Le cri de Frans Krajcberg

Frans Krajcberg_Sao Paulo

A 95 ans, Frans Krajcberg poursuit son combat. Cet artiste insurgé continue de créer, d’exposer, de se mobiliser et de dénoncer les assauts forcenés de l’homme contre la nature. Pour mieux témoigner, il s’est installé au cœur de la forêt amazonienne. En magnifiant des fragments de bois calcinés, il nous révèle « comment faire crier une sculpture comme une voix ». Alors que l’une de ses installations (Sem titulo – Bailarinas) est actuellement mise à l’honneur au Brésil dans le cadre de la 32e Biennale de São Paulo, le Musée de l’Homme, à Paris, lui consacre pendant toute une année une rétrospective présentée dans ses espaces publics. Une vingtaine d’œuvres sont dévoilées, accompagnées d’un ensemble de films documentaires et d’écrits. Photographies, toiles et sculptures témoignent ainsi de plus de 40 ans de création. A l’occasion de cette exposition qui doit ouvrir ses portes ce mercredi 12 octobre, nous mettons en ligne le portrait réalisé en 2008 par Dinah Sagalovitsch et publié dans le numéro 289 du magazine Cimaise.

Frans Krajcberg
Frans Krajcberg.

« Regardez comme c’est beau », s’enthousiasme Frans Krajcberg, à chaque cliché. Au milieu de cet atelier hors du temps, ébloui par les couleurs vibrantes de forêts encore préservées et les créations qu’elle inspire à l’artiste, le visiteur ému embarque pour une bouleversante traversée dans un monde originel. Portées par une voix modulée par des vies successives, les questions sur l’art, l’humanité et l’avenir du monde s’entrecroisent passionnément. Le travail de Frans Krajcberg est un cri. Lui-même le répète à l’envi : « Je suis un homme révolté ; une révolte qui s’exprime chaque fois plus fort. » Une révolte née il y a bien longtemps. Dès l’enfance – il est né en 1921 à Kozienice, en Pologne –, il est confronté à la haine antisémite. Jeune homme, il est insulté et chassé de sa propre maison par une famille inconnue alors que la sienne venait de disparaître entièrement dans l’Holocauste. « Jamais je n’ai été reconnu comme polonais. Je suis un homme seul », souligne-t-il. Un témoin. « Lorsque j’ai vu, en découvrant les premiers camps d’extermination, cette montagne d’hommes jetés comme des déchets, j’aurais voulu les prendre et les mettre sur la plus belle place du monde et dire “regardez ce que des hommes ont fait”. Finalement, je ramasse les restes morts de la forêt et je dis “Hier, c’était un bel arbre, aujourd’hui c’est un morceau de charbon”. Toute ma famille a connu ce même sort. »
Après la guerre, Krajcberg décide de quitter pour toujours la Pologne. Dès 1945, il reprend des études d’art à Stuttgart auprès de Willi Baumeister, dans un esprit encore proche du Bauhaus, puis quitte l’Allemagne pour la France et le milieu artistique de Montparnasse. « En arrivant à Paris, je ne parlais pas un mot de français. Fernand Léger, auprès de qui Baumeister m’avait recommandé, m’a conduit chez Chagall dont je connaissais la famille, à Vitebsk, et qui m’a hébergé durant trois mois. C’est lui qui m’a donné la possibilité d’aller au Brésil. » C’est dans ce pays, « où tous les habitants, sauf les Indiens, sont des immigrés », qu’il reprend progressivement goût à la vie. Krajcberg a trouvé une terre d’accueil : « Au Brésil, pour la première fois de ma vie, j’ai dormi dans un lit à moi, j’ai été chez moi. La nature m’a donné la force de poursuivre, m’a redonné du plaisir à sentir, à penser, à travailler. A survivre. Je marchais dans la forêt amazonienne et j’observais un monde inconnu. Je découvrais la vie. La vie pure. » Une véritable communion avec cette végétation luxuriante lui fait prendre conscience, bien avant la vague écologique, des méfaits que l’homme peut exercer sur elle. Il y a péril : le processus de destruction est enclenché et il est effroyablement rapide.

Une maison au faîte d’un arbre mort

Frans Krajcberg
Œuvre signée Frans Krajcberg.

