Le corps de la peinture

Attentive au monde et au développement de nos sociétés modernes, Vicenta Valenciano a entrepris d’en rendre compte à travers une recherche picturale axée sur la physicalité même de la peinture. Il en résulte des travaux tour à tour figuratifs ou abstraits, qui sont autant de références à la multiplicité des couches dont chacun de nous est fait, à l’adaptabilité toujours croissante dont il nous faut faire preuve pour survivre. L’artiste est actuellement l’invitée de la galerie parisienne Caroline Tresca, où elle expose au côté de Bruno Dufour-Coppolani dans le cadre de l’exposition Epiderme, qui livre un passionnant dialogue autour des notions de corps, de peau, de trace et de surface.

« Au cœur de mon travail, il y a une réflexion sur l’homme. Chacun de nous est fait de couches multiples, que la société enlève une à une pour ne plus garder que le superficiel. C’est en m’appuyant sur ce constat que j’ai commencé à mener des recherches sur la matière peinture pour parvenir au concept de Liquid Painting. C’est une peinture qui a perdu son support ; le recto est exposé au même titre que le verso. » Son cheminement, Vicenta Valenciano l’a nourri de nombreuses lectures, et plus particulièrement celle des écrits du sociologue polonais Zygmunt Bauman. En 1998, celui-ci énonce notamment son concept de « liquéfaction » de la société, dans laquelle tout, y compris l’homme, est objet de consommation ; les relations sociales devenant quant à elles de plus en plus impalpables.

Vicenta Valenciano
Sans titre, Vicenta Valenciano, 2016.

Née sur l’île espagnole de Majorque en 1970, Vicenta Valenciano est la cadette d’une fratrie de trois enfants ; son père est ouvrier, sa mère femme au foyer. Elle a cinq ans lorsque la mort de Franco inaugure une période de transition démocratique. « J’ai grandi avec cette liberté qui progressait. Pour moi, c’était normal de vouloir plus de liberté et de l’obtenir. Mais la mentalité des gens, dominée à l’époque par la peur, ne pouvait pas changer si facilement, surtout dans des endroits oubliés comme une petite île en Méditerranée. » Avec sa sœur, elle passe son temps libre à dessiner et à fabriquer moult objets – de la confection de vêtements de poupée au modelage d’argile –, « comme toutes les petites filles, sauf qu’en grandissant, ce goût est resté ». Chacune remporte régulièrement un prix lors de concours organisés à l’échelle de l’école ou du quartier. Reste qu’au moment de s’engager dans des études supérieures, le choix des Beaux-Arts défendu par Vicenta n’est pas soutenu par des parents inquiets pour son avenir. « Il n’y avait pas d’école d’art à Majorque, il fallait aller à Barcelone et cela coûtait trop cher », glisse-t-elle par ailleurs. Elle se serait bien orientée, à défaut, vers les mathématiques, mais seuls l’histoire, le tourisme, la biologie et l’économie sont alors enseignés à Palma de Majorque. Après avoir travaillé un an à la sortie du lycée dans un magasin de plantes, elle décide de s’ouvrir à de nouveaux horizons. « J’avais besoin de bouger. J’adore Majorque, j’y retourne tous les ans, mais je ne pourrais plus y vivre : j’ai trop soif de découverte et d’expérience. » Elle a à peine 19 ans lorsqu’elle débarque à Paris, où elle passe trois mois à parfaire son français – étudié à l’école –, tout en occupant un emploi de serveuse. Puis, direction l’Angleterre, où elle va vivre pendant un peu plus de 15 ans. « A la fin des années 1990, il était possible d’y étudier et de travailler en même temps, ce qui n’était pas le cas en Espagne. L’université était gratuite pour les Européens, les banques proposaient des prêts à 0 % aux étudiants, des cours d’anglais étaient offerts aux étrangers, etc. » Vicenta Valenciano obtient un diplôme d’ingénieur en Génie civil. C’est aussi à Londres qu’elle rencontre son mari, français d’origine chinoise, qui va l’encourager à reprendre le chemin des Beaux-Arts. Elle rejoint le Central Saint Martins College of Art and Design en 2000 et en sort diplômée en 2005. La même année, le couple déménage à Hong Kong où il va habiter quatre ans avant de venir s’installer à Paris.

Une matière picturale « libre »

Vicenta Valenciano
Three portraits of Leo (série), Vicenta Valenciano, 2016.

