Des machines et des hommes

L’automne se veut numérique en Occitanie et la question du dialogue entre l’homme et la machine au cœur du débat artistique. Langages machines et bientôt Gamerz à Aix-en-Provence, Accès)s(#17 dans les Pyrénées ou bien ON pour Octobre Numérique en Camargue et en Avignon… Au moins quatre festivals se déploient sur le territoire de la langue d’oc, convoquant des discussions, des rencontres et des ateliers autour d’installations numériques.

Confiez leur vos désirs (exposition Machines utopiques), Laura Haie.

C’est autour du thème « Machines sensibles », choisi par Christian Delécluse, artiste et commissaire invité cette année, que s’articule le Festival accès)s(#17, à découvrir jusqu’au 9 décembre dans les communes de Pau et de Billière. Alors que l’intelligence artificielle, fleuron des techno-sciences des années 1980 s’immisce dans le discours politico-libéral de la « nouvelle » économie comme une colonie de champignons après l’ondée, des installations mûries par des artistes pionniers du numérique tels que Zaven Paré, Benjamin Grosser, plus récemment Fabien Zocco ou le plasticien irlandais Malachi Farrell, avec ses caméras de surveillance inversées (Qui fait quoi ?, 2017), en dénoncent parfois par l’absurde, les travers et la rhétorique du progrès. Plus d’une dizaine de plasticiens – parmi lesquels Dominique Peysson, investie dans une recherche entre art et science et auteure du passionnant essai L’Image-matière, matériaux émergents et métamorphoses imaginaires, aux éditions Dis Voir –, y mettent en scène ou en exergue des phénomènes réfléchissant nos fragilités et les comportements que nous mettons en place pour tenter de les contourner. Mais il s’agit aussi de nos désirs et de nos projections, comme avec les Machines utopiques nées de l’imaginaire de jeunes artistes et designers. Elles sont les fruits d’un appel à projet national et de résidences à la Gaîté Lyrique, à Paris, et au Bel Ordinaire, à Billière, qui révèlent ou extrapolent d’autres relations que nous pourrions entretenir avec les machines dans le futur. Présenté à Pau jusqu’au au 28 octobre, ce deuxième volet de l’exposition sera proposé au Lieu Multiple/Espace Mendès-France de Poitiers (coproducteur du projet) au premier trimestre 2018.

De Babel à Siri

Max Paskine devant Tour de Babel.

A la Fondation Vasarely, et dans le fief de l’association Seconde Nature à Aix-en-Provence, où une monographie est consacrée à l’artiste et compositeur sonore marseillais Max Paskine, c’est la question du langage et de l’écriture qui est mise en jeu. Une quinzaine d’installations numériques transposent le code informatique ou en repoussent les limites, convertissant des formes plastiques, visuelles et sonores en dérives poétiques, parmi lesquelles on peut citer les écritures automatiques de Thierry Fournier (Oracles) ou d’Albertine Meunier (DadaPrint3r), dont les pièces détournent les logiciels de suggestion textuelle issus des Smartphones et autres technologies de reconnaissance vocale développées par Google. Jouant sur de plus subtiles Recombinaison(s) aléatoires, la Canadienne Véronique Béland nous offre des oracles issus du futur par le biais du cosmos – à condition toutefois de laisser sa main posée sur une météorite indexée d’un capteur tactile pour en établir la connexion ! Quand Paskine choisit de remonter à l’origine du langage, aux prémices de l’incompréhension, du bruit, de la confusion et par là même, de la diversité des cultures, il ordonne un lent effondrement des pixels qui reproduisent sa Tour de Babel numérique, empruntée à Pieter Brueghel l’Ancien. Avec Relique Paracha Noah, il questionne notre rapport au monde et à la mémoire à travers la traduction successive de la Genèse, utilisant Google Translate dont l’interprétation de nouvelles pratiques sociales et le vocabulaire contemporain s’immiscent dans le texte au fur et à mesure des versions mises à jour, nous laissant perplexes. Et c’est avec toute la radicalité et la froideur d’un texte gravé dans le marbre que Pascal Bauer nous livre l’extrait d’un « tchat » dont il fut témoin sur le Net : Master_of_The_Wolves (2013) fait l’effet irréversible d’un témoignage instantané révélant toute la détresse existentielle de l’individu aliéné par les diktats du consumérisme sociétal. Jusqu’au 22 octobre, l’exposition Langages machines met en scène des pièces historiques qui méritent d’en faire l’expérience : s’asseoir face à la machine à écrire de Laurent Mignonneau et Christa Sommerer (Life writer, 2006) et générer par ses propres mots des créatures hybrides sur la page blanche (1), ou bien approcher son oreille près des enveloppes de Cléa Coudsi et Eric Herbin (Où maintenant, 2016), vibrant comme les membranes de hauts-parleurs au son de rendez-vous donnés par SMS que les artistes ont transposés en voix de synthèses. On aurait d’ailleurs préféré des timbres de voix humaines face à une aussi fragile installation visuelle. Mais les temps sont rudes et la critique facile.

Le Critique Automatique, Antoine Schmitt, 1999-2017.

