Design Parade, une éthique de vie

Un week-end à Hyères ? Descendez à Toulon ! Jusqu’au 30 septembre à la villa Noailles, ainsi qu’à l’évêché de Toulon, de singulières expositions (en accès libre) nous suggèrent un art de vivre nourri par le dessin, l’épure des lignes, la couleur et l’éthique du matériau. Inaugurées fin juin lors du Festival Design Parade – connu pour son concours international de jeunes designers, il propose depuis 2016 un volet dédié aux arts décoratifs et à l’architecture d’intérieur –, elles portent un regard contemporain sur nos usages quotidiens liés au travail ou à l’habitat, qui passe par la mobilité, le bricolage de formes légères et le savoir-faire artisanal.

Le cours de l’eau, Arthur Hoffner.

Dans le cadre du concours international Design Parade 2018, le jury a notamment pointé deux projets qui illustrent de façon édifiante les pôles qui mettent constamment le designer sous tension : le Grand Prix du jury a récompensé le projet UVA, une hotte de récolte du raisin conçue par la portugaise Sara de Campos (diplômée de l’Ecal de Lausanne) répondant ici clairement à une réflexion sur l’ergonomie du travail, tandis qu’une mention spéciale a salué For the rest of us (notre photo d’ouverture), projet composé de micro-ordinateurs d’argile, de charbon, de grès… ou encore fabriqués à partir de cire d’abeille par deux étudiants américains, Alex Sizemore et Hank Beyer (Université de Cincinnati), pour sa posture critique, et sans doute plus conceptuelle, qui questionne non seulement nos modes de fabrication, mais aussi les usages imposés par l’industrie de la micro-informatique.
Des sous-sols de la villa, où sont exposés les projets des dix finalistes du concours Design Parade #13, aux merveilleuses fontaines « bricolées » d’Arthur Hoffner (Le cours de l’eau), à découvrir avant de s’immerger dans l’univers de Philippe Malouin (président du jury 2018) présenté à l’étage dans la fameuse piscine voulue par Marie-Laure de Noailles dans les années 1920, vous n’aurez pas trop d’un week-end pour explorer aussi les chambres de La Reine Jane, jeter un œil au squash et flâner dans les jardins. A l’occasion de cette treizième édition du festival, nous en avons rencontré le fondateur, et directeur de la villa Noailles, Jean-Pierre Blanc*, pour qui le croisement intergénérationnel des arts et des savoir-faire est bel et bien une éthique de vie.

De gauche à droite : Vue de la villa Noailles et son directeur Jean-Pierre Blanc.

ArtsHebdoMédias. – Sur le même modèle que le Festival international de mode et de photographie – qui offre un tremplin aux jeunes créateurs par le biais d’un concours international – vous avez initié Design Parade en 2006. Quelle en a été l’impulsion ?

Jean-Pierre Blanc. – Cela a émané autant d’une demande des partenaires publics – la ville de Hyères, la métropole de Toulon, le département du Var ainsi que la région PACA –, que de l’histoire de la construction et des aménagements de la villa Noailles, avec, bien sûr, une conscience de la difficulté qu’ont les jeunes designers tout juste sortis d’école à pouvoir présenter leur travail et, a fortiori, à être soutenus.

En 2016, vous avez ouvert le volet « architecture d’intérieur », qui se joue à Toulon en même temps que Design Parade à la villa Noailles. Une nouvelle volonté des institutions publiques ?

Les arts décoratifs font partie intégrante de l’histoire des arts de notre pays. Pourtant, il y a très peu de manifestations pour les célébrer. Cela nous paraissait important de le faire et très complémentaire d’inscrire l’architecture d’intérieur dans le cadre du Festival Design Parade. Nous souhaitions également participer à la renaissance de la ville de Toulon et participer à cette dynamique.

De gauche à droite : Vue de l’exposition consacrée à Philippe Malouin et UVA de Sara de Campos.

