Dans les coulisses du « Grand 8 » à Malakoff

Dorian Gray par Shaka

Créée en 2010 dans les Hauts-de-Seine, l’association Inzouk organise des événements culturels liés aux pratiques picturales urbaines. Dernier projet en date : convier une cinquantaine de street artistes à s’exprimer dans l’espace urbain de Malakoff (en banlieue sud de Paris) et à investir, cinq mois durant, les quelque 2 000 m2 d’un hangar désaffecté – mis à disposition par l’entreprise InXtenso – situé au 7, rue Paul-Bert et baptisé La Réserve Malakoff. Le lieu, qui a ouvert ses portes ce mercredi 1er juin, offre de découvrir un vaste parcours immersif prenant la forme d’un huit. Retour sur les préparatifs d’un projet en compagnie d’Hanna Ouaziz et d’Hadrien Bernard, ses initiateurs.

Les Grand 8
Vue de l’exposition Le Grand 8.

L’odeur du vernis et celle de la sciure de bois alertent les sens dès les premiers pas à l’intérieur du hangar. Ici et là, des échelles, des monte-charge, des bombes de couleurs et des câbles électriques s’entremêlent. Il est 15 heures, l’espace ouvre dans quelques jours et, pourtant, l’ambiance est plutôt calme. Pas de cohue, ni de gestes précipités ; tout juste un léger bruit de polissage du bois en guise de fond sonore. Conçu afin que les œuvres se répondent, le parcours a constitué un véritable défi en termes d’agencement des volumes, courbes et cavités s’organisant de part et d’autre d’une haute cloison – bâtie avec des parois de bois récupérées à la fin de la COP 21 –, dessinant au sol le contour d’un « grand » huit – pour évoquer l’attraction du même nom –, qui est aussi celui du symbole de l’infini.

Défi collectif

Nosbé
Installation signée Nosbé.

A l’origine du projet, un couple formé par Hanna Ouaziz, avocate, et Hadrien Bernard, street artiste également connu sous le nom d’Anis, tous deux membres de l’association Inzouk, dédiée à la promotion des arts urbains via l’organisation de divers événements culturels. A Malakoff, il leur aura fallu « cinq mois pour convaincre une mairie frileuse », confient-ils. Jusqu’à ce que l’accueil positif des habitants joue en leur faveur. « Une vingtaine de visites scolaires sont d’ores et déjà programmées ! » Et Hanna Ouaziz de nous entraîner à sa suite à travers le dédale. « Il n’y a pas vraiment de sens à la visite, ni d’entrée ou de sortie prédéfinies, précise-t-elle. C’est la paroi qui impose le parcours. » Du papier journal protège le sol ; quelques cagettes sont à enjamber avant de pénétrer dans un tunnel ou de franchir un rideau de lamelles de plastique menant vers la trentaine d’univers parallèles déployés – chaque artiste occupe un espace prédéfini de 50 à 100 m3 – ; des univers qui évoquent tous les grands thèmes de la Nature et de l’humain. « Des questions étudiées à travers des scènes de vie, sur un mode narratif » et, surtout, à imaginer en volume : « C’est un vrai défi pour ces artistes qui ont l’habitude de réaliser des fresques, poursuit la coordinatrice du projet, car s’ils peuvent utiliser toutes les techniques qu’ils souhaitent, il leur est aussi demandé de concevoir des formes, des sculptures ou des installation en trois dimensions. »

Vinie
Sculpture signée Vinie.

Nombre d’artistes sont là, absorbés dans leur tâche, les mains occupées aux derniers collages, pochoirs, graffiti et autres accrochages. « Je ne peux pas serrer la main, mes gants sont tâchés de peinture ! », s’excuse Vinie, graffeuse toulousaine. Elle reprend ici la figure féminine qui caractérise son travail, mais sous la forme d’une sculpture dont la coupe afro s’entremêle à de la végétation fraîchement taillée. « Ma sculpture en résine représente la renaissance. Sa réalisation m’a pris un mois ; reste à installer le système d’arrosage et à finir les parois du sol et du plafond », explique-elle, baskets aux pieds et une cisaille dans les mains. A ses côtés, le parisien Rea One est en pleine réflexion sur l’aménagement d’une « forêt » qu’ils ont imaginée ensemble : « Il faut qu’on invente un chemin pour le public. Peut-être ajouter un peu de mousse ou des pierres, pour délimiter l’espace… » Il explique aussi avoir réinterprété ses propres œuvres dans le cadre de l’exposition Le Grand 8. « D’habitude, je crée des fresques avec un travail d’ombres, mais là, il s’agit vraiment de 3D. J’ai utilisé tout ce que j’avais de recyclable sous la main. Ici, par exemple, ce sont des tubes en PVC ; ils ressemblent à des lianes et s’accordent avec le personnage de Vinie. »

« Du pop, du mystique, de la poésie… »

Mosko
Installation signée Mosko.

Plus loin, s’ouvre une caverne. Cette grotte de Lascaux contemporaine a été réalisée par le pochoiriste itinérant Mosko, alias Gérard Laux. « Attendez, je vais brancher l’interrupteur pour vous montrer. Vous allez voir, avec les néons, ça change tout ! », intervient Hadrien Bernard, notre second guide, en actionnant le courant. La cavité s’illumine comme par magie et des animaux fluorescents apparaissent. Ici un zèbre vert, là singe jaune, un tigre violet ou encore une girafe rose… Une étrange ménagerie que l’on quitte pour se glisser dans une surprenante cavité rougeâtre, aux parois évoquant celles… d’un intestin ( !) et signé Nosbé.

 

Dem Dillon
Sculpture signée Dem Dillon.

De nombreuses propositions tendent vers l’onirisme et sont propices à faire ressurgir des souvenirs intimes, à l’image de la forêt chamanique emplie de grigris, d’attrape-rêves et d’origamis suspendus au plafond, déployée par Mademoiselle Maurice. A quelques pas de là, un ange, comme prostré, interpelle le regard. Fixé contre un mur, le visage dissimulé par une capuche, il tient dans chaque main une bombe de peinture. « Il n’est ni bon ni mauvais, précise Dem Dillon, simplement mystique. » « Il est réalisé en plâtre, à partir du moulage du corps d’une femme ; ses contours dorés sont du plastique brûlé au briquet », ajoute-il en aspergeant son personnage de sprays blanc et noir.

Corona
Œuvres signées Corona.

La visite touche à sa fin. Juste le temps d’apercevoir les sourires énigmatiques des masques en fer forgé de Corona, artiste venu d’Argentine, qui sont comme autant d’invitation à revenir bientôt. « Il y a du trash, du pop, du mystique, de la poésie et du réalisme, mais toutes les panoplies convergent et se répondent », résume Hanna Ouaziz avec enthousiasme. Tout un programme dont il est possible de profiter jusqu’au 30 octobre.

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