Dix ans d’exception(s) célébrés à Chaumont-sur-Loire

Depuis 2008, année qui vit naître sa toute première Saison d’art, le Domaine de Chaumont-sur-Loire a convié des dizaines de plasticiens d’horizons variés et passé quelque 75 commandes artistiques ayant toutes noué un dialogue complice avec les lieux. Pour célébrer le dixième anniversaire d’une programmation annuelle des plus exigeantes, la directrice de l’institution Chantal Colleu-Dumond a souhaité réinviter quelques-uns des artistes ayant marqué les esprits lors d’un précédent passage, à l’image de Sheila Hicks, Fujiko Nakaya, Anne et Patrick Poirier, Nils-Udo, Sarkis, Klaus Pinter et Eva Jospin. Outre les nombreuses installations disséminées au fil des saisons dans le château et à travers le parc, des œuvres inédites de Fiona Hall, Tanabe Chikuunsai IV, Duy Anh Nhan Duc, Simone Pheulpin et Nathalie Nery, ainsi qu’une sculpture de Frans Krajcberg (1921-2017) sont également à découvrir au fil du parcours 2018, tandis qu’un hommage particulier est rendu au peintre Jacques Truphémus, disparu en 2017, à travers une exposition dédiée à ses paysages. La visite, comme chaque année, prend la forme d’une balade tout aussi poétique et contemplative que sportive !

Sens Dessus Dessous (détail), Sheila Hicks, 2018.

Grimper au sommet d’une petite colline herbeuse pour espérer assister à l’éclosion d’étranges et gigantesques œufs, traverser une grotte abritant un mystérieux cabinet de curiosités ou encore se perdre à travers les volutes d’une brume surgie comme par enchantement – avec la complicité respective de Nils-Udo, Eva Jospin et Fujiko Nakaya –, telles sont quelques-unes des étapes proposées cette année aux visiteurs le long du parcours d’œuvres à ciel ouvert dessiné à travers le parc du Domaine de Chaumont-sur-Loire*. Poésie et contemplation sont au rendez-vous, témoignant des liens étroits systématiquement noués par les artistes avec le lieu, son paysage et son histoire. Parmi les invités de la saison 2018 du Centre d’arts et de nature, Sheila Hicks revient pour la deuxième année consécutive et investit, dans le cadre d’une commande spéciale de la Région Centre-Val de Loire, différents espaces du château. Dans le réfectoire, l’office et la boucherie, situés dans les sous-sols, l’artiste américaine déploie des cascades de bandes de tissu en une série de déclinaisons de couleurs – rouge, jaune, bleu, vert – dont elle a le secret. « L’œuvre générale s’appelle Sens Dessus Dessous ; Sheila Hicks joue toujours sur la polysémie, autant sur celle des mots que des matières, précise Chantal Colleu-Dumond. J’ai tendance à penser qu’elle a l’œil absolu, comme on a parfois l’oreille absolue. » Un escalier en colimaçon mène aux appartements dits des invités, où la plasticienne s’est plus particulièrement intéressée, comme Sarkis et Gabriel Orozco quelques années plus tôt, à la mémoire portée par les papiers peints déchirés qui couvrent les murs. De sa lecture sont nés un ensemble de sculptures et installations en fils de laine, lin, coton et autres drapés textiles – ses matériaux de prédilection – ainsi que de subtils travaux impliquant des feuilles de papiers anciens, notamment coréens et japonais. Le tout dans un insatiable souci de dialogue chromatique.

Kintsugi sur commode Louis XV.2018, Sarkis.

