La création ou l’extension du domaine de la lutte

Faith Ringgold

Le Musée du quai Branly-Jacques Chirac accueille, jusqu’au dimanche 15 janvier 2017, un exposition exceptionnelle sur les artistes africains-américains, de la fin du XIXe siècle à nos jours. Quelque 200 peintures, sculptures, photographies, films, musiques, dessins, BD… témoignent du rôle joué par l’art dans la quête d’égalité et d’affirmation de l’identité noire aux Etats-Unis.

En 1920, en réponse à une chanson populaire intitulée Every Race Has a Flag but the Coon (« Toutes les races ont un drapeau sauf la Coon » – injure raciste désignant les Noirs), l’Universal Negro Improvement Association (UNIA) créée par le militant noir Marcus Garvey (1887-1940) se dote d’un drapeau constitué de trois bandes horizontales, respectivement rouge, noire et verte. Au Musée du quai Branly-Jacques Chirac, c’est l’U.N.I.A. Flag de David Hammons qui accueille le visiteur. Flottant dans l’air, cet emblème des Etats-Unis aux couleurs de l’UNIA a été réalisé en 1990, année qui vit pour la première fois un Africain-Américain*, David Dinkins, devenir maire de New York. Ainsi débute The Color Line. « Pour le peintre Theo van Doesburg et les tenants de l’art concret, “rien n’[était] plus concret, plus réel qu’une ligne, qu’une couleur”. Les artistes africains-américains eurent à considérer ces propriétés du point de vue plastique ; ils eurent également à en connaître sur le plan politique. Dès la fin de l’esclavage, la société américaine est en effet parcourue par une “ligne de la couleur”, la fameuse color line pointée en 1881 par le leader noir Frederick Douglass. Le monde de l’art n’a pas échappé à cette démarcation, qui a érigé une frontière mentale, symbolique, institutionnelle autour de laquelle se distribuent les mérites et les indignités », explique Stéphane Martin, président du musée. L’expression « The Color Line » désigne donc la ségrégation des Noirs apparue aux Etats-Unis après la fin de la guerre de Sécession, en 1865. La ratification du 13e amendement allait ouvrir une nouvelle période de l’histoire américaine, l’esclavage laissant place à un siècle de ségrégation (qui connaîtra son terme en 1964, après de nombreuses luttes, avec la signature du Civil Rights Act par le Président Johnson). L’exposition présentée par le Musée du quai Branly-Jacques Chirac, jusqu’en janvier prochain, aborde cette période du point de vue de la création artistique sous toutes ses formes, par les artistes afro-américains, ceux qui étaient eux-mêmes victimes de cette « ligne de couleur » discriminatoire et presque toujours marginaux en leur temps. Sélectionnés avec attention par le critique d’art Daniel Soutif, quelque 600 œuvres et documents se déploient le long d’un parcours chronologique qui débute en 1865, par la fin de la guerre de Sécession, et s’achève avec des productions contemporaines. Plusieurs focus thématiques viennent mettre en lumière de grandes figures ou mouvements liés à la ségrégation. Ainsi l’Exposition des Nègres d’Amérique de 1900 à Paris, les héros sportifs noirs, le cinéma noir des années 1920-1940, la question des lynchages, ou encore Harlem, quartier noir iconique de New York. Les amateurs d’art contemporain se réjouiront de découvrir la minutie des dessins sur panneaux de bois de Whitfield Lovell, le très pop et très cruel drapeau qui saigne de Faith Ringgold, les images recomposées et détournées d’Ellen Gallagher, les masques fantomatiques de David Hammons, l’explicite poing levé d’Hank Willis Thomas et l’origine du monde revisitée avec éclat par Mickalene Thomas. Pour ne citer qu’eux. The Color Line est une exposition exigeante qui décline trois verbes essentiels : apprendre, comprendre et contempler.

* Le Musée du quai Branly précise à propos de cette expression : « Le terme “Afro-American” est abandonné dès la fin des années 1980 aux Etats-Unis au profit de celui d’“African-American”, qui place sur un pied d’égalité l’origine africaine et la nationalité américaine. Bien qu’il reste peu utilisé en France, en dehors de la sphère de la recherche, le terme “Africain-Américain” a été retenu par Daniel Soutif, commissaire de l’exposition. »

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