Le cœur battant de l’objet au Palais de Tokyo

Poincheval

Plusieurs interventions personnelles – celles de Dorian Gaudin, Taro Izumi, Emmanuelle Lainé, Anne Le Troter, Abraham Poincheval et Emmanuel Saulnier – et une manifestation collective composent l’ouverture de la saison 2017 du Palais de Tokyo, à Paris. Rassemblé sous le titre En toute chose, l’ensemble s’inspire d’un vers de Gérard de Nerval – « Dans ce monde où la vie éclate en toute chose » – pour interroger notre relation au monde des objets, naturels ou artificiels, que nous l’entretenions ou que nous la subissions. « Ces expositions ont en commun de s’interroger sur le pouvoir parfois absurde que nous avons sur les objets qui nous entourent comme celui, magique, enchanté ou inquiétant, qu’ils exercent sur nous en retour », précise le directeur des lieux Jean de Loisy. Morceaux choisis d’un parcours dense et réussi.

Abraham Poincheval
Ours, Abraham Poincheval, 2014.

Le voyage débute dès l’entrée du Palais de Tokyo. En plein milieu du passage, une bouteille géante est allongée sur le sol. Ses parois transparentes laissent deviner quelques caisses, bidons et autres éléments vraisemblablement utiles à un éventuel séjour à l’intérieur. Une expérience déjà menée à plusieurs reprises depuis 2015 par Abraham Poincheval. « A la fois chercheur et explorateur, l’artiste fait de son corps et des objets qu’il crée de véritables laboratoires », explique Adélaïde Blanc, commissaire de l’exposition qui lui est consacrée. Différentes sculptures dans et sur lesquelles il a vécu – ou s’apprête à vivre – sont ainsi disséminées dans les espaces de l’institution parisienne. Parmi elles, le Gyrovague est une capsule cylindrique qui lui a servi à la fois de véhicule, d’habitat et de camera obscura lors d’un voyage entrepris en 2011 et au fil de quatre saisons entre Digne-les-Bains, dans les Alpes-de-Haute-Provence, et Caralio, en Italie. Non loin, se dresse Ours, animal naturalisé dans le ventre duquel Abraham Poincheval s’est enfermé treize jours durant en 2014, atteignant un état de semi-conscience évoquant l’hibernation vécue par le mammifère. « Il s’agissait de vivre comme une sorte d’“oursonaute”, raconte l’intéressé. Ce projet est né suite au temps passé dans la montagne dans le Gyrovague. J’y avais croisé beaucoup d’animaux ; or, en redescendant, les premières personnes rencontrées furent des chasseurs transportant des dépouilles animales. » Voir ces bêtes mortes, alors qu’il les avait peut-être aperçues vivantes quelques temps plus tôt, fait naître en lui le désir de retrouver la sensation de proximité éprouvée alors et de se mettre littéralement dans la peau de l’une d’elles. « La figure de l’ours renvoie par ailleurs à notre histoire ancestrale, à la naissance de l’humanité et aux premiers échanges avec les animaux, poursuit-il. L’ours habitait une caverne pendant l’hiver et, au printemps, libérait la place aussitôt investie par l’homme. » Deux projets ont été conçus spécifiquement par l’artiste pour le Palais de Tokyo. Le 22 février dernier, il s’est ainsi glissé à l’intérieur d’une nouvelle structure habitable qui prend la forme d’une Pierre de 12 tonnes coupée en deux et creusée en son centre ; s’y dessine la silhouette d’un corps assis. « Il s’agit ici d’expérimenter, sur un temps humain, un temps minéral, de vivre au ralenti. » L’expérience dure huit jours et doit prendre fin ce mercredi 1er mars. Dans un second temps, à partir du 29 mars, Abraham Poincheval s’installera au cœur d’un cube de verre transformé en vivarium (Œuf). Pendant trois à quatre semaines, il entend couver des œufs de poule « jusqu’à ce qu’ils éclosent ». « C’est l’animal qui va me dicter l’idée du temps, tandis que son espace naturel deviendra celui du musée. »

Dorian Gaudin
Rites and Aftermath, Dorian Gaudin, 2017.