Sarkis, quant à lui – « qui tenait à être présent pour les dix ans de la programmation », souligne Chantal Colleu-Dumond –, donne corps à une autre forme de dialogue, celui entretenu par le temps avec un objet. Au détour d’une haute cheminée du grand salon du rez-de-chaussée, une commode ancienne, en marqueterie de bois surmontée d’un plateau de marbre, témoigne du « don de guérison » du plasticien d’origine arménienne ; celui-ci a entrepris de réparer le meuble blessé par le temps en s’appuyant sur le Kintsugi, technique ancestrale japonaise destinée à offrir une nouvelle vie aux céramiques brisées, en en sublimant les fêlures à l’aide de laque et de poudre d’or, plutôt qu’en cherchant à les masquer. Ne pas manquer de faire le détour par les chambres des domestiques, où le temps semble suspendu et où une douzaine de vitraux de la série Ailleurs, ici, conçue entre 2011 et 2013, jouent avec la luminosité du moment.
Une courte marche mène du château à la grande cour rectangulaire des écuries – réputées pour avoir été considérées comme les plus belles d’Europe au XIXe siècle. A l’abri d’un large auvent, s’y dresse une imposante sphère à la surface recouverte de feuilles de magnolias dorées. Majestueuse, la sculpture signée Klaus Pinter (En plein midi) se nourrit de la lumière du soleil et se joue des caprices du ciel. Interrogé sur la récurrence des boules dans son travail, l’artiste autrichien tient à préciser qu’elles n’ont rien à voir avec les astres. « Je fais le choix de travailler avec la structure, l’anatomie de la nature. Et la sphère est une forme parfaite qui évoque la perfection de nombre de choses présentes dans la nature. Cette idée est à la base de tout ce travail. » Les rapports qu’entretiennent arts et nature ont toujours été au cœur de la programmation du domaine et tiennent lieu de fil conducteur menant d’une démarche à l’autre, tel un garant de leur grande singularité.

Est-ce que si un arbre peignait…, Nathalie Nery, 2018.

Ainsi passe-t-on par exemple d’une œuvre de la Brésilienne Nathalie Nery, minutieuse tapisserie de feuilles mortes épinglées à même un tronc d’arbre, à une exploration en béton de la folie – non pas la défaillance de l’esprit, mais la fabrique de jardin d’inspiration romantique qu’affectionnaient nos riches ancêtres –, conduite par la plasticienne française Eva Jospin. « Tout mon travail tourne autour de l’humain, de l’inconscient, de tout ce sur quoi on n’a pas la main », explique Nathalie Nery, lectrice assidue de Freud et de Lacan. En ramenant symboliquement à l’arbre des feuilles mortes ramassées dans la rue, l’artiste entend troubler notre perception de la réalité et évoquer l’intimité du parcours de chacun à travers les méandres de l’existence. « Est-ce que si un arbre peignait… est un être qui se présente à nous de façon séductrice et interrogative, composé par ses rejets ; il nous regarde en silence en nous disant quelque chose sur la vie et la mort et sur la façon dont seul l’art est capable d’esquiver cette dernière. » A quelques enjambées de là, un peu en retrait du chemin et au détour d’un bosquet, se dresse une étonnante construction en béton (Folie, notre photo d’ouverture), une grotte à double entrée dont l’extérieur massif et rocailleux contraste avec l’intérieur délicatement ouvragé, incrusté de pommes de pin, cupules de chêne, oursins, coquillages et autres éléments prélevés dans la nature et moulés en ciment ou en terre cuite. Ici et là s’entrelacent des lianes de chanvre, cuivre, laiton et polyuréthane. « Cela faisait longtemps que j’avais envie de travailler sur les grottes, les folies et les fabriques de jardin des siècles passés, confie, enthousiaste, Eva Jospin. Ce qui me fascine, c’est l’idée d’une œuvre immersive, qui semble faire partie de notre contemporanéité alors qu’en réalité, l’immersion se joue et se questionne depuis très longtemps. J’aimais aussi le côté dispendieux et absurde de ces architectures dédiées à aucun usage particulier, construites souvent de bric et de broc à côté de palais respectant extrêmement bien les règles de l’art de l’architecture. »

Cloud installation #07240 standing cloud, Fujiko Nakaya, 2018.

