Dévier son regard et voir le monde

Inaugurée lors de la quatrième édition du Fite – Festival international des textiles extra ordinaires – à Clermont-Ferrand, l’exposition Déviations est à découvrir au Musée Bargoin jusqu’au 6 janvier. Elle invite les spectateurs à changer leur regard sur le monde et les hommes à travers 80 pièces, issues des collections patrimoniales du musée, d’institutions publiques et privées, ou appartenant à des collectionneurs et des artistes du monde entier. Le parcours s’organise autour de quatre thématiques, qui illustrent le processus de déviation : Transgression, Circulation, Carambolage et Transcendance.

Vue de l’installation Corail/Artéfact, Jérémy Gobé.

Après Métamorphoses en 2012, Renaissance en 2014 et Rebelles en 2016, le musée Bargoin présente Déviations, exposition inaugurée dans le cadre de la 4e édition du Fite – Festival international des textiles extra ordinaires –, qui s’est tenue du 18 au 23 septembre dernier à Clermont-Ferrand. Avec 80 œuvres textiles, photographiques et vidéographiques, provenant du monde entier, cette exposition permet aux visiteurs de penser autrement leur position dans le monde. « L’année 2018 est celle des Déviations, sujet polymorphe, délicat et passionnant. Présenter, questionner et stimuler les déviations textiles est une gageure. Elles nous sollicitent et nous engagent face aux grandes problématiques politiques, sociales, économiques, écologiques et culturelles contemporaines. Il ne s’agit pas d’imposer un regard, mais de donner à penser, à vivre et à partager », commentent Christine Athenor, commissaire générale du Fite, et Christine Bouilloc, co-commissaire du Fite et directrice du Musée Bargoin, dans l’éditorial du catalogue.
En guise d’introduction aux quatre thématiques – Transgression, Circulation, Carambolage et Transcendance – qui éclairent le processus de déviation, une immense installation de Jérémy Gobé, Corail/Artéfact, prend place au premier étage de l’institution muséale. L’artiste développe une démarche globale soucieuse du devenir de la filière textile, de son savoir-faire et des hommes qui le détiennent et s’est associé, pour ce projet, à la Scop Fontanille, une entreprise de dentelles mécaniques du Puy-en-Velay. Après avoir constaté que son motif « point d’esprit » avait une grande similitude avec la vue microscopique d’une cellule de corail, le plasticien a partagé sa découverte avec la chercheuse en biologie marine Isabelle Domart-Coulon. Ensemble, ils décident de mettre en place un protocole afin de montrer que la dentelle est l’interface idéale entre le corail et son milieu environnant en vue de recoloniser les récifs décimés. Parallèlement à ce travail, Jérémy Gobé a créé une œuvre monumentale composée d’étagères remplies d’échantillons de dentelles de la Scop Fontanille, dévoilés pour la première fois au public. Corail/Artéfact met en relation la disparition de la barrière de corail et les menaces qui pèsent sur la transmission du savoir-faire textile.

Pièces de la collection Printemps-Eté 2018 Qui suis-je ?, Naco Paris.

Après cette installation riche en enseignements, place à la première thématique de l’exposition : « La transgression, mouvement intérieur est le point de départ, l’amorce d’un processus de déviation, l’impulsion qui permet le passage à l’acte et initie le mouvement, l’intention d’un changement, la sensation d’un inconfort, d’une incertitude ou au contraire d’une certitude, d’une envie d’autre chose, un besoin d’une prise de position ou de décision pour des raisons multiples », expliquent Christine Athenor et Christine Bouilloc. Qui pouvait mieux illustrer ces propos que le créateur de mode français Naco Paris ? Personne. Avec son style indépendant et anticonformiste, il est décrit par la presse comme « le seul créateur de mode qui n’aime pas la mode » ou encore de « Robin des Bois de la mode ». Pour Déviations, Naco Paris présente des pièces de la collection Printemps-Eté 2018 « Qui suis-je ? ». Colorées, pailletées et provocantes, ces créations dénoncent la folie de la consommation de l’industrie du luxe.
La transgression entraîne de multiples formes d’échanges, touchant à la fois aux sphères matérielle et immatérielle. La circulation des personnes, comme celle des matières, des objets et des idées est une part essentielle et déterminante de l’histoire humaine. Dans ce sens, Alexis Peskine a choisi de créer un parallèle entre Le Radeau de la Méduse, de Théodore Géricault, et le sort des migrants dont les bateaux ont échoué pendant qu’ils tentaient d’atteindre l’Europe. Les photos qu’ils présentent sont extraites d’un film qu’il a réalisé. Sur l’une d’elles, au Trocadéro à Paris, un jeune homme africain arbore une couronne de tours Eiffel dorées, en tient quelques-unes à la main et porte un boubou taillé dans des cabas en plastique à carreaux. Medusa montre une femme noire, avec la même couronne, tenant un enfant blond dans ses bras. Reprenant l’image de la couronne d’épines du Christ, l’artiste fait de ces migrants des sacrifiés, eux qui ont tout quitté pour une vie qu’ils espéraient meilleure.

Images extraites de la vidéo Le Radeau de la Méduse, Alexis Peskine, 2016.

De ces circulations naissent des rencontres, des chocs, des collisions. « Le carambolage est cet exercice qui consiste à transformer un phénomène en un objet visible et tangible », c’est ainsi qu’est définie la troisième étape du processus de déviation. Le choc des cultures est abordé par François Mangeol, designer et plasticien, avec Occidorient. Bien plus qu’un tapis, cette œuvre est porteuse d’un message d’harmonie entre Orient et Occident. Il est le fruit de la rencontre entre deux grands symboles : le tapis persan, emblème de l’Orient, et le Times New Roman, cette typographie des années 1930, synthèse de la culture occidentale, utilisée ici comme unique motif. Un mélange de lyrisme et de réflexion pour le plus grand plaisir des visiteurs.
La transcendance est l’aboutissement du processus de déviation, elle affirme une nouvelle vision du monde et invite à ouvrir les consciences à une autre nature, souvent utopique, mais toujours poétique. Siwa Mgoboza a très bien compris ce concept. Al’occasion de Déviations, il présente D’après les Demoiselles d’Avignon, pour laquelle il juxtapose des bandes de shweshwe, un textile sud-africain, gommant ainsi toute perspective. Les personnages créés se fondent dans le décor tels des caméléons, illustrant le désir de symbiose voulu par l’artiste, tant dans les relations entre ces êtres que dans leur rapport à l’univers. La série Les Etres d’Africadia, dont fait partie cette œuvre, est une réponse créative à la discrimination et à l’exclusion : un espace où la fragmentation culturelle, politique et sociale du monde moderne s’exprime sous la forme d’une harmonieuse union. Siwa Mgboza décrit ce travail comme « la préfiguration politiquement viable d’une terre future ».
Entre poésie, utopie, rêve et désenchantement, Déviations amène les visiteurs à changer leur regard sur le monde qui les entoure. L’exposition est à découvrir jusqu’au 6 janvier au Musée Bargoin, à Clermont-Ferrand.

Contact
Crédits photos