Quand le Domaine de Chaumont-sur-Loire décline les arts

Le Domaine de Chaumont-sur-Loire accueille ce week-end le Festival Owon. Né en 2009 à l’initiative des musiciens français Olivier Charlier (violoniste) et Emmanuel Strosser (pianiste) et du violoncelliste sud-coréen Sung-Won Yang, il réunit chaque année des artistes des deux pays pour une série de concerts. Pas moins de quinze rendez-vous musicaux sont ainsi programmés ces vendredi 15, samedi 16 et dimanche 17 septembre, entre 11 h et 18 h 30, dans différentes pièces du château, mais aussi dans ses dépendances et au cœur du parc historique. L’occasion, aussi, de (re)découvrir la neuvième saison d’art contemporain du Centre d’arts et de nature, orchestrée par la directrice du Domaine Chantal Colleu-Dumond, de déambuler parmi les œuvres pérennes qui jalonnent pelouses et sentiers ou encore de faire un détour par le secteur réservé à la 26e édition du Festival international des Jardins. Une chose est sûre : ne soyez pas avare de votre temps !

Glossolalia, Sheila Hicks, 2017.

Se balader dans le Domaine de Chaumont-sur-Loire, c’est un peu comme participer à une chasse au trésor qui, à chaque étape, livrerait son lot de sequins d’or ! Tous les ans, le parcours proposé par son Centre d’arts et de nature est à la fois renouvelé et enrichi par une invitation lancée à une dizaine d’artistes à venir dialoguer avec les lieux chargés d’histoire et/ou nouer des liens complices avec la nature alentour. Doyenne de la programmation 2017, l’Américaine Sheila Hicks ouvre les festivités avec Glossolalia, véritable ode à la couleur composée de cette matière primaire qu’elle affectionne tant, la fibre textile, et déployée à travers la galerie du Fenil. « C’est un espace totalement inhabituel, dont l’architecture m’a immédiatement inspirée, confie-t-elle à Chantal Colleu-Dumond dans un entretien mis en ligne sur le site du Domaine. L’idée m’est aussitôt venue d’utiliser les auges de cette étable où se nourrissaient les veaux du temps de la Princesse de Broglie, comme réceptacle des balles de pigments naturels accumulées, elles aussi nourriture et base des œuvres installées sur les murs et dans l’espace. » Bleus lumineux, verts chatoyants, orange vifs et rouges profonds ne sont que quelques bribes de la superbe palette qui converse avec les éléments de bois et de béton patinés par le temps de l’ancienne étable. Pour la première fois, l’artiste incorpore à son installation des branches, brindilles, fagots et autres éléments végétaux, comme pour appuyer sa volonté de faire écho à la nature environnante. Tout au fond, une immense tapisserie aux nuances d’ocre et de kaki, réalisée à la main au Guatemala, domine l’ensemble de la proposition. « J’ai le désir d’être dans l’invention continuelle, et de créer quelque chose qui n’existe pas, poursuit Sheila Hicks. L’une des clés de cette soif de renouvellement permanent est à trouver dans les univers contradictoires de mon enfance : celui du general store possédé en ville par mon grand-père maternel, où j’avais l’embarras constant du choix entre des multitudes de choses, et celui de la ferme de ma grand-mère paternelle Ida, plus sobre, où il fallait tout inventer avec rien, en permanence. Ces influences opposées sont l’une des clés de mon obsession perpétuelle de création. »

Sans titre (Lilette dans les feuillages), Sam Szafran, 2017.

Né la même année, soit en 1934, que sa consœur américaine, le peintre français Sam Szafran ne quitte que rarement son atelier de Malakoff, près de Paris, où il travaille inlassablement ses thèmes de prédilection que sont les escaliers, les ateliers et les philodendrons monsteras. Avec l’accord bienveillant de l’artiste et l’aide précieuse de son galeriste, Claude Bernard, Chantal Colleu-Dumond réunit, le temps d’une exposition inédite à savourer jusqu’au 5 octobre (Arborescences) dans les galeries hautes du château, une trentaine d’œuvres – gravures, aquarelles et pastels – exclusivement dédiées aux feuillages finement ciselés des monsteras. « Sam Szafran réinvente la nature, concentrée en de fabuleux jardins suspendus, écrit la directrice des lieux dans le catalogue édité pour l’occasion. Quintessence de toutes les sensations d’une vie, ces jungles mystérieuses, étourdissantes, ne sont pas effrayantes et déclenchent d’indicibles résonances en chacun de nous. Ces feuilles au pouvoir cathartique absorbent les douleurs, celles, multiples, de l’artiste, mais aussi les nôtres. Et grâce à leur pouvoir vibratoire, elles nous confèrent une énergie comparable à celle des rêves. Les œuvres de Sam Szafran nous offrent des moments de beauté pure. Ses tableaux agissent profondément sur nos imaginaires. »

Saccharumania, Karine Bonneval, 2017.

