Les datas du bonheur par Magali Desbazeille

Desbazeille

Le 25 novembre dernier, munie d’une tablette digitale, debout sur un bureau tapis de marche en action, Magali Desbazeille donnait une conférence performée à la Maison Populaire de Montreuil. Un exercice qu’elle réitère ce samedi 10 décembre au Centre d’art La Terrasse à Nanterre(1). Rencontre.

Magali Desbazeille
Tout à fait satisfait, plutôt satisfait, pas du tout satisfait, Magali Desbazeille.

« Vous allez enfin tout savoir sur la quantification du ressenti dans nos grandes institutions ! Comment l’ONU, Eurostat, l’Insee, l’OCDE mesurent notre moral, notre satisfaction, notre bonheur et même le sens que nous donnons à nos vies », promet l’artiste qui, sans relâcher le pas – parce qu’il faut beaucoup marcher pour être heureux – nous transmet 45 minutes d’informations brutes, analysées, quantifiées, indexées, jusqu’à l’absurde, dans un exercice de haute volée. Pas du tout satisfait, plutôt satisfait, tout à fait satisfait est le titre de cette performance, qui questionne la notion de datas en termes de quantification, comme d’interprétation, de méthodologie quant à leur collecte ou leur restitution formelle. Cette performance n’est cependant que le deuxième volet d’un travail de recherche et d’interviews mené pendant près de deux ans par l’artiste : dans un appartement témoin, scénographié à la Maison Populaire de Montreuil, Magali Desbazeille nous restitue, jusqu’au samedi 10 décembre inclus, une œuvre de création multimédia originale, aussi rigoureuse que décalée. L’Année Mondiale de l’Indice Postérieur Net et du Bonheur National Brut (image d’ouverture) fut concoctée lors d’une résidence débutée en avril, avec le concours d’une petite équipe d’experts en visualisation opendata et en développement numérique, autant qu’en gravure ou en graphisme, et avec le soutien financier du CNC/Dicream. L’installation multimédia s’inscrit elle-même dans le troisième volet de l’exposition proposée par les commissaires Marie Koch et Vladimir Demoule : 3/3 Entropies : Comment bâtir un univers qui ne s’effondre pas deux jours plus tard. Un programme ambitieux !

C’est dans les fauteuils confortables de « l’appartement témoin » mis en scène à la Maison Populaire de Montreuil que nous avons rencontré Magali Desbazeille : l’artiste, dont l’œuvre multimédia emblématique Tu penses donc je te suis a fait le tour du monde depuis 2000, entérine par cette double posture sur la restitution des quantifications du bonheur, une démarche artistique sociopolitique pleinement assumée.

ArtsHebdoMédias. – Quelle a été l’impulsion de ce travail et en quoi se démarque-t-il de celui d’un journaliste ou d’un scientifique ?

Desbazeille
L’Année Mondiale de l’Indice Postérieur Net et du Bonheur National Brut (détail), Magali Desbazeille.