Une certaine éthique du design et une forme de minimalisme, voire d’approche conceptuelle, semblaient être au cœur des projets sélectionnés cette année pour la treizième édition de Design Parade. Avez-vous ressenti cette tendance à la lecture des dossiers ?

Je ne participe pas au jury, mais il est évident que celui-ci donne une coloration à la saison présentée et qu’un jury composé par Philippe Malouin n’a pas échappé à cette règle… S’il compte Erwan Bouroullec parmi ses membres, il va certainement tendre vers la modernité et l’épure.

Quels liens avez-vous tissés avec l’artisanat local ?

Vue de l’exposition consacrée à François Passolunghi.

Depuis cinq ans, la villa Noailles promeut une entreprise ou une pratique artisanale de la région Paca afin de les mettre en lumière et de les soutenir s’ils en ont besoin, mais aussi pour que les jeunes créateurs, le public et les professionnels qui participent au festival en connaissent l’existence. Nous avons, par exemple, réalisé une carte des savoir-faire de la région, permettant aux artistes arrivant sur place de savoir avec qui travailler la céramique à Vallauris, la terre cuite à Salernes ou encore le tournage sur bois dans le Haut-Var, etc. Nous sommes toujours animés par cette double vocation de mettre en valeur les porteurs de savoir-faire et de leur faire rencontrer des artistes. D’ailleurs le lauréat du Grand Prix du jury profite désormais d’un accompagnement d’un an dans une entreprise locale. Pernelle Poyet fut la première lauréate (2016) à en bénéficier pour l’année 2018 ; la prochaine, Carolien Niebling, pourra travailler, en 2019, la moelle de rotin avec François Passolunghi, l’impression sur tissu chez Olivades ou bien s’inscrire en résidence à la verrerie de Biot ou à la Poterie Ravel. La liste n’est pas exhaustive !

Décidément, le lauréat est bien loti, puisqu’il bénéficie également cette année d’une bourse de recherche et de création autour de la lumière d’un montant de 5 000 euros, offerte par la maison Sammode. Outre la dotation, quels enjeux représente ce nouveau partenariat ?

Le lauréat pouvait déjà faire une expérience très intéressante avec la Manufacture nationale de Sèvres ou le Centre de recherche sur le verre qu’est le Cirva. En nouant ce partenariat avec la maison Sammode, l’un des plus grands fabricants de luminaires au monde, nous lui permettons de vivre une véritable aventure industrielle, ce qui nous semblait important. Nous avons décidé, il est vrai, de soutenir très fort le Grand Prix du jury, plutôt que d’aider mollement plusieurs artistes. Nous considérons qu’une étudiante comme Sara de Campos, sortie de l’Ecal de Lausanne, peut investir tous ces domaines de la création.

Le public de la ville de Hyères a opté pour un projet qui interroge la place du designer dans l’espace public avec La cité, un banc à partager. « S’asseoir sur un banc, c’est faire l’expérience commune et simultanée d’un dessin, c’est partager un même support matériel qui définit un lieu, induit une durée, réunit et dirige le regard », expliquent ses créateurs, Camille Viallet et Théo Leclercq. Hyères ne semble pas toujours avoir tiré les enseignements de 20 ans de design international proposé lors du festival – je pense notamment aux bancs municipaux en métal cuisant au soleil, installés dans la rue de la Poste et des banques. La mairie a-t-elle déjà souhaité pérenniser des œuvres dans l’espace public ?

Détail de l’exposition consacré à La Reine Jane, Lothaire Hucki.