A l’étage inférieur, dans la Salle du Conseil, c’est dans un tout autre univers qu’est convié le visiteur. Sur le sol en majolique, une quinzaine de plantes étranges, d’un blanc immaculé et abritées sous un globe de verre, sont posées sur des tabourets de différentes hauteur aux pieds en bois foncé délicatement sculptés. Dans ses recherches, Karine Bonneval s’intéresse à notre rapport, en tant qu’Occidentaux, au vivant en général et au végétal en particulier. Avec Saccharumania, titre inspiré du nom botanique de la canne à sucre (saccharum officinarum), elle rappelle comment, au cours de l’histoire, l’homme « a utilisé, détourné, transformé et maîtrisé une plante, souvent importée d’un pays lointain, pour la cultiver sur un mode industriel, jusqu’à parfois la faire disparaître à l’état sauvage, comme c’est le cas pour la canne à sucre ». « Je me suis également inspirée de l’histoire de la Princesse de Broglie, qui faisait collection de plantes et était issue de la famille Say, grand nom de l’industrie sucrière du XIXe et XXe siècle », rappelle la plasticienne. Réalisées en sucre, les sculptures de Karine Bonneval reprennent des formes empruntées à celles des Sarracénies, autrement dit des plantes carnivores. « Evoquer ces plantes “fortes” était aussi pour moi une façon de rejoindre la thématique choisie cette année pour le Festival des Jardins : Le pouvoir des fleurs. » Un écho qui résonne à travers plusieurs autres interventions in situ, telles celle de la Britannique Rebecca Louise Law, qui suspend un gigantesque bouquet sous l’auvent des écuries (Le jardin préservé), tandis que Stéphane Guiran transforme le manège voisin en un jardin merveilleux composé de cinq mille fleurs de quartz (Le nid des murmures). « C’est une matière très pure, cristalline, qui a selon moi le pouvoir d’amplifier les émotions », explique le plasticien français. Au cœur de l’installation (notre photo d’ouverture), une grande améthyste, pierre à laquelle l’on prête traditionnellement des vertus d’apaisement et de dissipation des sentiments de peur ou d’angoisse. En fond sonore, des notes d’oud, un chant, des mots, aussi, murmurés dans une langue inconnue. « La musique est également très importante pour moi. Un musicien et une chanteuse sont venus ici improviser chacun un morceau. Les murmures proviennent quant à eux d’enregistrements menés durant un temps de résidence en Inde, dans une école Dalit. J’y ai réalisé un grand lotus en cristal avec les enfants intouchables qu’elle accueillait et leur ai demandé de me raconter leurs rêves. On a tous des rêves quand on est gamin ; j’en ai eu plein, que j’ai toujours d’ailleurs. » Conçue comme un nid, à la fois chaleureux et intime, l’œuvre, d’une infinie poésie, incite à l’introspection. « C’est peut-être plus de l’ordre d’une expérience : il s’agit de rentrer à l’intérieur comme on rentre en soi. »

In/Out – Paradis Artificiels (détail), Miguel Chevalier, avec Jacopo Baboni Schilingi, 2017.

D’un rêve à l’autre, celui offert par Miguel Chevalier, avec la complicité du compositeur Jacopo Baboni Schilingi, puise lui aussi dans les champs du végétal et de la musique, tout en convoquant les « pouvoirs magiques » du numérique. In/Out – Paradis Artificiels est une installation d’envergure inédite qui prend la forme d’un dôme imposant, posé en bordure d’un bosquet du parc du château. Bâtie en bois ignifugé, la structure de 12 mètres de diamètre, inspirée du dôme géodésique de l’architecte américain Richard Buckminster Fuller (1895-1983), est recouverte de films rayés au laser qui provoquent un effet d’iridescence. A l’intérieur, le visiteur est immergé dans un univers en perpétuelle métamorphose : sur toute la superficie des parois, un jardin peuplé de fleurs et de plantes tour à tour merveilleuses et étranges se déploie en un ballet fascinant. « Les images sont générées de manière aléatoire par un logiciel, développé avec Claude Micheli, qui puise dans une banque de données rassemblant des dessins, des photos et différents éléments, extraits notamment d’herbiers, explique le plasticien. L’idée était de faire se télescoper tout ce qui nous émerveille dans la nature. Le rythme est plus ou moins lent, selon des paramètres aléatoires eux aussi. C’est cet aléatoire qui crée de la variation. » La musique qui habite l’espace se génère également en temps réel. « Dans nos créations, nous partageons, Miguel et moi, cet intérêt pour quelque chose qui ne se répète jamais », glisse Jacopo Baboni Schilingi. « C’est en quelque sorte une œuvre d’art total, résume Miguel Chevalier dans un sourire. Elle joue à la fois sur la sensorialité visuelle et auditive, voire un peu olfactive puisque que nous sommes au beau milieu d’un parc ! »

Jardins d’été, Davide Quayola.