Trois autres invités de cette édition anniversaire ont également choisi de s’installer en extérieur, en l’occurrence dans les Près du Goualoup, situés à l’autre bout du domaine – sur le chemin, difficile de résister à l’envie d’explorer le Festival international des Jardins, placé pour ses 27 ans sous le thème de la pensée ; prévoir dans ce cas une ou deux bonnes heures de marge ! Figure majeure du Land art, Nils-Udo travaille avec la nature depuis plus de trente ans. « Quand j’arrive quelque part je n’ai aucune idée préconçue, précise l’artiste allemand. Mon travail consiste toujours à réagir face à une situation. Je me cherche un prétexte pour pouvoir ouvrir les yeux et les cœurs à la réalité de la nature dont j’expose les phénomènes, les matériaux, les textures, les couleurs, les formes, les lumières, etc. » Pour le domaine, il est parti d’une forme qu’il affectionne particulièrement, le nid (qui donne son nom à la pièce), qu’il a entrepris de surélever pour le transformer en cratère. Protégés par un cercle de jeunes charmes qui poussent en flèche vers le ciel, de grands œufs de marbre reposent en son centre sur du gravier volcanique. « C’est ce dernier qui va couver les œufs et les faire éclore. Cela évoque évidemment la naissance, la vie. » Tout comme Nils-Udo, Fujiko Nakaya n’en est pas à sa première visite. La Japonaise revient en 2018 avec un nouveau brouillard artificiel (Cloud installation #07240 standing cloud), dont la poésie fait comme toujours oublier la très grande technicité qui la sous-tend. « Je suis une sculpteuse de brume, aime-t-elle à se définir. Mais je n’essaie pas de la modeler. L’atmosphère est le moule, le vent est le burin. » Le spectateur a lui aussi son rôle à jouer, « en tant que kilos de joules », influant par sa seule présence sur le processus d’évaporation.

Tout au long des tours de guet, Fiona Hall, 2018.

De curieuses constructions disséminées dans un petit champ de blé attirent le regard. Constituée de 28 ruches arborant des motifs de camouflages, Tout au long des tours de guet est pour Fiona Hall une métaphore de l’Union européenne, censée, par son unité et sa volonté de coopération, répondre de manière efficiente à l’agitation sociale et politique comme aux enjeux de la mondialisation. « Cette installation est une réaction à la fois au contexte historique de l’époque de la construction du château et aux agendas politiques contemporains au sein de l’Union européenne, précise la plasticienne australienne dans son texte d’intention. Bien que séparées par près d’un millénaire, les deux époques partagent des objectifs communs de fortification et de protectionnisme face aux intérêts et aux menaces extérieurs. Le Château de Chaumont-sur-Loire a d’abord été construit comme une forteresse dans le but de protéger la région des éventuelles invasions ennemies du comté voisin. L’Union européenne a pris la forme d’un protectorat, dont l’objectif était d’apporter une unité et une stabilité au sein du territoire, et, bien qu’elle continue d’afficher un front uni, elle est constamment fragilisée par les disputes, l’agitation et les défections potentielles parmi ses états membres. » C’est plongé dans une réflexion sur le contraste entre l’harmonie et l’efficacité régnant dans le monde des abeilles par rapport à l’individualisme et la compétition dominant souvent celui des hommes, que le visiteur reprend le chemin du château, dont les dépendances abritent la suite de la programmation.

La révolte III (détail), Frans Krajcberg.

Dans les galeries de la cour des jardiniers, Chantal Colleu-Dumond a tenu à rendre hommage à Frans Krajcberg, disparu à l’automne dernier, en présentant l’une de ses sculptures en bois brûlé : La révolte III. « C’est symbolique de l’avoir ici avec nous, car son œuvre était très engagée au service de la défense de la nature, précise la directrice du domaine. Il a été l’un des premiers à s’engager dans l’art écologique. » La galerie basse du fenil accueille quant à elle une vaste exposition des œuvres photographiques d’Anne et Patrick Poirier (Herbarium Memoriae), notamment un ensemble de photogrammes grand format qui montrent des pétales de fleurs et des feuilles comme scarifiés par des inscriptions, souvent en latin, l’encre s’infiltrant comme du sang dans les nervures des plantes. Des tatouages opérés par le duo dans le cadre d’une exploration du thème de la fragilité. Auquel répond invariablement la notion de force, de puissance, dès lors qu’il s’agit de la Nature. C’est ce qui émane de l’œuvre du Japonais Tanabe Chikuunsai IV, s’élevant comme portée par son propre souffle sous les poutres de la Grange aux abeilles. Connexion / La source est une impressionnante architecture née d’un patient travail de tissage de fines lamelles de bambou noir, selon une technique ancestrale transmise de père en fils depuis quatre générations dans la famille de l’artiste. « Je me suis inspiré du lieu, de son histoire comme de son environnement naturel pour imaginer cette forme, raconte-t-il. Elle symbolise le lien, la connexion entre les différents hommes et femmes qui se sont succédés au château et, plus généralement, entre l’être humain, la nature et l’art. » Les éléments de bambou, issus d’une espèce rare ne poussant que sur l’île de Shikoku, sont voués à être réutilisés plus tard pour d’autres installations. « C’est très important pour moi d’utiliser plusieurs fois le même bambou. Cela participe d’un éternel recyclage, à l’image du cycle de la vie des hommes. »

