Les chirurgies plastiques de Frédéric Atlan

Et si la peinture résistait à l’ordre numérique, si par des processus de greffes chirurgicales, picturales ou algorithmiques, elle s’immisçait dans la matrice pour en troubler notre regard, ou bien n’en conserver que la géométrie des ruines ? Peintre, vidéaste et musicien performeur, Frédéric Atlan, s’installe pour huit jours (jusqu’au 4 novembre), au 28 rue Beaurepaire, à Paris, où il croise photographie et peinture dans l’exposition d’une vingtaine d’œuvres récentes : d’abstraites acryliques sur toile, tels les vestiges d’autres usages, y côtoient d’étranges tirages (photographiques) infiltrés par la magie picturale de tétragrammes (peints), dont il se sert comme éléments chromatiques : « Travaillées par la tension entre la peinture qui en forme la base et le numérique comme grand interprétant universel qui unifie et égalise toute chose, ses tétragrammisations apparaissent comme les images fantomatiques d’un monde perdu dans un kaléidoscope visuel, relève Muriel Louâpre, enseignante-chercheuse à l’Université Paris-Descartes. Elles proposent ainsi une nouvelle mathesis, un ordre global articulant les deux modes de représentation, la matière et le geste d’un côté, le pixel et l’algorithme de l’autre. » Figure emblématique des squats artistiques parisiens des années 1990, éternel précurseur depuis la Documenta X, à Cassel en 1997, l’artiste, qui prit le pseudonyme de Sonic surgeon (chirurgien sonique) sur la scène musicale expérimentale, démontre dans ses contemplations contemporaines, par l’opération de substitutions analogiques ou bien mathématiques, combien la peinture, cet archaïsme essentiel du geste, de la trace et de la couleur, résiste à la dissolution numérique de l’espace et du temps. Frédéric Atlan n’avait pas exposé en France depuis six ans, nous l’avions convié pour ses Polychromies futures et autres objets vidéo énigmatiques (1) dans notre numéro spécial sur Les esthétiques de l’écoute en 2016, alors que ses premières tétragrammisations sortaient tout juste de l’atelier pour être montrées au Japon (par la galerie IND à Nara). Quelques jours avant le vernissage de son exposition Opérations, qui aura lieu ce mercredi 31 octobre, l’artiste a accepté de se prêter au Jeu des mots.

Opération

Frédéric Atlan.

C’est le titre de l’exposition, au pluriel, une référence chirurgicale, qui évoque des greffes en peinture : dans une des séries que je présente, Géométrie des ruines, par exemple, je prends deux toiles, une receveuse et une donneuse – une toile plus ou moins ratée, un rebut – que je colle sur la receveuse – un monochrome, en général – et que j’arrache. C’est un acte très physique, qui donne paradoxalement sur la toile un résultat très délicat, très fin. Il se produit un échange de matière entre les toiles qui nous donne l’impression de rentrer à l’intérieur de la peinture. Dans le monde numérique d’aujourd’hui, que reste-t-il à la peinture si ce n’est sa matérialité, le geste et l’engagement physique qu’on y met ? Dans l’une de mes expositions, qui s’appelait Infra et avait été présentée à l’Apacc, en 2012 à Montreuil, je cherchais littéralement ce qu’il y avait à l’intérieur de la peinture, j’entrais dedans en ponçant la matière.

Tétragramme

Tétragramme, Frédéric Atlan.

