De retour de l’ailleurs

Réinterpréter la vision d’une ville avec un regard extérieur, international, c’est l’esprit de la saison culturelle d’Un Eté au Havre et celui qui a présidé à la naissance de la Bande des Havrais : un projet permettant à des artistes du Havre de partir en résidence à l’étranger pendant plusieurs mois. L’exposition Retour du vaste monde, présentée jusqu’au 14 avril au Musée d’art moderne André Malraux de la ville portuaire, rend compte des travaux de certains d’entre eux, inspirés de leur volonté de partager leur expérience de l’ailleurs.

Rond de serviette (extrait de The Passager III : présence), Christophe Guérin.

Ancré face à la mer, le Musée d’art moderne André Malraux du Havre évoque indéniablement le voyage. Liberté et espace sont les maîtres mots du lieu, dont l’architecture et les grandes verrières laissent la lumière inonder les deux étages. Voyage, espace, liberté. Il n’y avait pas meilleur endroit pour présenter Retour du vaste monde, une exposition de 11 artistes de la Bande des Havrais, venus raconter leurs résidences effectuées à divers endroits de la planète. Ils sont partis entre 2016 et 2018 vers des destinations de leur choix : Tokyo, Liverpool, Brasilia, Détroit ou encore Montréal… Aujourd’hui de retour, ils proposent au public de découvrir leur voyage et leurs œuvres portant la marque de l’ailleurs.
Vivre une épopée, devenir un passager, suivre pendant plusieurs semaines le rythme d’un navire de commerce, c’est le choix qu’a fait Christophe Guérin, artiste cinéaste. « Du “voir partir” au “vouloir partir” il n’y a que le désir, celui de prendre le large, mettre les voiles, s’éloigner des côtes », confie-t-il pour expliquer son envie d’une résidence sur un cargo prenant la direction de la mer des Caraïbes. « Un espace paradoxal, à la fois lieu fixe et délimité, mais toujours en mouvement sur l’infini de la mer. » Il décide alors de filmer son expérience pour la transformer en un documentaire de 71 minutes, Fendre les flots. The Passenger, l’œuvre qu’il présente pour Retour du vaste monde, s’articule en trois parties : un nouveau montage réalisé à partir des rushs du premier film et augmenté d’éléments sonores extraits notamment de films de fiction, une série de plans fixes qui contrastent avec le mouvement de la mer et du navire, s’immergeant dans l’imagerie du passager, et une mise en décor des repas qu’il prit seul à bord du cargo pendant toute la durée de la traversée.

Drawing by walking, Patrice Balvay.

De l’autre côté de l’Atlantique, à Détroit aux Etats-Unis, François Trocquet a parcouru la ville pour en saisir la diversité des paysages urbains. Son objectif était d’interroger le rapport entre sa ville de départ, le Havre, et celle l’accueillant en résidence. Pour l’exposition, l’artiste propose Détroit-Le Havre, une sélection de 23 dessins d’un étonnant réalisme. Discipline également au cœur du travail de Patrice Balvay. L’artiste a choisi le Japon, un pays qui le « fascine depuis longtemps par sa culture qui conjugue de manière sidérante les contraires, comme le cru et le cuit, la brutalité et le raffinement, la pudeur et l’exhibition ». Il a par ailleurs voulu explorer plus avant l’idée de pratiquer le dessin comme une performance. Ainsi, pour le projet Drawing by Walking, Patrice Balvay a arpenté les rues de Tokyo et ses environs. Une journée de marche, une journée de dessin, une journée de marche, une journée de dessin… Dans son atelier, souvenirs et impressions lui reviennent et se couchent sur papier. Ces dernières années, l’artiste a tissé des liens entre dessin et danse ; l’exposition de ses œuvres sera ainsi accompagnée d’une performance avec la danseuse Margot Dorléans.
Qu’est-ce que l’ailleurs ? Question centrale pour La BaZooKa, duo qui réunit Sarah Crépin, chorégraphe, et Etienne Cuppens, metteur en scène : « Partir ailleurs est devenu notre matière de travail », expliquent-ils. Les deux artistes ont créé un ailleurs hybride entre fiction et réalité. Ils ont partagé leur résidence sur un blog, en postant régulièrement des photos de leurs deux personnages, le Lapin et la Poupée, dans des cadres naturels, avec toujours la même question : « La BaZooKa est partie ailleurs, mais où ? ». L’idée était d’échanger avec les visiteurs du site sur le fantasme du voyage, tout en gardant leur destination secrète, et de les encourager à questionner leur propre rapport à l’ailleurs. Au MuMa, La BaZooKa présente Antipodes, installation qui rassemble des clichés sous forme de cartes postales et où les visiteurs sont invités à répondre à la question « Qu’est-ce que l’ailleurs », en écrivant à même une vitre. On se balade dans Retour du vaste monde comme à la surface d’une mappemonde artistique, qui donne à chacun l’envie de voyager et de rêver d’un certain ailleurs.

Dessins au stylo signés François Trocquet.
Contact

Retour du vaste monde, jusqu’au 14 avril au Musée d’art moderne André Malraux, au Havre.

Crédits photos

Image d’ouverture : Antipodes (série) © La BaZooKa – Rond de serviette © Christophe Guérin – Drawing by walking © Patrice Balvay – © François Trocquet