Magali Desbazeille. – Comment adopter une démarche artistique répondant à une forme d’engagement sociétal sans emprunter une posture militante ? Je me suis posée cette question. Au lieu de manifester dans la rue, j’ai pensé que je pouvais célébrer quelque chose de génial et d’inespéré en 2016. J’ai alors découvert dans l’éphéméride la Journée du bonheur, au même titre que celle de la femme, du coloriage ou de l’orgasme, sauf que celle-ci émanait d’une proposition de l’ONU et non d’une association fantaisiste. Depuis le 20 mars 2012 l’Assemblée générale des Nations Unies proclame la Journée internationale du bonheur et publie son « World Happyness Report ». Qui en a rédigé les questions, et pour qui ? S’agit-il d’une forme de naïveté de la part de l’institution ou d’une imposture ? Une loi passée en France en 2015 préconise bien de quantifier les indicateurs du bonheur. De nombreux pays – le Bhoutan depuis 1972 – ont leurs statistiques sur la question. Depuis 1776, la Déclaration d’indépendance des Etats-Unis affirme que parmi les droits inaliénables se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. J’ai donc ouvert une recherche : considérant, d’une part, qu’il était absurde de vouloir quantifier quelque chose de l’ordre du ressenti et, d’autre part, que si l’idée du bonheur n’était pas appréhendée de manière statistique, elle ne comptait pas.
C’est cette « quantophrénie » qui m’a intéressée et cette idée que dans la mesure où on ne peut quantifier un bonheur normé, on demande aux gens de se noter : tout est basé sur l’autoévaluation, qui me semble générer de grandes disparités culturelles tout en étant très subjective. J’ai fait beaucoup de recherches sur Internet et mené plus de quinze heures d’interviews d’experts, parmi lesquels un sociologue de la quantification, un prospectiviste de l’Unesco, deux chercheurs ayant travaillé sur l’apparition du bonheur au XVIIIe siècle, un responsable du Centre du bonheur national brut au Bhoutan, un curé interrogé sur la notion du bonheur et de « l’au-delà » au Moyen Age. Cependant, ces interviews n’apparaissent guère dans l’installation plasticienne. Et je n’ai utilisé pour la performance que 45 secondes d’un fichier audio de Claudia Senik, économiste du bonheur. Dans l’œuvre multimédia comme dans la performance, je me présente clairement en tant qu’artiste et non en tant que scientifique délivrant un savoir objectivé : je propose l’état de mes recherches et la sérendipité de mon parcours, avec de nombreuses anecdotes et une posture scénique très identifiable.

Comment cette idée d’appartement témoin vous est-elle venue à l’esprit ?

En tant que plasticienne, je me rendais bien compte qu’une dimension importante du travail résidait dans ce qu’on appelle le « display » d’information : comment transmettre toutes ces données statistiques dans une exposition où l’attention du visiteur est volatile. Pendant que je faisais toutes ces recherches, j’ai pensé à l’appartement témoin pour deux raisons : il représente à la fois l’intime et l’espace normalisé mondialisé.

Mais pourquoi cette esthétique un peu désuète ? Est-ce pour renvoyer à la nostalgie des années 1950 et du début des Trente Glorieuses ?

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L’Année Mondiale de l’Indice Postérieur Net et du Bonheur National Brut (détail), Magali Desbazeille.

C’est ce que vous voyez ? Pourquoi pas ! Mais en ce qui me concerne, j’ai surtout voulu représenter l’esprit « beaux-arts » d’un appartement bourgeois, avec les livres du salon arborés en décoration, le portrait de famille et des cadres au mur. J’ai choisi l’emploi de gravures avec différentes valeurs de gris, l’utilisation de maries-louises, d’une typographie classique – l’Alegria – et d’encadrements de couleur bois ou beige de « bon goût » sur lesquels je projette de la lumière ou des données inscrites à la main. Je souhaitais questionner la statistique dans une esthétique décalée, très éloignée du troisième millénaire et du style « power point », avec ses couleurs bleue, rouge, verte bien identifiées. Même si tout y est – vidéos et tutoriels questionnant la méthodologie, graphes etc. –, il m’importait que l’on regarde ces datas sous un autre registre. Je me demandais si cela en donnerait une lecture différente. C’est cette notion de registre qui m’intéresse, d’un point de vue général : en 2013, dans le cadre d’une exposition à La Panacée de Montpellier(2), par exemple, j’avais reconstitué quatre typologies de musées – art contemporain, art numérique, arts et traditions populaires, arts et métiers –, afin de montrer comment, sur un même sujet et selon les registres, les esthétiques et les discours changent et sont codés. L’œuvre en elle-même questionnait l’impact des technologies nouvelles sur le langage et, plus spécifiquement, comment l’apparition des touches du téléphone avait eu un impact anthropologique énorme auprès de populations qui ont dû latiniser leur écriture pour pouvoir échanger, alors que leur langue était à priori orale, ou bien écrite dans un autre alphabet.