Antoine Schmitt a profité de l’exposition pour mettre à jour Le Critique Automatique (1999) qui génère, avec toute l’ironie qu’il se doit, un texte « original » pour chacune des installations présentées à partir d’un phrasé emprunté au milieu de l’art contemporain. N’en prenons pas ombrage ! Car c’est plus largement notre capacité à produire du « wording » que met en évidence son transcripteur, cette propension à fomenter un type d’écriture corporatiste qui délimite le territoire des sachants, des donneurs d’ordres ou d’opinion, de celui du commun des mortels… Quitte à noyer le poisson dans un nuage de fumée. A ce titre, d’ailleurs, nous ne saurions que trop recommander la lecture du dernier éditorial de Céline Berthoumieux, directrice de Zinc, le Centre de création et de médiation dédié aux arts et aux cultures digitales fondé à Marseille en 1998 : La fumée sans feu est un véritable plaidoyer en faveur de la résistance des artistes (et de ceux qui les entourent) à prendre des risques sans cesse renouvelés et à questionner avec sagacité les enjeux les plus complexes de notre société, à l’heure où les termes de start-up, smart city, ou french tech tendent à « enfumer », dit-elle, notre quotidien, par des effets de signifiants sans fondement significatifs.

Décryptage

Vestiges 2.0 : 202 after B.O. (pièce présentée dans le cadre du Festival Gamerz), Thomas Molle, 2017.

En effet, si la plupart des installations numériques exercent une certaine fascination sur le public – néophyte ou pas –, elles sont bien souvent le support ou la métaphore d’une prise de conscience contre les dérives du paradigme digital. Avec humour et clairvoyance, l’artiste Cécile Babiole, qui s’inspire dans son œuvre du titre de la nouvelle de Philippe K-Dick, Copies non conformes (1956), nous raconte qu’à l’issue d’un cataclysme sur terre, des extraterrestres bienveillants tentent de reproduire à partir de bill tongs (sortes d’imprimantes 3D encore inexistantes à l’époque du roman) les objets que nous avions perdus. Mais à force de s’appliquer à reproduire, les machines s’épuisent et les objets se délitent. Partie de cette allégorie, l’artiste nous propose ici une vanité 3D (photo d’ouverture), sous la forme sculpturale de polices de caractères de moins en moins bien reproduites formant les dix lignes répétitives chères à notre scolarité enfantine : « Je ne dois pas copier ». CQFD !
Que dire des diagrammes de Jerry Galle (Deep text, 2017), qui ressemblent à ses tableaux de fils tendus réalisés dans les années 1970 alors que l’artiste, dont la quête « vise à asservir poétiquement les machines pour créer » ses pièces, détourne ici les méthodes de deep learning basées sur l’apprentissage des réseaux de neurones artificiels utilisés par Siri et Google Now. Le résultat est pour le moins ésotérique et ne comptez pas sur nous pour en détailler la méthode employée !

Black sound (pièce présentée dans le cadre de l’êxposition Black Chorus, Festival octobre Numérique), Cléa Coudsi et Eric Herbin.

Il va sans dire que les œuvres utilisant des pratiques ou des supports numériques endossent un rôle pédagogique qui leur confère un statut à part sur la scène artistique ; elles portent des concepts novateurs complexes et évoluent dans des circuits où l’on demande de plus en plus aux artistes de faire de leurs « créatures » les exemples d’une médiation culturelle et d’ateliers pédagogiques. A ce titre, les équipes de Zinc et de Seconde Nature annonçaient, le 15 septembre dernier, la mise en ligne de la plate-forme Repère Numériques, consignant par là-même trente ans d’expériences réunies sur un même site par des fiches d’expositions, des portraits d’artistes et des descriptions d’œuvres, mais aussi par la circulation d’outils visant la transmission de pratiques créatives. Une belle initiative, quand s’avance le spectre de l’ésotérisme et de la magie, face à la surenchère technologique, la complexité des systèmes propriétaires et les multiples sauts quantiques dont le public peine à suivre l’accélération et la pertinence des directions choisies : « Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie » ; c’est bel et bien sur cette affirmation d’Arthur C. Clarke (2) que se positionne, avec une distance toute calculée, la 13e édition du Festival international des arts multimédia Gamerz : donner à voir et à comprendre une partie cachée, voire occulte, des technologies réservées d’ordinaire à des initiés fait partie du programme qui se déroulera dans cinq lieux culturels d’Aix-en-Provence, du 3 au 12 novembre prochain. La manifestation s’annonce sous la forme d’un parcours pensé comme un espace de liberté et de réflexion, dont les créations artistiques sont censés questionner nos modes d’interactions avec les machines à travers le prisme de la magie et de l’irrationnel. Autrement dit, en langue d’oc, on décrypte le code mais pas de langue de bois ! A lire pour préparer son parcours, un petit essai fort bien documenté sur le sujet : Magie et technologie, de Manuela de Barros, publié aux éditions Supernova et récemment réédité aux éditions UV.
Parallèlement, la 8e édition du Festival Octobre Numérique, qui s’étend jusqu’au 19 novembre d’Arles en Avignon, en passant par Saint-Martin-de-Crau, mais aussi Aix-en-Provence et Tarascon, a choisi de mettre un coup de projecteur sur la vitalité numérique d’un territoire, favorisant ainsi les échanges élargis et les synergies entre les différents acteurs du monde digital. Outre ses expositions, ses conférences, ses ateliers et ses projections, la manifestation accueille en Arles une grande soirée festive dédiée au jeu vidéo et à toutes les formes d’images contemporaines animées, produites autour de cet univers le 21 octobre. Come ON !

(1) Lire notre article sur le sujet.
(2) Hazards of Prophecy : The Failure of Imagination, issu de Profiles of the Future.

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