Dès lors, Krajcberg engage toutes ses forces au service de cette forêt, vitale pour l’espèce humaine, sans pour autant négliger son travail d’artiste. Quelque dix ans plus tard, en 1957, il remporte le prix du meilleur peintre brésilien à la Biennale de São Paulo. Au milieu des années 1960, séduit par l’une des dernières forêts primaires encore intactes, située au nord du pays, à Nova Viçosa, il installe son premier vrai atelier et érige sa maison au sommet d’un arbre mort. Après avoir approché toutes sortes d’expressions (céramique, collages, empreintes), il réalise ses premiers bois polis, assemblages de fragments récupérés, carbonisés, dont il dégage les lignes et magnifie les contours, grâce notamment aux somptueux pigments naturels de la région de Minas Gerais. « Je ne cherche pas à faire de la sculpture, je cherche des formes à mon cri. » Car Krajcberg dénonce les responsables du désastre annoncé. Et les vifs débats suscités par son œuvre le convainquent très vite qu’il doit non seulement donner à voir, mais aussi s’engager pour la nature menacée à l’échelle planétaire. Des discussions passionnées avec son ami Pierre Restany, jaillit en 1978 le fameux Manifeste du Río Negro, mouvement en faveur du Naturalisme Intégral, directement inspiré de l’esthétique alternative qu’il développe dans son art. Ses expositions s’accompagnent désormais aussi de photographies et de vidéos consacrées aux ravages de la déforestation. Il intervient dans les forums et congrès les plus emblématiques (Séoul, Moscou, Rio, Davos). Au Brésil, de nombreux lieux exposent ses œuvres en permanence (musée Krajcberg à Nova Viçosa, Espace Krajcberg à Ciritiba et São Paulo) comme un défi à ceux qui abattent, pillent, incendient et vont même, aujourd’hui encore, jusqu’à mettre le feu à sa propriété !

En dépit des menaces, il croit plus que jamais au pouvoir de l’art. Contrairement à ce que soutiennent ses détracteurs, sa conception ne se réduit pas à une vision esthétisante : « Je ne cherche pas la beauté pour la beauté. Je ne copie pas la nature. Je travaille avec les restes morts de cette dernière. » S’il considère que son travail est une aventure personnelle, se gardant bien de la situer dans l’histoire des courants artistiques, il est convaincu qu’un art nouveau va émerger à l’échelle mondiale. « L’art a toujours été premier, il a toujours montré la voie. Il ouvre des portes pour accompagner l’évolution de l’homme. » D’où cela viendra-t-il ? Il évoque la photo (il en possède des milliers, un véritable « inventaire avant disparition ») : « La photo a encore du mal à être considérée comme un art à part entière alors que grâce à elle, on a acquis une connaissance de la planète sans précédent. Elle nous permet de découvrir la beauté dans le moindre détail. Ce que le cinéma n’a jamais fait. Il existe de grands professionnels. Ils représentent ces nouveaux artistes. »

La France occupe une place à part

Frans Krajcberg
Lignes noires, série Ombres portée, Frans Krajcberg.

Loin d’entonner le couplet dans l’air du temps sur la fin de la culture française, Krajcberg place toujours notre pays à l’avant-garde et égrène avec émotion les souvenirs de ses amis de l’Ecole de Paris (« Tous les dimanches, je déjeunais chez Viera da Silva… ») qui, comme lui, étaient tous des étrangers, beaucoup venus de l’Est. En cédant une partie de son atelier parisien à Roger Pic, il a permis l’ouverture, en 1998, du musée du Montparnasse, sauvant ce lieu de mémoire des griffes des promoteurs. Depuis 2003, juste à côté, se trouve l’Espace Krajcberg où sont exposées les œuvres offertes par l’artiste à la ville de Paris. On ne peut en douter, la France occupe une place à part : « On doit reconnaître qu’ici, il existe une prise de conscience. Les gens s’interrogent : que va devenir la vie sur cette planète ? Ils s’en préoccupent, ils veulent savoir. » En Amérique, c’est le commerce… et lui, avoue détester vendre, « seulement lorsque j’en ai besoin ». Jusqu’à il y a quelques années, Krajcberg continuait à revenir à Paris plusieurs fois par an. « Je viens réfléchir », dit-il en souriant. En 2005, année du Brésil en France, le grand public a pu admirer dans l’écrin de Bagatelle, la puissance visuelle et émotive de son travail acharné, prolongé par l’exposition de la ville d’Arcueil, en 2007, qui a acquis une pièce monumentale, première œuvre en bronze de l’artiste. Et quand on lui demande s’il pense parfois à la mort, il répond tranquillement : « La mort est naturelle, je ne m’en préoccupe pas. Je ne suis pas religieux. Je pense même que les religions sont une des causes des divisions entre les hommes. Pour ma part, je n’ai rien fait de contraire à leur loi. Je travaille, je n’ai pas le droit de m’arrêter et d’attendre la mort. Plus le temps passe, plus le passé resurgit. Mais je continue plus que jamais à être un homme révolté. »

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