Chocs de plumes et de poils au Musée de Flandre

Perché au sommet du Mont Cassel, dans le nord de la France, le Musée de Flandre est tout entier dévolu à la culture flamande, du XVe siècle à nos jours, et à la valorisation de la création artistique de cette région particulière, située à cheval entre la France et la Belgique. Si ses collections – constituées de quelque 6 000 peintures, sculptures et objets – comprennent un pan contemporain*, c’est la première fois que l’institution propose une exposition axée sur l’art actuel. A découvrir jusqu’au 9 juillet, A poils et à plumes met ainsi à l’honneur les œuvres de neuf artistes belges – Jan Fabre, Wim Delvoye, Marie-Jo Lafontaine, Patrick Van Caeckenbergh, Berlinde de Bruyckere, Thierry de Cordier, Koen Vanmechelen, Michel Vanden Eeckhoudt (1947-2015) et Eric de Ville –, au fil d’un dialogue singulier suscité avec des pièces anciennes. Visite guidée en compagnie de Sandrine Vézilier-Dussart, directrice des lieux et commissaire de l’exposition.

Jan Fabre
Sanguis sum, Jan Fabre, 2001.

A poils et à plumes est le second volet d’une exploration de la figure animale dans l’art flamand débutée en 2016, avec L’odyssée des animaux, une exposition dédiée à la peinture du XVIIe siècle. « A cette époque, on était sur une représentation qui se voulait la plus réelle possible de l’animal, rappelle Sandrine Vézilier-Dussart. Avec certaines codifications, héritées des traditions médiévales et que l’on retrouvera dans le développement des natures mortes. Chez les artistes d’aujourd’hui, il n’y a plus véritablement d’intérêt premier pour l’animal en tant que tel ; il est (re)transformé et devient à la fois matière et sens. Tout s’imbrique. » Le parcours, qui révèle par ailleurs l’intensité comme la diversité de la création sur ce modeste territoire que sont les Flandres belges, fait la part belle au travail de Jan Fabre, déployé dans plusieurs salles, dont la toute première. Les deux agneaux de bronze dorés de Sanguis sum (Je suis sang) y sont mis en regard avec deux huiles sur bois datant respectivement du XVe et du XVIe siècle – la première est anonyme, la seconde signée Pieter Coeck d’Alost – et représentant des scènes religieuses. Une façon de faire écho à la place occupée par la peinture flamande ancienne dans l’œuvre du plasticien, qui s’est en l’occurrence inspiré du polyptyque L’adoration de l’agneau mystique (1432) de Van Eyck. « La position des deux agneaux – l’un est debout, l’autre allongé, comme mort – symbolise le début et la fin, un principe fondamental dans sa création, rappelle la commissaire de l’exposition. Tous deux portent par ailleurs un chapeau de carnaval, comme pour souligner la vanité de notre existence terrestre. » Chez Jan Fabre, l’animal est à la fois utilisé comme messager, mais aussi comme matière, à l’image de la figure du hibou en plumes (Les Messagers de la Mort décapités, l’annonciateur du froid), érigée sur un autel dans la petite pièce voisine, de celle du cygne empaillé (Leda, engel van de Dode), à l’étage, ou encore de ses célèbres sculptures et installations réalisées à partir de scarabées entiers ou de leurs élytres – l’exposition de Cassel présente notamment Engel, Revelation et Gravetomb.

Untitled (Punk Skin), Wim Delvoye.

Une dualité que l’on retrouve chez Wim Delvoye comme chez Berlinde de Bruyckere. Le premier dévoile ici trois de ces petites peaux de cochon tatouées (Untitled – Punk Skin, Snow White, Madonna), serties de cadres rococo et accrochées en regard de Trophy, une sculpture en bronze poli représentant un cerf et une biche. « Chez Wim Delvoye, l’œuvre est un tout, qui tient à la fois de l’esprit, de l’acte et de l’esthétisme », analyse Sandrine Vézilier-Dussart. Pour elle, Trophy (2012) fait partie de ces pièces permettant de mieux cerner la personnalité de l’artiste : « Son titre évoque un trophée de chasse, or les deux animaux sont en plein acte de copulation, qui plus est dans la position humaine du missionnaire. Représenter la sexualité telle quelle est, parce qu’elle fait partie de la vie, est une façon de dénoncer le tabou qu’elle continue d’être dans notre société contemporaine. C’est aussi une œuvre qu’il a retravaillée dix ans après un premier jet. Car c’est un perfectionniste, dont la démarche évolue dans un souci constant de perfectionnement et d’utilisation des nouvelles techniques. »

Berlinde de Bruyckere
In Flanders Fields (détail), Berlinde de Bruyckere.