Mis à part le ton employé, dans lequel on décèle une certaine ironie, vos informations sont-elles fiables et que voulez-vous dire, au fond, par ce regard critique sur la quantification du bonheur ?

Magali Desbazeille
L’Année Mondiale de l’Indice Postérieur Net et du Bonheur National Brut (détail), Magali Desbazeille.

Toutes les données transmises ici sont issues de grandes institutions, l’ONU, Eurostat, l’Insee, l’OCDE et ont été publiées dans les médias. Je n’ai pas choisi, par exemple, d’y intégrer les grands mouvements citoyens, comme La Fabrique Spinoza qui a pourtant convoqué tout un « think-tank » sur le bonheur citoyen. J’ai préféré me concentrer sur les valeurs fournies par les institutions et questionner leur méthodologie, qui apparaît fortement contestable : je trouve ainsi dommage qu’on relaye les analyses de l’ONU comme des évidences, alors qu’au fond, ce sont des données extraites par l’entreprise Gallup, auxquelles la presse n’a pas directement accès. Je pense qu’il y a là une forme d’instrumentalisation de toutes ces données pour leur faire dire ce qu’on a envie qu’elles disent et, en même temps, il y a cette prise de conscience qu’il faut changer les instruments de mesure, que les curseurs bougent. C’est ce double mouvement qui m’intéresse. Beaucoup d’œuvres multimédias mettent en exergue une fascination pour un flux de datas, pour leur affichage. Ici, c’est clairement la dimension anthropologique et géopolitique qui est mise en avant. D’ailleurs, Chronologie dans l’exhaustif du rapport bonheur et politique (NDLR : une des vidéos diffusées dans l’appartement) met l’accent sur la dimension politique du bonheur d’après Aristote alors que, selon Rousseau, la quête en paraît plus individuelle ; de nos jours, avec l’ONU, tout en essayant de sortir de la dictature du PIB, ce sont les paramètres économiques qui s’en dégagent, même si l’on voit bien que de nouvelles questions liées à la vie sociale, aux amis sur lesquels on peut compter, etc., apparaissent désormais dans les sondages et se recoupent dans différentes institutions. Dans de nombreux pays, on vous demande si vous trouvez que les femmes sont traitées avec dignité et respect. A cette question tout le monde peut répondre oui !

Avez-vous d’autres projets en cours ?

Pour une exposition qui va avoir lieu en janvier au 116 à Montreuil(3), je travaille actuellement sur l’idée de reconstitution de prototype de lés de papiers peints politiques : comme ceux qui ont été créés à la Révolution, avec des emblèmes et des paroles révolutionnaires, pour transmettre des messages sur les murs de la cité, dans les institutions et les administrations publiques, ou bien ceux qui, sous l’Empire, promouvaient les symboles napoléoniens… Des papiers peints de fiction, également, projetant le graphisme statistique en 2020, où les camemberts, graphes en barre et autres courbes seraient devenus des motifs, comme autant de messages subliminaux.

(1) La performance Tout à fait satisfait, plutôt satisfait, pas du tout satisfait est présentée ce samedi 10 décembre à 18 h à la Terrasse, à Nanterre, dans le cadre de l’exposition Données à Voir (jusqu’au 23 décembre), placée sous le commissariat de Thierry Fournier et Sandrine Moreau.
(2) Conversation électrique 2013 Le Rétro-Musée de Montpellier en 2041 a été présentée dans le cadre de l’exposition Conversations électriques, proposée par La Panacée, à Montpellier, de juin à décembre 2013.
(3) En janvier 2017, Magali Desbazeille exposera au Centre d’art Le 116, à Montreuil, une nouvelle œuvre dans le cadre de l’exposition Marelle 3, conçue et coordonnée par Jean-François Chevrier et Elia Pijollet.

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