Les tétragrammisations sont aussi des opérations, mais d’ordre numérique ou mathématique cette fois : des toiles monochromes rectangulaires sont agencées en quinconce autour d’un vide central ; cela forme un carré de 84 cm sur 84 cm avec ce trou au milieu qui peut évoquer l’idée du vide absolu, ou de dieu. J’ai élaboré ainsi près de mille cinq cents tétragrammes à partir des combinaisons de quatre tableaux peints à l’acrylique et agencés différemment, que j’ai photographiés. Cela m’a pris près de deux ans ; à un moment, je me suis même dit que je n’allais faire que ça : un tétragramme quotidien, qui serait la couleur du jour ; ça me paraissait intéressant de traduire par la couleur pure l’émotion du jour. La couleur, c’est la vie. Et puis je suis allé voir une exposition de tapisseries contemporaines, c’est ce qui m’a donné l’idée de remplacer les pixels des photographies, que je réalisais par ailleurs, par mes tétragrammes : il s’agit souvent d’images un peu troubles, étranges, ambiguës, tel ce pré où broutent des poneys au-dessus desquels pendent des lignes à haute tension. Sur mon ordinateur, par des opérations algorithmiques, j’échange les pixels du sujet photographié et en recompose l’image à partir des clichés HD de mes tétragrammes peints… Dans cette opération c’est donc le geste et la matière qui viennent tester leur résistance face au numérique : de loin, les tétragrammisations peuvent faire penser à un tableau pointilliste, un peu suranné, voire à une tapisserie justement, mais dès lors qu’on s’approche, au lieu d’observer des pixels flous comme sur les photos numériques classiques, on aperçoit au contraire une abstraction très rigoureuse, ayant les fameux tétragrammes comme unités de base. Si j’avais les moyens d’imprimer ces réalisations sur des toiles ou des bâches monumentales, on pourrait les voir de la Lune ! C’est-à-dire qu’on pourrait obtenir des images qui feraient plus de 2 km de large, composées de tétragrammes de plus d’un mètre de haut ; et en s’approchant de la photo, on verrait le grain de la peinture sur la toile, l’image abstraite de la peinture pure qui viendrait perturber notre perception. Ce qui est troublant avec ces tétragrammisations, c’est qu’elles enchantent le réel, elles en donnent une vision envoûtante, comme cette toile de l’exposition Opérations qui représente une femme allongée, évoquant la Belle au bois dormant dans une lumière de paillettes qui la baigne et l’enveloppe de douceur, alors qu’il s’agit d’une SDF dans une laverie, allongée sur une table avec des bandages (Veliko Tarnovo). C’est aussi une manière de questionner le numérique, qui donne toujours une vision léchée, parfaite et pratique du monde, alors que ce qui se cache derrière n’est pas toujours très réjouissant.

Poneys (Danemark), photographie numérique tétragrammisée, Frédéric Atlan.

Guérir

Reprenons l’exemple de la série La géométrie des ruines, pour laquelle j’utilise des toiles anciennes, des rebuts auxquels je donne une deuxième chance par le biais d’une opération. C’est aussi cette idée de l’art qui peut nous guérir des artefacts superficiels de la vie et nous donner envie d’aller chercher, de creuser des choses plus importantes dans notre rapport au monde. Je me dis que l’art doit nous faire du bien, nous grandir, sans lui je serais très malheureux ; je le suis toujours un peu (sourire), mais cela m’aide à vivre. Sonic surgeon (chirurgien sonore), c’est mon nom de musicien – encore de la chirurgie, des opérations –, qui vient d’un désir de guérir en apportant sa contribution au monde ! Les squats, dans lesquels j’ai passé beaucoup de temps dans les années 1990, n’étaient pas des ghettos d’artistes, c’était déjà une tentative de réparer le monde ou, au moins, une recherche d’alternative au consumérisme : il y avait là une dimension sociale, on y accueillait des déracinés, des égarés de la vie. C’était des lieux d’expérimentations artistiques, mais aussi sociales.

Expérimentation

Départs (détail), Frédéric Atlan.

