Corps-à-corps très politique à Yokohama

Uudam tran Nguyen

Le Yokohama Museum of Art réunit six artistes internationaux qui portent chacun une attention particulière au corps humain, de sa dimension spirituelle à son interprétation collective et sociétale. Les installations vidéo, les photographies et les sculptures sont à découvrir jusqu’au 14 décembre.

Yee I-Lann
Imagining Pontianak : I’ve Got Sunshine on A Cloudy Day, Yee I-Lann, 2016.

Qu’ils jouent sur le registre de l’humour et de la poésie ou sur la corde des émotions, les travaux présentés par le musée de Yokohama, ville côtière située au sud de Tokyo, ont en partage la volonté d’explorer l’histoire et ses tragédies pour montrer combien elles ont le plus souvent conduit à des systèmes de hiérarchisation sociale, des préjudices et autres discriminations s’appuyant sur notre apparence physique et nos modes de vie. Articulant leurs recherches autour de la notion du corps, les six artistes invités rappellent que les sociétés actuelles continuent de le juger selon des critères sanitaires, de beauté, comme respectant les normes et/ou les attentes édictées par elles, ou pas, et se proposent pour leur part de l’envisager comme pourvoyeur de nouvelles pistes de réflexion sur notre futur commun.

Ryuichi Ishikawa
Urasoe, the Hand of Guppy, Ishikawa Ryuichi, 2016.

La Malaisienne Yee I-Lann active ainsi une installation vidéo (Imagining Pontianak : I’ve Got Sunshine On A Cloudy Day) autour de Pontianak, sombre figure fantomatique du folklore du Sud-Est asiatique. Traditionnellement représentée sous les traits d’un personnage féminin monstrueux, aux longs cheveux noirs ébouriffés et vêtu d’une robe blanche, elle est, selon différentes légendes locales, l’esprit d’une femme morte en couches ou violée et évoque, de manière générale, toutes les violences commises par les hommes à l’encontre du sexe dit « faible ». En lui donnant l’apparence des jeunes filles d’aujourd’hui, Yee I-Lann en fait le symbole de la souffrance silencieuse que continuent d’endurer nombre de femmes à travers le monde. Le photographe japonais Ishikawa Ryuichi livre pour sa part le fruit de ses recherches menées sur le quotidien des habitants d’Okinawa, où il vit ; il en résulte des portraits sensibles qui mettent en exergue les exclus – SDF, déshérités, drogués, transsexuels et autres marginaux –, qui luttent comme ils le peuvent pour (sur)vivre dans une société strictement hiérarchisée. L’exposition est aussi l’occasion de découvrir un ensemble de clichés inédits de paysages ainsi qu’une nouvelle série s’articulant autour d’un couple de personnes, dont il suit l’existence, étape par étape, depuis plusieurs années.

Yinka Shonibare MBE
Addio del Passato (arrêt sur image vidéo), Yinka Shonibare MBE, 2011.

Connu pour son utilisation du Wax, textile traditionnel africain – importé en fait sur le continent par les colons anglais et hollandais en Afrique depuis l’Indonésie –, Yinka Shonibare MBE a fait des notions de race, de classe, et de l’héritage laissé par la colonisation aux générations actuelles les axes principaux de sa démarche pluridisciplinaire. A Yokohama, le Britannique d’origine nigériane déploie plusieurs sculptures et un film, Addio del Passato, inspiré de l’aria éponyme extraite de La Traviata de Verdi. La chanteuse noire qui l’interprète est habillée d’une robe à la coupe XIXe siècle, qui serait typiquement française si ce n’étaient les motifs et couleurs chatoyantes du tissu, et invite le spectateur à se glisser dans un entre-deux identitaire propice à une réflexion intime et collective. C’est également par le biais de la vidéo, associée à la performance et à l’installation (image d’ouverture), que l’artiste vietnamien UuDam Tran Nguyen dresse le portrait de la ville d’Ho Chi Minh, où il est installé, la comparant à une créature gigantesque porteuse d’une histoire complexe comme d’une vitalité tenace. Il s’appuie pour cela sur les images de ces innombrables motos qui la parcourent continuellement de long en large, qu’il compare aux globules blancs et rouges circulant dans le corps.

Apichatpong Weerasethakul
Fireworks (Fans), Apichatpong Weerasethakul.

Fireworks (Fans), du réalisateur et plasticien thaïlandais Apichatpong Weerasethakul, évoque la forme la plus primitive du cinéma, celle qui voyait des histoires naître dans le dessin des flammes du foyer réchauffant nos ancêtres. Explorant avec force poésie et symbolique l’histoire de son pays – dirigé par la junte militaire depuis le coup d’Etat de mai 2014 –, l’artiste explique nous convier – via une installation filmique et photographique – « dans une caverne habitée d’une chaleur à la fois réconfortante et menaçante. Elle provient d’une boule de feu, machinerie à l’allure organique, entourée de ventilateurs fantômes capables de faire décroître la chaleur tout en attisant le feu, lequel est voué à ne jamais s’éteindre, même en rêve. »
Enfin, Mishima Yukio s’intéresse à un thème pour le moins original : celui du culturisme. Rappelant l’origine prussienne de cette pratique et sa propagation rapide à travers l’Europe et les Etats-Unis, puis dans son pays via l’occupation alliée au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, l’artiste japonais revisite, par le biais d’une installation vidéo inédite, l’histoire de la ville de Yokohama à travers le prisme du corps. Ses personnages évoluent dans un espace-temps indéfinissable, comme pour venir conforter la prégnance du regard des autres sur l’image de soi.

Tamura Yuichiro
From Milky Bay (arrêt sur image vidéo), Tamura Yuichiro, 2016.
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