C’est toujours très difficile d’intégrer l’art et le design dans l’espace public, avec les budgets qui sont les nôtres, les normes et les contraintes auxquelles sont assujetties les villes ! Nous avons déjà tenté l’expérience d’une commande de la ville de Hyères avec des projets de designers passés par le festival, mais c’est très compliqué ; nous avons fini par abandonner cette idée. La Scène nationale de Toulon, par contre, va faire dessiner son bar par l’un des lauréats. En 2016, David Pirone, fan de design, a décidé de redonner vie à un hôtel mythique de la ville, La Reine Jane, belle endormie située sur le petit port de plaisance du quartier de L’Ayguade. Reconnaissable à son balcon en porte-à-faux et à sa façade blanche, le bâtiment a le charme des constructions de la Riviera des années 1950 et fut le décor de quelques scènes du film Pierrot le fou, tourné par Jean-Luc Godard en 1965. Le décor était planté, il restait à imaginer les aménagements intérieurs. Loin d’une approche nostalgique, le propriétaire a opté pour la sélection de quatorze designers, opérant seul ou en duo (François Azambourg, Bless, Boudin, Valentina Cameranesi & Enrico Pompili, Julien Carretero, Sébastien Cordoleani, Thomas Defour & Antoine Grulier, Galliot & Peyroulet, Jean-Baptiste Fastrez, Constance Guisset, Claire Lavabre & Adrien Goubet, Odd Matter, Julien Renault & Amaury Caeyman, Inga Sempé), afin de concevoir autant d’interprétations contemporaines que de chambres disponibles. Les clients de l’hôtel ont pu les découvrir pour la première fois cet été. Des photographies des lieux prises par Lothaire Hucki et des croquis des designers font d’ailleurs l’objet d’une exposition à découvrir dans les escaliers du hall de la villa Noailles, mise en scène par Thomas Defour et Antoine Grulier (Superpoly).

La scénographie du hall d’accueil de la villa et de sa boutique prend des allures de plus en plus « arty », avec ses niches de plâtre blanc évoquant de grandes sculptures stylisées aux formes humaines. Qui donc s’est ici mis à l’œuvre ?

Celle-ci fait l’objet, depuis un an, d’une commande spéciale du festival de mode qui se tient en avril-mai et nous allons continuer ainsi. En l’occurrence, cette année, ce sont les designers Vincent Darré et Matthieu Cossé qui ont réalisé cette création.

Intervention signée Vincent Darré et Matthieu Cossé.

La villa Noailles était partie prenante de la douzième édition d’Art-O-Rama, salon d’art contemporain qui s’est tenu à Marseille du 31 août au 2 septembre : quelles synergies avez-vous en tête ?

Non seulement nous sommes contents de participer à des événements de qualité dans la région, mais c’était aussi pour nous un test d’éditeur : nous y avons présenté, de manière inédite, des objets de deux lauréats, soit les fontaines d’Arthur Hoffner, exposées lors de Design Parade à Hyères, et les dessins d’Alexandre Benjamin Navet, présentés au Festival d’architecture d’intérieur de Toulon. Pour une première expérience, on a plutôt bien vendu ! Cela nous a permis, en outre, de faire le tour des expositions proposées par Toulon Métropole – à l’Hôtel des Arts, à l’évêché, à la villa Noailles, ainsi qu’à la fondation Carmignac sur l’île de Porquerolles – avec les collectionneurs de la foire, dans la journée du lundi.

De gauche à droite : Dessin signé Alexandre Benjamin Navet (Vases) et détail de l’exposition de Ecole supérieure d’art et de design – Toulon Provence Méditerranée.

Des réjouissances particulières sont-elles à prévoir pour les Journées du patrimoine du 15 et 16 septembre ?

Des visites guidées à la villa Noailles sont organisées pour le public tout le week-end sur inscription.

Qu’avez-vous demandé au président Emmanuel Macron quand il est venu en visite à la villa Noailles avec sa femme ?

(Rires) C’est impoli de demander cela, ça ne se fait pas ! Mais nous avons beaucoup échangé.

* Directeur de la villa Noailles, Jean-Pierre Blanc a fondé le Festival international de mode et de photographie à Hyères en 1986, puis Design Parade en 2006, et son nouveau volet dédié à l’architecture d’intérieur, à Toulon en 2016.

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