Lorsqu’on arrive dans une friche industrielle abandonnée, tout est possible, mais il faut faire vite car il faut légitimer l’occupation. A la différence de l’atelier où l’on peut réfléchir, analyser, faire des allers et retours, il faut être spontané, rapide, ce qui permet de mettre au jour des choses et d’expérimenter, quitte à revenir dessus par la suite. D’ailleurs, je ne suis pas du tout conceptuel, je comprends en faisant, en expérimentant : ce qui m’intéresse dans l’art, c’est la recherche, c’est d’abord de me comprendre moi un peu mieux, puis d’essayer de donner à voir ce que j’ai compris des choses et de savoir si je suis seul ou si l’on est plusieurs à les appréhender de la même manière. Dans ce cadre-là, je n’ai pas voulu m’en tenir qu’à la peinture, même si c’est ce qui me tient depuis plus de 30 ans, j’ai essayé de trouver d’autres moyens d’expression : à la suite d’un accident de moto, la main cassée, ne pouvant plus peindre, je me suis mis à la vidéo. Cette année, j’ai essayé la 3D, me coltinant l’apprentissage d’un logiciel (cinéma 4D) pour la réalisation, notamment, d’un film sur la polémique suscitée par l’installation du bouquet de tulipes de Koons devant le Palais de Tokyo. La vidéo s’appelle Changeons d’ère ! J’y ai modélisé le bouquet et le palais, avant de les faire exploser ; la nuit tombe et, au petit matin, apparaît un champ recouvert de fleurs alors que le palais sort de terre dans une architecture renouvelée.

La musique

La musique m’a toujours intéressé : à 15 ans, je jouais dans un groupe de rock et, en 1997, à l’occasion de Documenta X, à Cassel, nous avions rejoint l’Allemagne en camion avec quelques amis artistes et squatters. Nous avions fomenté une rave et créé des œuvres in situ dans un lieu immense ; Art Press avait d’ailleurs relevé l’intrusion de la musique techno dans le milieu de l’art. A l’époque, nous mettions un point d’honneur à faire disparaître nos noms des cartels ! Beaucoup plus tard, vers 2006-2007, j’ai rencontré Andy Bolus Evil Moisture à la Miroiterie à Paris. Il créait de la musique bruitiste, de la noise, ça m’a plu. Le souvenir me revient d’ailleurs d’un morceau improvisé, enregistré avec les moyens du bord à la Miroiterie ; il est un peu triste : il évoque le rêve, ainsi que la désillusion, inhérents au squat. Nous nous sommes influencés, il s’est remis à la peinture, moi à la musique – ce sont ces potentialités de croisements réjouissantes qui peuvent se produire dans les squats.

Le protocole

Veliko Tarnovo , photographie numérique tétragrammisée, Frédéric Atlan.

J’ai compris à l’issue de cette rencontre, qu’on pouvait appréhender la musique de manières très différentes et j’ai eu envie de faire de la musique protocolaire. C’est une approche qui reste très expérimentale et qui permet à des musiciens professionnels, ou non, de se retrouver pour créer une pièce sonore. Le principe est simple : je réunis des gens dans l’objectif de proposer un concert la semaine suivante ; chacun y exprime des désirs sur ce qu’il a envie de jouer, avec quel instrument ou simplement sur le bruit, le son qu’il ou elle souhaite émettre, puis, ensemble, nous construisons un déroulement, éventuellement une narration. Suivant les cas, on écrit une sorte de partition, on ne répète pas du tout. Le jour J, je soumets le protocole, qui a été envoyé à chacun et validé au préalable, au public qui en reçoit un exemplaire. Bien évidemment, il ne se produit pas tout à fait ce qui était escompté, mais j’aimerais bien poursuivre ce type d’expérience, qu’elle soit ouverte à toutes sortes de musiques – du field recording à l’instrumental –, avec des personnalités, des sensibilités et des intelligences très différentes, que des mathématiciens ou des philosophes nous rejoignent. C’est encore pour moi, une autre façon de chercher à construire, ensemble, un monde nouveau.

Interpeller

Livre d’or, série Géométrie des ruines, Frédéric Atlan.