A intervalles plus ou moins réguliers, un fracas résonne dans l’espace inférieur du Palais de Tokyo. Il provient d’une drôle de machinerie qui investit toute la salle située, au niveau 1, sous les escaliers. Une très longue plaque de métal se meut doucement, se bombant sous l’effet de forces opérées depuis ses deux extrémités, respectivement portées par deux plateaux ; l’un avance ou recule sur des rails, l’autre opère une rotation à l’horizontal vers la droite ou la gauche. Tout autour, des sortes de chaises sans dossier ni assise sont elles aussi dépendantes d’une mécanique complexe. « Rites and Aftermath est une sculpture qui pourrait ressembler à une table et des chaises, concède le jeune artiste Dorian Gaudin. Ce qui m’intéresse cependant, c’est d’exploiter la limite des matériaux. La plaque est soumise à diverses contraintes, mais elle est obligée de se libérer à un moment donné ; le processus est aléatoire, donc c’est à chaque fois une nouvelle histoire qui se raconte. J’aime fabriquer des objets et leur donner un but, parfois absurde, voire impossible à atteindre. Ce sont des objets qui se cherchent. »

Taro Izumi, le virtuose

Taro Izumi
Tickled in a dream… maybe ? (détail), Taro Izumi, 2014-2017.

Pan est la première exposition personnelle du Japonais Taro Izumi en France. Montée en collaboration avec SAM Art Projects – une organisation à but non lucratif créée en 2009 par Sandra Hegedüs et dédiée aux échanges artistiques à travers le monde –, elle réunit un ensemble d’installations – certaines performatives –, de sculptures et de vidéos. « Taro Izumi a pour habitude de remettre en question toutes les règles, dans sa façon de vivre comme dans son travail, explique Jean de Loisy, commissaire de l’exposition. Les œuvres se superposent les unes aux autres dans une extraordinaire confusion organisée par ses soins, montrant qu’au fond, ces règles n’ont pas tellement d’importance. » Dans le coin d’une grande salle vide, un lavabo abrité sous un double escalier attire le visiteur ; au creux de la vasque sont projetées en boucle quelques secondes d’images de mains se frottant l’une l’autre pour se laver. Dans une pièce voisine, douze photographies grand format mettent à l’honneur la virtuosité du geste footballistique –  sauf une qui témoigne de celle d’un basketteur – ; chacune d’entre elles est mise en regard avec une image sur laquelle un modèle reproduit très exactement le geste, le corps guidé avec précision par d’étranges sculptures constituées d’objets hétéroclites prélevés dans le quotidien. Toutes sont disposées ici et là dans la salle. « Cela ne m’intéresse pas d’aller droit au but, je préfère suivre des courbes et faire des détours », glisse Taro Izumi, qui n’aime rien tant que d’entraîner les autres à sa suite. L’artiste a ainsi installé plusieurs gardiens du Palais de Tokyo sur des chaises d’arbitre !

Mel O Callaghan
Vue de l’exposition Dangerous on-the-way, Mel O’Callaghan, 2017.

