Le cri de Suohpanterror

« Il s’agit de la nécessité de notre libération et de notre survie collectives. Nous n’avons d’autre choix que de nous battre ou mourir. Il n’y aura pas de victoire finale, juste une lutte perpétuelle. » Dès la page d’accueil de son site Internet, Suohpanterror donne le ton. Depuis 2012, ce collectif d’artistes anonymes « sévit » à travers le nord de l’Europe, dans le but de défendre l’identité samie qu’il juge menacée et volontairement opprimée par les Etats norvégien, finlandais, suédois et russe. Colonisé au début du XVIe siècle, le Sápmi, territoire que l’on appelle aujourd’hui par méconnaissance la Laponie, est le berceau d’une population autochtone qui vit pour partie grâce à l’élevage de rennes. Malgré des tentatives de participation à la vie politique pour faire entendre sa voix*, le peuple sami est soumis à de multiples injustices dont les artistes s’emparent pour nourrir leur travail comme leurs revendications. Chez Suohpanterror, art et activisme ne font qu’un.

Together We Rise, Suohpanterror, 2017.

Le collectif Suohpanterror tient son nom d’un terme sami, « Suohpan », qui désigne un lasso, la dénomination complète signifiant littéralement « la peur du lasso ». Outil symbolique et fétiche de ce peuple, il leur sert au quotidien dans l’élevage des rennes. Considérant appartenir à un peuple non violent, les artistes utilisent l’imagerie de cet objet comme l’arme « pacifiste » de prédilection des Samis dans leur croisade contre les Etats dont ils dépendent. « Si nous avions notre propre armée, c’est de lassos que nous choisirions de l’équiper », assure Jenni Laiti, porte-parole du groupe. Née en 1981 à Inari, dans la partie finlandaise du Sápmi, elle vit aujourd’hui en Suède. Originaire d’une famille vivant de l’artisanat traditionnel, s’engager sur la voie de l’art a été pour elle une évidence. « Cela fait partie de moi. Ce que l’on m’a transmis, c’est le caractère vital de la création. » Art et activisme ont très tôt été de pair chez la jeune femme : elle n’a que 16 ans lorsqu’elle réalise sa première œuvre d’art protestataire. « Je l’avais imaginée avec un ami en réaction à l’abattage d’arbres dans mon village natal. Tout ce que je fais a toujours été ancré dans mes racines, mes traditions, ma culture. »

Poster signé Suohpanterror.

Tout comme les rennes, qui du fait de leur transhumance annuelle passent d’un pays à un autre, Suohpanterror ne s’embarrasse pas des frontières : le collectif est en effet constitué d’artistes vivant sur les terres samies et donc originaires de Finlande, de Suède, de Norvège, voire de Russie. « Les situations varient selon les pays, mais partout nous faisons face au colonialisme, à l’assimilation et à l’exploitation de nos terres », explique Jenni Laiti. Né en 2012, et particulièrement actif sur Facebook dès cette date, le groupe mène des actions sous la forme de performances, d’installations, d’expositions et de participation à des festivals et conférences depuis 2013. Ses interventions multiples – le collectif avait notamment organisé une exposition, intitulée Gállok Protestart, à Jokkmokk, en 2014 – contre un projet de forage minier à Kallak (Gállok en sami), en Suède, défendu par la compagnie britannique Beowulf, ont marqué les esprits. D’autant que l’affaire s’est soldée par un refus des autorités suédoises d’accorder l’autorisation d’exploitation. « Mais le combat n’est pas terminé pour autant », souligne la porte-parole de Suohpanterror. Autant que leur identité, les membres du collectif s’attachent à défendre l’intégrité de celle de la nature et prônent de « vivre écologiquement, en équilibre avec la Terre et la protéger. » « Nous sommes encore reliés à la terre. C’est là la plus grande différence entre la culture sami et la culture finnoise », constate Jenni Laiti.

Création graphique signée Suohpanterror.

