Les digressions alchimiques d’Hicham Berrada

L’abbaye de Maubuisson, à Saint-Ouen-l’Aumône (95), accueille actuellement Hicham Berrada pour son exposition 74 803 jours. L’artiste franco-marocain s’applique à gommer la frontière entre expérimentations scientifiques et réalisations artistiques pour montrer une nature invisible à nos yeux et pourtant bien réelle, tout en s’intéressant plus particulièrement à la notion d’entropie.

Méditation x 240, Hicham Berrada, 2017.

Ancienne abbaye royale de femmes, l’abbaye de Maubuisson fut fondée par Blanche de Castille en 1236. Agrandie au début du XVIe siècle, elle subit plusieurs pillages de la part des troupes protestantes durant les guerres de religion. Mais en 1786, sous l’impulsion de Louis XVI, le lieu perd sa fonction religieuse et, suite à la Révolution, est revendu en 1798 à des carriers qui feront du site une réserve de pierres taillées ; les trois quarts de l’édifice sont à l’époque déconstruits. Une partie du domaine sera rachetée en 1977 par le Département du Val d’Oise et, après de longues années de fouilles archéologiques et de travaux de restauration, le lieu ouvre ses portes au public en 1987. Quinze ans plus tard, l’abbaye de Maubuisson devient un centre d’art contemporain dont la programmation s’appuie sur l’invitation faite à des artistes de venir présenter un travail « interrogeant le lien entre création contemporaine et conservation du patrimoine », selon les mots d’Isabelle Gabach, sa directrice. C’est dans ces murs chargés d’histoire qu’Hicham Berrada nous convie à réfléchir sur la nature qui nous entoure et les effets auxquels elle est soumise.

Hicham Berrada
Le Jardin inaltérable, Hicham Berrada, 2017.

Inspiré par les jardins de la Villa Médicis, à Rome, dont il a été pensionnaire de 2013 à 2014, et les statues qui s’y trouvent, Hicham Berrada questionne l’action du temps, dont la pierre porte les stigmates, et le rapport des jardins à la nature. Il développe également une réflexion sur l’entropie, qu’il définit par le fait que « tout dans l’univers tend vers le chaos ». Une notion centrale dans Le jardin inaltérable, première œuvre présentée à Maubuisson, à travers laquelle l’artiste s’interroge notamment sur les possibilités d’y échapper. Dans la salle du parloir, se dresse un espace délimité par des bâches en plastique aux reflets dorés. Derrière les parois transparentes, un olivier en pot, haut de plus d’un mètre, est surmonté d’un lampe horticole à sodium qui permet la photosynthèse de l’arbre en intérieur. Son tronc est recouvert de feuilles d’or – « Un matériau qui ne subit pas l’entropie », explique l’artiste –, préservant ainsi l’arbre de l’action du temps. A ses côtés, des briques reconstituent un coin de mur, lui aussi entièrement recouvert de feuilles d’or. Une disposition évoquant l’image du paradis tel que promis aux pieux dans le Coran et, plus précisément, celle d’un jardin éternel. Hicham Berrada tente ici de mettre en place un espace aseptisé, s’aidant par ailleurs de lampes à ultraviolets bactéricides ; les visiteurs souhaitant y pénétrer doivent enfiler des surchaussures, des masques et des lunettes de protection afin de limiter au maximum le développement de bactéries au sein de l’installation. Autre élément de cette pièce, un écran sur lequel est affiché un programme informatique qui génère aléatoirement des points dont l’agrégation rappelle les vagues d’un milieu aquatique, présente ainsi un autre dispositif de résistance à l’entropie : le codage.

Masse et Martyr (détail), Hicham Berrada, 2017.

Le parcours se poursuit dans la salle du chapitre, plongée dans l’obscurité. En son centre, un aquarium rempli d’une eau que l’artiste a modifiée, la rendant plus électro-conductrice, et dans laquelle il fait passer du courant. A l’intérieur de l’aquarium, sont placées deux sculptures en bronze (technique de la cire perdue). Ces deux formes sans représentation explicite, d’un aspect brut, réagissent au contact de ce bain électrolytique. L’une se désagrège lentement, inévitablement, exposant ainsi l’effet de l’entropie en accéléré devant les yeux ébahis des visiteurs, habituellement incapables de percevoir un tel phénomène, alors que l’autre grossit, profitant du déclin de la première. Hicham Berrada exprime à travers son œuvre Masse et Martyr l’idée de destruction régénératrice présente dans les phénomènes naturels, mais également d’une installation dans laquelle les règles sont différentes, car modifiées par ses soins. Il souhaite « rendre visibles d’autres mondes grâce aux conditions » qu’il met en place ; ces mondes existent, et l’artiste les dévoile. Par un calcul, il a déterminé que durant les six mois d’exposition, les deux sculptures de bronze subiraient l’équivalent de 74 803 jours à l’air libre, selon l’effet normal de l’entropie. Nombre qui a donné son titre à la manifestation.
Passons à présent dans la salle des religieuses. Dans cette pièce toute en longueur, Hicham Berrada organise une escale contemplative. Sept appareils photo ont filmé le lieu vingt-quatre heures durant, au début du mois d’octobre. Les images ainsi capturées sont projetées sur sept écrans disposés respectivement chacun à l’endroit d’où elles ont été prises. Via cette installation (Méditation x 240), l’artiste cherche à perturber notre perception de la temporalité par un processus d’accélération (24 heures de vidéo sont condensées en 3 minutes et 40 secondes) : « La science est un outil qui agit sur le réel pour le modifier », indique-t-il. En incluant le soleil, dont les images témoignent de la course en accéléré, il attire aussi notre attention sur le miracle de la nature toujours en mouvement que nous avons tendance à oublier.

Présage (détail), Hicham Berrada.

La dernière découverte se situe dans les anciennes latrines de l’édifice. Privée de source de lumière, la salle est éclairée par un écran mural diffusant la vidéo d’un dispositif de création mis en place lors d’une performance. Dans un bocal circulaire, l’artiste s’apprête à créer un monde éphémère, un nouveau paysage d’une nature toujours invisible, mis au monde dans une eau modifiée chimiquement ; il ajoute des cristaux et des minéraux dont il garde le secret. La réaction est sensationnelle : tout un monde étonnant se développe, tantôt vallonné, tantôt abrupt, agrémenté de ce qui ressemble à de la végétation, permise par la croissance fulgurante de certains minéraux dans cette eau chimique. Intitulée Présage, cette vidéo en temps réel de 11 minutes inscrit la toile des peintres paysagistes dans un bocal de 10 x 10 cm ! Hicham Berrada interroge la notion de paysage, dont il rappelle qu’elle est habituellement associée à « un regard à 1,70 mètre du sol sur la nature », et montre l’infinité des formes qu’elle recouvre, visibles ou non par notre regard. Un regard assurément conquis au fil de cet ensemble de propositions à vivre jusqu’au 22 avril prochain.

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