A travers En toute chose, le public est aussi invité à appréhender les démarches d’Anne Le Troter, d’Emmanuelle Lainé, de Mel O’Callaghan et d’Emmanuel Saulnier. La première, qui s’intéresse plus particulièrement au langage, s’empare de l’ancienne salle de cinéma, baptisée la Salle 37, pour l’animer d’une pièce sonore insolite (Liste à puces) conçue avec l’aide de quinze enquêteurs téléphoniques. Au sol, est dessiné le plan d’un institut de sondage ; ça et là des tableaux dévoilent les portraits “statistiques” des enquêteurs avec lesquels elle a collaboré. Emmanuelle Lainé a été conviée à investir le Païpe : elle y déploie une installation monumentale intitulée Where the rubber of our selves meet the road of the wider world. L’artiste a d’abord réalisée une sorte d’énorme machine-outil avant de la prendre en photo et de la reconstituer en créant de multiples distorsions. « Cette installation a nécessité de nombreux déploiements technologiques, explique-t-elle. Mais j’essaie, comme toujours, de les masquer ; afin que nous soyons confrontés, non pas à une image de la technologie, mais à la façon dont elle peut nous affecter. L’une de mes sources d’inspiration est le travail d’Andy Clark, un neuroscientifique écossais qui s’intéresse aux cyborgs et teste, notamment, l’incorporation des objets à notre conscience. » La proposition déployée par Mel O’Callaghan (Dangerous on-the-way), lauréate de l’édition 2015 du Prix Sam pour l’art contemporain, se divise pour sa part en trois partie : un ensemble de sculptures, utilisées dans le cadre d’une performance* programmée tout au long de l’exposition – les lundis, mercredis, jeudis et vendredis à 19 h 30 et le week-end à 14 h et à 17 h – ; la projection sur un écran de quinze mètres sur cinq d’un film réalisé par l’artiste à Bornéo, lors de la récolte traditionnelle de nids d’oiseaux, un rituel des plus périlleux accompli deux fois par an par les populations Orang Sungai au cœur de grottes s’élevant à plus de 120 mètres de haut ; le parcours prend fin dans un couloir aux murs blancs, parsemé de formes simples, présentées comme « ancestrales », censées apaiser le regard et l’esprit avant de rejoindre l’agora du palais de Tokyo. Avec Black Dancing, exposition elle-aussi construite en trois temps, Emmanuel Saulnier joue quant à lui sur les contrastes. Ceux engendrés par la rencontre entre les matières – le verre, le bois brûlé, le macadam et l’encre en sont quelques-unes –, dont il interroge les caractéristiques, et mis en exergue par des jeux d’ombres et/ou de lumière. Dans son œuvre chargée de poésie, il est question de transparence et de fragilité, de mise en tension et de dialogue.

Pedro Barateiro
Sculptures signées Pedro Barateiro.

Un dernier détour s’impose enfin par Sous le regard des machines pleines d’amour et de grâce, une exposition collective – Pedro Barateiro, Isabelle Cornaro, Marjorie Keller, Lee Kit, Marie Lund, Michael E. Smith, Mika Ta Jima et Marie Mathématique – imaginée par Yoann Gourmel et qui emprunte son titre à un poème de l’Américain Richard Brautigan (1935-1984). Les œuvres rassemblées évoquent l’influence des échanges monétaires, des flux de données numériques et des mouvements de marchandises sur nos émotions, la valeur qu’on leur attribue et leurs représentations. Au commissaire de l’exposition, laissons le mot de la fin : « Tout au long du développement de notre système économique, nos comportements, nos relations sociales, nos expériences émotionnelles ont constamment – et de façon croissante – été conditionnés par les objets, les architectures, et plus récemment par les technologies de l’information et les flux de données, analyse Yoann Gourmel. Disséminées dans les moindres aspects de nos vies, l’économie de marché et l’économie numérique ont généré de nouvelles formes de sociabilité et d’organisation du travail, liant consommation et production, loisirs et travail, corps et machines, sphères publiques et privées, objets et sujets, marchandises et émotions… Pour autant, si les sentiments les plus basiques et partagés ont été réifiés et exploités pour devenir des produits, transformant des expériences quotidiennes en exercices de médiation commerciale, se sentir heureux, en colère, triste ou seul pourrait bien demeurer le plus petit dénominateur commun d’une humanité “sous le regard de machines pleines d’amour et de grâce”. »

* To Hear With My Eyes est une performance conçue par Mel O’Callaghan qui voit Paul Robear et Laura Lee manier divers objets symbolisant les stades nécessaires à l’accession à la « transe extatique », selon la méthode mise au point dans les années 1970 par l’anthropologue Felicitas D. Goodman, fondatrice du Cuyamungue Institute à Santa Fe, aux Etats-Unis.

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