Champ céleste, Duy Anh Nhan Duc, 2018.

A chacun son matériau de prédilection. Duy Anh Nhan Duc a pour sa part un faible pour les plantes oubliées, les « mauvaises » herbes, et voue une affection particulière au pissenlit, dont il a, au fil des années, appris à percer les secrets. « C’est une plante que j’observe depuis tout petit ; à l’époque, on nous disait qu’elle avait un pouvoir magique et qu’on pouvait faire des souhaits à volonté en lui soufflant dessus. Ces mots porteurs d’espoir sont restés gravés en moi. » Pour l’Asinerie, où il présente son travail, l’artiste d’origine vietnamienne a, entre autres, imaginé une composition en suspension, un Champ céleste se reflétant sur le sol couvert de miroirs. En fond sonore, une composition signée Benoît Cimbé joue le rôle d’un souffle symbolique. Aucun traitement particulier n’est apporté aux centaines de pissenlits utilisés ici. « Dans la nature, cette plante donne l’impression d’être extrêmement fragile, rappelle Duy Anh Nhan Duc. C’est parce qu’on ne la connaît pas bien car, en réalité, il existe un stade de son développement qui permet de la cueillir sans que les aigrettes ne s’envolent. C’est par l’observation que l’on comprend les choses. Cela fait partie intégrante de mon travail, avec la promenade et la contemplation. »

Eclosion XXL (détail), Simone Pheulpin, 2017.

A la minutie et la patience nécessaires à ses recherches, répondent celles inhérentes à la pratique de Simone Pheulpin, dont les sculptures sont installées à l’étage. Evoquant de loin des fossiles, des coquillages et autres formes empruntées à la nature, elles se dévoilent dans toute leur complexité dès que l’on s’en rapproche. Depuis 35 ans, l’artiste s’applique à plier et épingler des bandes d’un même tissu en coton brut, écru, originaire de ses Vosges natales, pour donner corps à des pièces résultant d’un savant travail de plissage. Accrochées au mur, plusieurs radiographies témoignent du nombre incroyable d’épingles impliquées dans l’ouvrage et pourtant invisibles à l’œil nu. « Tous mes secrets sont dans les plis, glisse Simone Pheulpin dans un sourire. J’aime ce tissu : il est doux, ne fait pas de bruit. Je préfère par ailleurs le mot créateur à celui de sculpteur, car je ne taille pas, mais superpose les bandes. » D’une démarche à l’autre, le visiteur du Domaine de Chaumont-sur-Loire plonge dans une intimité singulière, un récit autonome et pourtant toujours étroitement cohérent au regard de l’ensemble des propositions réunies. Cela fait dix ans que la magie opère. C’est sans doute cela la force d’âme d’un lieu.

* Sont à découvrir toute l’année dans le parc historique, les installations d’Ursula von Rydingsvard, Andy Goldsworthy, Giuseppe Penone, El Anatsui, Tadashi Kawamata, Cornelia Konrads, Christian Lapie, François Méchain, Anne et Patrick Poirier, Nikolay Polissky, Vincent Barré, Armin Schubert, Patrick Dougherty, Dominique Bailly et Rainer Gross ; dans le château, les installations de Gabriel Orozco, Gerda Steiner et Jörg Lenzlinger, Jeffrey Blondes, Sarkis et Jannis Kounellis ; dans les Ecuries, les installations de Stéphane Guiran, Mathieu Lehanneur et Patrick Blanc ; enfin, dans la Cour de la Ferme, l’installation d’Henrique Oliveira.

Lire aussi « Le domaine de Chaumont-sur-Loire touché par la grâce » et « La pensée au jardin ».

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