Depuis 2010, l’artiste n’a eu de cesse d’expérimenter diverses techniques – de la peinture à l’installation, en passant par le tissage et la sculpture –, d’explorer la frontière entre la bi et la tridimensionnalité. Peu à peu, elle met au point son concept de Liquid Painting, source d’œuvres figuratives ou abstraites qui sont autant de métaphores de sa lecture du monde. Dépourvus de tout soutien – « Tout part d’une façon classique de peindre à l’acrylique, puis j’enlève littéralement cette peinture de son support. » –, ses tableaux ne sont que matière picturale « libre ». Qu’elle soit suspendue entre deux parois de plexiglas, épinglée sous forme de gouttes à même le mur ou travaillée pour dessiner un maillage tout en légèreté et circonvolutions, celle-ci vient évoquer, dans des jeux d’ombre et de lumière, de vide et de plein, les notions d’identité multiple comme d’individualisation, de fragmentation, voire de solitude engendrées par ce grand tout qu’est la globalisation. « Il faut toujours être plus adaptable, modelable, flexible… On ne peut pas y échapper, et ça commence aujourd’hui dès le plus jeune âge. »

A la galerie Caroline Tresca, Vicenta Valenciano propose un ensemble de portraits récents. La plupart sont simplement accrochés entre quatre baguettes de bois. « Cette forme de présentation offre une proximité que ne permet pas le plexiglas ; il n’y a pas de reflet, c’est plus intime. » Il faut en faire le tour pour en apprécier pleinement tout le vocabulaire. Elle-même ne découvre l’œuvre dans sa totalité qu’au moment où elle décolle la peinture de la toile. « A chaque fois, c’est une surprise. L’envers jusqu’alors caché dévoile le tracé de départ. C’est à la fois recto et verso, mais ce n’est pas réversible. Tout est contenu dans la même unité. » L’un des tableaux représente une figure féminine allongée, les bras sont repliés vers le haut du corps, le visage aux yeux fermés est tourné vers le ciel. Les cheveux semblent se confondre avec le décor, comme si le modèle s’apprêtait à se perdre dans la matière. L’on y décèle les traces d’une nouvelle recherche en cours, mêlant plus étroitement le figuratif et l’abstraction, comme pour rendre davantage palpable l’idée de fragmentation, « celle du matériau peinture, cette fois ». Sans pour autant cesser une réflexion au long cours sur la complexité et la fragilité du monde.

Vicenta Valenciano
Œuvre signée Vicenta Valenciano, 2016.

L’exploration de la finitude par Bruno Dufour-Coppolani

Bruno Dufour-Coppolani
Jeune femme, après Campin, Bruno Dufour-Coppolani.

A l’occasion de l’exposition Epiderme, Bruno Dufour-Coppolani livre le fruit de ses travaux récents sur la peau et sur la thématique du portrait. Revisitant notamment des œuvres de peintres de la Renaissance – Petrus Christus, Robert Campin, Bellini – ou de Mapplethorpe, il donne à ses personnages une carnation d’un rose prononcé qui révèle tout autant les traces du passage du temps, telles les rides et les cicatrices, que celles de la vie sous-jacente, dont témoignent d’innombrables vaisseaux sanguins. « Pour entrer dans l’énigme de la peau, il m’aura fallu d’abord questionner l’usure et l’archéologie des surfaces pour arrimer le temps, explique-t-il dans son texte d’intention. Il aura fallu que la commande d’un Chemin de Croix me rapproche du corps ; que les quatorze stations se muent en une suite gériatrique pour que le devenir trouve ses marques. Il y a de la beauté dans les rides. Au clair-obscur qui nous livre la forme, j’ai ainsi préféré montrer la peau qui nous dit la finitude. La peinture et la peau ont ceci de commun qu’elles disent en surface ce qui est plus profond. Symptômes l’une et l’autre, elles sont inquiétude. Rendre leur peau aux figures immortelles, c’est sans doute les rendre mortelles, mais c’est aussi les rendre vivantes. »

De gauche à droite : toile signée Vicenta Valenciano et Après Mapplethorpe, Bruno Dufour-Coppolani.
De gauche à droite : toile signée Vicenta Valenciano et Après Mapplethorpe, Bruno Dufour-Coppolani.

Contacts

Crédits photos