes au milieu des années 1960, dans un contexte anti-guerre du Vietnam, rappelle Hélène de Talhouët, la commissaire de l’exposition. C’est une période extraordinaire de grande ouverture, qui voit beaucoup d’artistes s’intéresser à l’Extrême-Orient. »

Triptyque, Carolyn Carlson.

Ainsi, c’est dans New York en pleine effervescence, que la jeune danseuse découvre la calligraphie, en 1968, à la faveur d’un cours d’initiation à la méditation donné par un maître Zen. Un moment clé de son parcours dont elle se souvient avec précision. « Pendant 20 minutes d’entière concentration, nous avons préparé l’encre, dans un grand bol. Puis, d’une seule respiration, d’un geste, sans jugement, il fallait faire une trace. J’ai trouvé cela fascinant. » L’acte de faire, en des gestes spontanés, sans idée particulière en tête, deviendra une notion essentielle de son travail de danseuse comme de chorégraphe, tandis qu’elle poursuivra son apprentissage pictural et calligraphique de manière aussi assidue qu’autodidacte. La ligne, courbe, verticale ou circulaire, dessinée dans l’espace par le corps ou couchée sur la feuille, devient le trait d’union d’une expression pluridisciplinaire, imprégnée de spiritualité et de philosophie orientales. « Cette dernière invite à expérimenter – ce dont je ne me lasse pas – au sens large. » Parmi ses influences, l’artiste cite évidemment l’héritage de son maître Alwin Nikolais, où s’entremêlent temps, espace et mouvement (perpétuel), ainsi que la peinture japonaise ou encore celle de Zao Wou-Ki (1920-2013). Son travail s’est par ailleurs nourri d’expériences et de rencontres favorisées par une vie de « nomade » qui l’a conduite de New York à Paris, dès 1971, en passant par Venise, Helsinki et Stockholm. « Tous ses dessins forment une succession d’instants, relève Hélène de Talhouët. Ils racontent l’histoire d’un voyage. »

Blue 3, Carolyn Carlson.

Le parcours de l’exposition qui lui est consacrée, jusqu’au 24 septembre, à La Piscine se déroule en cinq séquences intitulées « Early works / Premiers pas », « Dance figures / Motifs », « Solo », « Energy / Envol » et « Signes », réparties selon un accrochage singulier dans les anciennes cabines bordant le bassin central. Nombre de dessins et croquis témoignent de l’attachement profond de Carolyn Carlson à la nature et aux éléments, tels l’eau, l’air, l’arbre ou l’oiseau, qui font partie des fondamentaux de son œuvre ; toujours tracé d’un seul élan, le cercle – qui renvoie à l’ensō japonais, au cycle de la vie, à la vacuité, à la plénitude ou encore à l’harmonie – vient rappeler sa qualité de motif fondateur dans son rapport à l’espace et à la danse, qu’elle qualifie de poésie visuelle ; ici et là, des lignes s’entrecroisent, avec vivacité et élégance, comme autant de silhouettes saisies dans l’instant du mouvement. Plusieurs vitrines dévoilent quelques extraits des carnets, « petits journaux dessinés de pensées spontanées » – pour elle, une image peut valoir des milliers de mots –, qui l’accompagnent au quotidien depuis toujours. « J’ai commencé à tenir ces carnets lorsque j’étais à l’Université d’Utah, inspirée par les hautes montagnes et les plateaux désertiques. (…) J’ai trouvé dans cette façon d’écrire et de dessiner une manière de parler à “quelqu’un” à un niveau supérieur de sagesse esthétique, l’élan d’une révélation mystique venant de ma main et de mon cœur. (2)  »

Hommage à Pina 4, Carolyn Carlson.
Sans titre, Carolyn Carlson.

A l’occasion des Journées du patrimoine, samedi 16 et dimanche 17 septembre, le musée organise différentes visites guidées et animations autour de l’exposition, dont une conférence et une séance de dédicace du catalogue. Mercredi 20 septembre, à 20 h 30, Carolyn Carlson conduira un moment d’improvisation (3) avec la complicité de Céline Maufroid, l’une des danseuses de sa compagnie, et de plusieurs élèves de l’école du Ballet du Nord, ou Centre chorégraphique national de Roubaix qu’elle dirigea entre 2005 et 2013. « La Piscine est un endroit que je connais bien, avec lequel j’ai noué des liens forts, glisse-t-elle dans un sourire. J’y ai dansé quatre fois déjà. » Gageons que les lieux garderont à jamais en mémoire la trace d’une telle performance.

(1) et (2) Extraits d’un entretien avec Hélène de Talhouët publié dans le catalogue de l’exposition Writings on water.
(3) Evénement gratuit mais sur réservation au 03 20 65 31 90.

Vue de l’exposition Writings on water, Carolyn Carlson.
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