Chris Morin-Eitner, un activiste poétique

« Paris - Pigalle Jungle Parade » (détail), Chris Morin-Eitner, 2016

« Il était une fois demain », nous conte Chris Morin-Eitner, photographe et diplômé d’architecture, à travers ses clichés surnaturels. Sensible à la cause environnementale, l’artiste invite à imaginer les conséquences du réchauffement climatique par des images qui transforment l’espace urbain en une jungle tropicale. La galerie W présente ses récents travaux jusqu’au 15 juin à Paris.

A peine passé le seuil de la galerie W, l’ambiance parisienne disparaît pour laisser place à celle d’une jungle qui bruisse : des haut-parleurs diffusent une série de sonorités offrant au visiteur de découvrir le décor des photographies, comme par l’embrasure d’une fenêtre. Au premier abord, les clichés de Chris Morin-Eitner ressemblent à ceux ramenés d’un étonnant safari, d’une contrée lointaine marquée par une nature avide de reconquête de territoire. En s’approchant, un support peu ordinaire devient visible : point de papier glacé, mais des cadres en verre épais de plusieurs centimètres, qui reflètent la lumière. Ils abritent Il était une fois demain, série d’images offrant une autre « version » de Paris et de quelques autres grandes cités du monde, toutes d’un calme étrange et comme désertée par les hommes. Disparus les innombrables touristes accrochés à leur téléphone ou obsédés par les perches à selfie ! L’espace urbain est devenu un temple du silence ; ses édifices disparaissent lentement, pierre après pierre, sous les lianes, feuillages et autres racines. Des réserves naturelles de zèbres ont remplacé la foule sur les parvis du Louvre et du Trocadéro ; le lion se fait gardien de l’Arc de Triomphe, à l’image du Sphinx devant sa pyramide, les singes jouent les acrobates sur les ailes du Moulin Rouge, les fils électriques servent de perchoir aux colibris. Quant à la piscine Molitor, elle s’est vidée de son eau pour accueillir un vivarium. Londres, New York, Hong Kong, Pékin, Dubaï et Moscou sont sous le coup d’une même métamorphose : des espèces rares y prolifèrent, règnent sur les toits et jouent à cache-cache. Mais n’échappent pas à notre œil de lynx ! L’artiste revient avec nous sur la genèse et les objectifs de cette série.

ArtsHebdoMédias. – Comment ce projet a-t-il débuté ?

Chris Morin-Eitner. – Tout a commencé en 2007 face aux temples d’Angkor, au Cambodge. Bâtis au IXe siècle, ils ont été abandonnés et envahis par la végétation pendant des centaines d’années avant d’être redécouverts à la fin du XVIIIe siècle par des évangélistes. Pour moi, cette vision témoignait d’une certaine grandeur et d’une poésie qu’il fallait immortaliser. Ce fut une sorte de choc. Peu de temps après, je me suis rendu à Dubaï, où j’ai eu le sentiment inverse face à une ville totalement industrialisée, qui n’existait pas il y a 40 ans ; une ville champignon, dominée par la Burj Khalifa*. C’est alors que j’ai commencé à m’interroger sur l’avenir de ces lieux. Ce que je propose à travers mes clichés n’a rien à voir avec la notion d’apocalypse. Au contraire, j’imagine une sorte de renaissance. Une façon de faire évoluer nos villes en faisant cohabiter les espèces. Etant parisien d’origine et en manque de nature, je souhaitais inventer un monde en harmonie avec les animaux, parce qu’au fil du temps, nous nous sommes coupés de nos racines. Il s’agit aussi d’une réflexion sur le développement durable, mais ce n’est pas un engagement personnel. Je suis simplement un activiste poétique.

D’où ces images utopiques sont-elles inspirées ?

Elles s’inspirent des tableaux du Douanier Rousseau, du jardin de Claude Monet à Giverny, des œuvres de Banksy, des sculptures animales d’Ai Weiwei, ainsi que de certains films ou lectures. Je pense à La planète des singes, par exemple, ou à L’origine des espèces de Charles Darwin. Egalement, aux recherches d’Hubert Reeves portant sur la création du monde.

Quelle a été la toute première ?

Celle qui représente des chevaux broutant sur le parvis de la Défense. Un lieu symbolique, puisqu’il s’agit d’un des plus grands centres d’affaires d’Europe.

Comment procédez-vous techniquement ?

Je photographie tout. Une centaine de clichés composent chacune de mes images finales. J’immortalise des bâtiments, des arbres, des plantes, des animaux, ainsi que des tags et des panneaux publicitaires. Je saisis la ville telle qu’elle est, sans isoler ses constituants. C’est ma palette. On peut dire que je fais de la peinture numérique, ou bien des collages. En moyenne, l’assemblage peut durer 15 jours, cependant, le temps de réalisation est variable. L’aboutissement du projet a pris environ cinq ans. Pour l’anecdote, j’ai pris des photos lors de safaris, dans des réserves naturelles en Tanzanie ; j’en prends aussi dans des zoos, mais le contexte est différent et je n’aime pas vraiment ces lieux artificiels.

Vous placez les animaux dans leurs attitudes naturelles au cœur de milieux urbains. Vous arrive-t-il de vous imaginer à leur place ?

Je me demande alors lequel d’entre eux je suis et où je vais. Ne serait-ce que pour m’épanouir, trouver un emplacement confortable ou un endroit pour me cacher.

De quelle manière votre formation d’architecte influence-t-elle votre travail de photographe ?

Il y a entre les deux des passerelles. Je conçois mes images à partir de croquis techniques et de lignes de force. L’architecture est un ensemble qui réunit différents domaines, dont la photographie, le cinéma et l’histoire de l’art. Pour ma part, la photographie est une passion qui l’a emporté sur le reste. Je n’ai d’ailleurs jamais construit de bâtiment et je me consacre à un travail de « moine » dans mon atelier !

Quelles suites entendez-vous donner au projet ?

J’aimerais aller à Los Angeles, San Francisco, Tokyo et retourner à New York. Je souhaiterais aussi initier un travail prenant en compte l’intérieur des bâtiments. Je suis fou de celui du Grand Palais, par exemple ! J’imagine également créer une forme d’écho entre diverses statues à travers le monde : la statue de la Liberté à New York, le Corcovado à Rio de Janeiro, le David à Florence, etc. Et réaliser quelque chose avec le Stade de France, en tant que support. Plus je fais de photos, plus j’ai d’idées !

* Haute de 828 m, la Burj Khalifa est la plus grande tour du monde.

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Retrouvez Chris Morin-Eitner sur le site Gallery Locator.