Dans une toute autre approche, Berlinde de Bruyckere reprend pour sa part la figure du cheval. In Flanders Fields (2000) est une installation constituée de cinq animaux – trois sont ici présentés – reproduits grandeur nature dans le cadre d’une commande passée par le musée d’Ypres, en Belgique, institution dédiée à la mémoire de la Première Guerre mondiale. « Lors de ses recherches, l’artiste a été à la fois bouleversée par les photographies d’archives des champs de bataille et rendue perplexe par le nombre incalculable de cadavres de chevaux qui y figuraient. » C’est sur l’innocence de l’animal qu’elle choisit alors de travailler pour transcrire l’horreur du sacrifice induit par le conflit. Posés sur des tréteaux métalliques, les trois corps semblent figés dans la mort, les jambes raidies, la tête reposant pour l’un d’entre eux au sol. Il n’ont ni yeux, ni bouche ; un parti pris de l’anonymat qui vient faire écho à celui des soldats. Les coutures – les peaux ont été récupérées dans des abattoirs –, laissées volontairement apparentes, soulignent l’idée de rapiècement. « Comme si on était venu les panser », relève la directrice du Musée de Cassel. A la fois très belle et terriblement dérangeante, l’œuvre est d’une efficacité redoutable. D’autant plus que le visiteur la découvre juste après avoir savouré la poésie d’un autre Cheval, signé Patrick Van Caeckenbergh.

Patrick Van Caeckenbergh
Le Cheval, Patrick Van Caeckenbergh, 1985-1986.

Les quatre pieds d’une table reposant sur autant de boîtes de conserve en sont les membres, un empilement d’assiettes forme la tête, soutenue par une encolure de bois, et une guirlande de couverts représente la queue. Quatre couches de bocaux de conserves de fruits et de légumes multicolores, impeccablement alignés, constituent le corps de la bête. Conçue tel un hommage au lendemain de la disparition de son père, en 1985, Le Cheval est une œuvre déterminante dans le cheminement de l’artiste, qui aime à la présenter comme son premier acte de création. « Il a toujours été fasciné par son père qui collectionnait les moindres clous et vis, rappelle Sandrine Vézilier-Dussart. Or, nous sommes vraiment ici face à une œuvre “bricolée”, mais au sens noble du terme ; l’assemblage est des plus judicieux. » La table est la table familiale, les bocaux font eux aussi écho à l’univers parental. La figure du cheval, quant à elle, renvoie plutôt à l’extérieur et à la liberté qu’il laisse présager. « Ce rapport du dedans et du dehors revient constamment chez Patrick Van Caeckenbergh, reprend la commissaire de l’exposition. Tout comme le thème de l’alimentation : notre principal organe est, selon lui, l’estomac, car il nous permet de nous déplacer, de nous mouvoir et de penser. Le processus digestif témoigne aussi, et surtout, d’un tri qui s’opère en dehors de notre propre volonté ; il y a là quelque chose d’énigmatique, de magique. » De souvent non dénué d’humour, aussi. A quelques pas, une carapace de tortue, posée à hauteur de regard sur un piédestal, arbore des dessins de constellations. Contrastant avec cette évocation de l’univers, l’étroite cavité intérieure, que l’on ne distingue que muni d’une lampe de poche, dévoile une autoreprésentation miniature de l’artiste, vêtu tel un homme préhistorique et en train de faire la cuisine !

Koen Van Mechelen
Chida – C.C.P., Koen Van Mechelen.