C’est dans le parc, et plus particulièrement dans les massifs de verveine, de delphinium et de dahlias, que Davide Quayola a, quant à lui, puisé la matière de son installation audiovisuelle monumentale (Jardins d’été) présentée dans la galerie basse du Fenil. Dans la grande salle plongée dans la pénombre, l’envoûtement est de mise face au tableau virtuel dont les formes et les couleurs semblent animées d’une vie propre. L’artiste italien s’inscrit ici dans le prolongement d’une première intervention entreprise l’année précédente. « J’ai voulu, en quelque sorte, me positionner tel un peintre du paysage, mais avec des outils très différents. La machine est en effet capable de saisir des images, des données, que nous ne pouvons percevoir. Davantage qu’une vidéo, avec un début et une fin, il s’agit plus d’un objet de contemplation, à explorer physiquement en se déplaçant à travers la pièce. » Dans la petite cour attenante, de hautes silhouettes bleues veillent, disséminées dans la végétation. Signées Mâkhi Xenakis, ces sculptures viennent faire écho aux pastels accrochés dans la galerie qui s’ouvre face à elles. Ici, des corolles roses s’épanouissent en un mouvement généreux, là des tourbillons bleutés entraînent inexorablement le regard vers un gouffre lumineux. « Mon travail s’articule autour de la question du vivant, explique-t-elle, et comporte de multiples dimensions. » Suscitant à la fois inquiétude et énergie, trouble et sérénité.

0/1. Zwischen null and eins, Andrea Wolfensberger.

A quelques pas de là, l’Asinerie accueille les propositions très différentes de Marie Denis et d’Andrea Wolfensberger. La première y déploie un Herbier de curiosités, où moulages et sculptures s’entremêlent à des branchages et feuillages prélevés dans la nature, témoignant de ses recherches, expérimentations et rencontres vécues depuis son passage par les Beaux-Arts de Lyon au milieu des années 1990. « Je travaille beaucoup sur l’herbier, avec cette idée d’arrêter le temps, de saisir l’instant, confie-t-elle. Je livre ici le fruit de vingt ans de distillation de la nature – centrale dans mon travail –, de structuration, de croisements de savoir-faire, etc. C’est un peu mon cœur que je pose sur la table. » Andrea Wolfensberger nous invite pour sa part à appréhender l’invisible en s’intéressant, plus particulièrement, aux ondes sonores. Elle présente la série 0/1. Zwischen null und eins (0/1. Entre zéro et un), constituée d’un ensemble de maquettes en bois contreplaqué et d’une grande sculpture en carton évoquant une vague ou les contours d’un étrange coquillage. « Il s’agit de la matérialisation en 3D d’une expérience menée dans différentes langues impliquant à chaque fois deux personnes, explique la plasticienne suisse. Je leur demandais de dire en même temps “un”, pour l’une, et “zéro”, pour l’autre. » Les sculptures traduisent le dessin formé par la superposition des deux ondes alors générées.

Ou, prologue pour une chimère, Sara Favriau, 2012-2017.

De sculpture, il est aussi question avec les deux dernières invitées de cette riche programmation 2017. Ursula von Rydingsvard et Sara Favriau ont en commun le goût du bois. L’artiste allemande offre aux regards l’une de ses pièces massives en cèdre – Anastazia se dresse au milieu d’une pelouse du parc historique –, fruits d’assemblages dont la minutie n’a d’égale que la puissance qui en émane. La jeune Française déroule quant à elle son vocabulaire poétique au cœur de la Grange aux abeilles. Deux propositions (Ou, prologue pour une chimère) y nouent un dialogue où s’entremêlent force et fragilité : près de l’entrée, une poutre en tilleul, délicatement travaillée par endroits, s’élève à la verticale jusqu’à se poser en soutien de la charpente en chêne. « J’ai tout d’abord voulu ajouter une apesanteur et une teneur à la charpente, que j’aime beaucoup, raconte Sara Favriau. Puis, dans un travail d’affinage, de dentelle, je suis venue entailler la poutre, lui conférant une fragilité qui n’en “porte” pas moins la charpente. » A l’arrière-plan, se dessine tout un village en bois, constitué de maisonnettes reliées les unes aux autres et suspendu à un quadrillage de poutres horizontales. « L’ensemble des éléments formant les cabanes et les passerelles est issu de deux tasseaux prélevés à la structure qui les maintiennent, précise l’artiste. Je les ai débités à la main – à la hache, puis aux ciseaux à bois, puis au couteau – puis ai construit à l’aide de ce débit ce village en circuit fermé. » Happé par ce monde imaginaire, le regardeur laisse encore un instant son esprit vagabonder. Dehors la lumière du jour se fait moins intense et l’heure du prochain concert approche.

Lire aussi « Chaumont-sur-Loire – Une autre manière de vivre l’art »

Contact
Crédits photos