Posters et affiches sont au cœur de la démarche artistique du collectif qui détourne des images, use des codes de la propagande et du pop art pour mettre en lumière des situations problématiques, des inquiétudes, des thèmes de lutte et autres désaccords avec la politique menée par les gouvernements dont ils dépendent. Ses membres aiment à se définir comme « artivistes », l’art étant pour eux « un outil utilisé à des fins activistes et politiques. » Leur anonymat, ils le justifient par la volonté de « parler de problèmes, pas de nous ». S’inscrivant dans la lignée de leurs aînés, qui organisèrent les premières vagues de résistance artistique dans les années 1970 et 1980, ils définissent notre époque comme étant celle de « la renaissance de l’art protestataire ». S’appuyant sur le désormais célèbre slogan d’Ai Weiwei, « Everything is art, everything is politics » (Tout est art, tout est politique), ils jouent la provocation, recyclant par exemple les icônes de l’impérialisme financier qui entravent le devenir de leur communauté, tels Coca Cola, Marilyn Monroe ou Dark Vador, ou « samifiant » de grandes figures de la résistance, symboles de soulèvements et d’engagements idéologiques ; ils s’approprient ainsi le portrait du Che, tout comme les images des manifestants de la place Tian’anmen ou des zones d’insurrection de la bande de Gaza. Si Suohpanterror est profondément attaché à défendre la cause samie, qu’elle soit culturelle, identitaire ou territoriale, il n’a de cesse d’évoquer des luttes ayant pour théâtre des régions disséminées tout autour du globe et en commun des problématiques liées aux droits des peuples autochtones. « Nous sommes en contact régulier avec les communautés indigènes du monde entier. Nous faisons tous partie d’une même famille. Les problèmes locaux concernent toute la planète ; les solutions trouvées peuvent avoir des répercussions à l’échelle internationale. Les réseaux sociaux nous sont bien utiles pour remplir notre rôle qui est de montrer l’exemple, de susciter une volonté d’engagement chez d’autres afin de faire la différence. »

Affiche signée Suohpanterror.

Alors qu’une partie de leurs œuvres s’adressent plus particulièrement au peuple sami, leur objectif étant d’éveiller les consciences et d’obtenir une plus grande cohésion idéologique pour renforcer une lutte commune, d’autres ciblent un public beaucoup plus large et peuvent faire sens même à l’étranger ; une de leurs affiches, par exemple, s’en prend aux campagnes de publicité pour visiter la Laponie. En ce moment, ils préparent une installation vidéo qui sera montrée dans le cadre de la 20e édition du Festival Skábmagovat, qui se tient à Inari, en Finlande, du 25 au 28 janvier. Dédiée à la vidéo et au cinéma, la manifestation aura notamment pour thème le combat mené par les peuples indigènes, avec un focus sur la situation en Amérique du Nord. « De nombreuses expositions sont par ailleurs au programme pour l’année prochaine », précise Jenni Laiti. Sensibiliser, impliquer, faire (ré)agir sont autant d’enjeux perceptibles à travers les œuvres du collectif Suohpanterror. Quant à l’avenir, sa porte-parole le conçoit ainsi : « Nous devons nous décoloniser et c’est un long processus. Que voulons-nous devenir ? Nous. »

 

* La situation politique de la communauté samie varie d’un pays à l’autre. Le premier parlement sami a vu le jour en Norvège en 1989 et n’a qu’un pouvoir consultatif. En Suède, il a été créé en 1993, mais reste sous la tutelle du ministère de l’agriculture et n’est pas protégé par la Constitution. Les Samis de Finlande inaugurent le leur en 1996 et ceux de la péninsule de Kola, en Russie, en 2010, mais ce dernier n’est pas reconnu par le gouvernement russe. Les revendications samies peuvent s’adosser à deux textes internationaux : la Convention 169 de l’Organisation internationale du travail (1989), relative aux peuples indigènes et tribaux, et la Déclaration sur les Droits des Peuples Autochtones adoptée par l’Onu en 2007. Seule la Norvège a à la fois ratifié la première et reconnu la seconde.

Intervention murale signée Suohpanterror.
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