Le projet peut prêter à sourire, mais c’est le plus sérieusement du monde que Koen Vanmechelen développe, depuis plus de 15 ans et en collaboration avec des chercheurs et généticiens de l’université de Louvain, son Cosmopolitan Chicken Project, un travail sur les croisements de poulets. « Il en est arrivé à la 19e génération », précise la directrice du Musée de Flandre, dont les collections comptent l’un des étonnants volatiles (Mechelse Bresse, 2002). La volonté de l’artiste étant, à terme, de créer un poulet qui possède les gènes de toutes les variétés de ce type de gallinacés du monde. Différents spécimens appartenant à la série Medusa – qui s’articule autour de l’idée de croisement entre un reptile et un poulet – et une sculpture associant taxidermie et taille du marbre – Chida est une sorte de félin ailé – témoignent encore de ce concept d’hybridation qui occupe le cœur d’une démarche art-science intrigante et non dépourvue d’onirisme. « Il y a aussi une forme de démesure qui correspond bien à l’esprit belge », relève encore Sandrine Vézilier-Dussart. Cette dernière a également souhaité solliciter Thierry de Cordier pour qu’il accepte de présenter De Vogel (L’oiseau, 1989), un haut et sombre personnage, mi-homme, mi-corbeau, rappelant la silhouette d’un épouvantail. A son cou, un écriteau livre une phrase énigmatique aux allures d’épitaphe – « Je n’ai rien à voir avec le XXe siècle. » « Il était au départ très réticent, raconte la conservatrice, car cette œuvre, outre sa fragilité, a une histoire. Il s’agit ici de sa seconde version. » La première, plus imposante encore, avait été installée au milieu des années 1980 dans l’espace public d’un petit village, près d’Albi, et retrouvée détruite peu après l’inauguration. « L’artiste a compris par la suite que les villageois, extrêmement superstitieux, avaient interprété l’œuvre comme un oiseau de malheur. Mais sur le coup, ce fut une expérience très douloureuse. »

Marie Joe Lafontaine
I love The World ! Monkey, Marie-Jo Lafontaine, 2006.

Des œuvres photographiques, mettant en lumière des univers très différents, ponctuent le parcours. Une salle entière est dévolue à un ensemble de grands tirages signés Marie-Jo Lafontaine et réalisés dans la suite d’une performance audiovisuelle qu’avait déployée la plasticienne, en 2006 sur les gratte-ciel du quartier d’affaires de Francfort, à occasion de l’ouverture de la Coupe du monde de football en Allemagne. Il y était notamment question du pouvoir de la finance sur notre société contemporaine. Sur les murs du Musée de Flandre, des personnages en costume ou portant un col roulé fixent le visiteur. Ils ont des têtes de chat, de lapin, de singe, de loup, de rat ou encore de mouton. « Pour réaliser ces images, l’artiste a fait appel à des notables bruxellois – avocats, juges, banquiers, etc. –, leur a fait choisir un masque et leur a demandé de le porter avant de les photographier en studio, précise Sandrine Vézilier-Dussart. Elle a beaucoup travaillé sur la posture : ils ne sont jamais en position frontale, mais plutôt de trois-quart ; de légers effets de flous viennent souligner les travers de l’homme. » Le singe se fait ainsi menaçant, le rat rebutant, la lapine et la chatte séductrices. A l’arrière-plan, un paysage de tours empruntées à New York, Tokyo ou Paris ferme à chaque fois l’espace. Un univers de fable qui tranche avec celui, ancré dans la réalité, de Michel Vanden Eeckhoudt (disparu en 2015). L’artiste s’est en effet rendu, pour sa part, dans les zoos de Maubeuge, Cologne et Anvers pour y réaliser une série en noir et blanc évoquant avec subtilité la notion d’enfermement : s’y confrontent le mouvement saisi sur le vif des pensionnaires et la fixité des grilles et des vitrines environnant leurs enclos. Une large photographie d’Eric de Ville (Paradise) clôt le parcours. L’œuvre s’appuie sur une multitude de clichés de bois et d’animaux, assemblés et retravaillés par ordinateur. Elle propose une vision du paradis dépourvu de toute présence humaine. Seule une toute petite trouée laisse entrevoir une maison, en l’occurence celle de ses grands-parents. « Nous voulions terminer avec une œuvre un peu plus légère, une vision optimiste, poursuit notre “guide” avant de revenir sur l’exposition. Ça a été une véritable expérience, à travers laquelle nous avons traité l’art contemporain de la même manière que la peinture ancienne : nous avons essayé d’éviter la surinterprétation, de partir dans des propos métaphysiques et trop complexes qui, souvent, desservent les œuvres contemporaines. » Un essai indéniablement transformé.

* Le musée a notamment acquis des œuvres de Léo Copers, Manuel Ruiz Vida, Janusz Stega, Jan Fabre, Thierry de Cordier, Patrick van Caeckenbergh et Koen Vanmechelen.

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