C’est provoquer une réaction assez forte. Pendant 10 ans, tous les jours, j’ai fait le mouton en parcourant Paris à vélo : soudain, je me mettais à bêler, très fort, entre deux coups de pédales ou bien arrêté à un feu rouge. Cela créait des brèches spatio-temporelles, autrement dit, pour quiconque se trouvant à proximité, rien d’autre n’existait sauf ce bêlement. Paradoxalement, le son était très puissant, alors qu’il se faisait l’écho de l’animal le plus doux au monde. Là encore, n’étant pas conceptuel, j’ai observé les réactions suscitées et réfléchi a posteriori. Ce bêlement irruptif révélait l’état d’esprit des gens : ceux qui, comme les touristes, se trouvaient en situation de « moutons » à déambuler près du Louvre ou de Notre-Dame riaient, ça les amusait, alors que ceux qui semblaient subir leur travail étaient plutôt agressifs. Cela s’est terminé le jour où, alors que je franchissais le pont des arts, un type m’a mis en grand coup de poing en pleine face ; je me suis retrouvé à l’hôpital avec une double fracture du nez. La performance du mouton amenait les gens à se pencher sur ce qu’ils vivent ; c’est devenu une sorte de légende urbaine. Il m’arrive de marcher dans Paris, que des personnes me reconnaissent et fassent : « Bêêêê ! » La performance documentée sur Arte Radio bat encore des records d’audience (2).

Trace

Géométrie bleue, série Géométrie des ruines, Frédéric Atlan.

La trace, c’est l’aspect mémoriel : que reste-t-il de nous et des choses ? Ça me ramène aux squats : je me suis penché par exemple, dans des friches industrielles, sur le passé des bâtiments. Je suivais les marques du passé, au trait noir, au pinceau ou à la bombe, là où une machine était posée, par exemple, là où la peinture paraissait plus fraîche, là où l’on pouvait voir des traces d’humidité, ou celles d’une exposition à la lumière du soleil, ou encore de l’érosion du sol, là où les ouvriers avaient travaillé.. Cela permettait aux immeubles, avant leur démolition, de « parler » une dernière fois encore de leur expérience, de leur histoire. Dans les squats, je travaillais beaucoup au sol et j’aimais garder dans ma peinture un souvenir, une empreinte de ces lieux. On retrouve cela dans la série Géométrie des ruines : que reste-t-il quand j’arrache la peinture ?

Liberté

Vue de l’exposition Opérations, Frédéric Atlan.

Pour moi, limites et liberté sont liées : lorsque j’ai découvert la peinture, j’ai ressenti une sensation de liberté inouïe, mais aussi, très vite, mes limites. Je pratiquais la peinture à la poursuite de cette liberté, alors qu’en réalité, bien souvent, l’on s’enferme tout seul dans un style, une façon de faire. Je me suis alors demandé comment dépasser cela ? Finalement, je pense qu’il faut se donner un cadre très rigoureux et des limites assez strictes, pour pouvoir mieux ressentir cette liberté. Je crois qu’il existe deux formes de liberté : celle, totale, où tout se vaut et celle, intérieure, qu’il faut aller chercher, que l’on doit creuser, c’est cette dernière qui m’intéresse. Lorsqu’on définit au préalable un protocole de travail, un cadre rigoureux, on peut alors explorer les moindres parcelles de ce champ et se lâcher complètement. Pour moi, c’est ça la liberté. Elle est à l’œuvre dans l’exposition Opérations, où à partir d’un même processus donné, des mêmes contraintes, on peut découvrir des résultats complètement différents !

(1) L’inéluctable, le film est en compétition au Xe Festival du Film de Mode (octobre 2018).
(2) Documentaire « Un mouton à vélo. Paris bêle-t-il ? » (Aline Chambras, Arte Radio, 2010). Jeudi 25 octobre sur France Culture, Frédéric Atlan présentait l’exposition Opérations dans le cadre des Carnets de la création au micro d’Aude Lavigne.

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