Chemins de liberté et miroirs de vérité

Pour clore cette semaine consacrée à l’art protestataire des Samis, voici exposés d’autres combats. A travers plusieurs œuvres engagées, ce sont les ressorts de la création qui sont scrutées. Il n’est pas ici question de s’exprimer seulement à titre individuel, de produire un travail singulier reflétant une vision intérieure ou incarnant une pulsion. Chacune de ces créations est un mot qui écrit un manifeste, qui engage l’artiste vis-à-vis de l’autre et des autres. Autant de regards qui mis bout à bout ont sûrement pour vocation de changer heureusement le monde.

Tombeaux, Sadika Keskes, 2017.

Août 2013. En face de la mairie de Kasserine, en Tunisie, des tombes de verre translucide imposent le silence. La révolution n’est plus et les islamistes ont obtenu la gouvernance du pays. Des hommes politiques progressistes, comme Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, viennent d’être assassinés. L’atmosphère est irrespirable pour les défenseurs de la démocratie et de la liberté d’expression. Sadika Keskes n’entend pas détourner le regard. Femme et artiste, elle refuse de voir l’élan de tout un peuple confisqué et une domination en remplacer une autre. Les sépultures qu’elle dresse ce jour-là avec l’aide de la population sont un hommage aux martyrs. « Dans l’atmosphère encore surchauffée de cette Tunisie post-révolutionnaire, on ressentait la présence des dépouilles. Les gens sont venus en masse avec des fleurs et des bougies. Certains ont chanté. » Durant trois mois, l’œuvre restera au vu et au su de tout le monde avant d’être démolie par les autorités. Octobre 2017. Sur la plage de Gammarth, les Tombeaux se dressent à nouveau ; non plus en mémoire d’hommes tués pour leurs idées, mais morts parce qu’ils voulaient traverser la Méditerranée. Le combat de l’artiste humaniste continue. Mais l’art peut-il être efficace face aux pouvoirs ? « L’art seul ne le peut pas, surtout dans les périodes de transformation violente. Cependant il peut aider à la construction des sociétés, si toutefois les idées peuvent s’exprimer. Aujourd’hui en Tunisie, les artistes servent d’alarme et aussi de régulateurs. Certains s’engagent au-delà de leurs œuvres pour porter des mouvements intellectuels et entreprennent des évènements culturels d’envergure. Comme Raja Ben Ammar, femme de théâtre et directrice de l’espace Mad’art, à Carthage. » Ici, l’art est forcément politique car il ne veut pas se soustraire à ses obligations. Etre ou ne pas être engagée ? La réponse ne fait aucun doute. « Oui, je suis une artiviste. Mais j’aimerais tant me détacher de ce qui m’entoure pour me recentrer sur un autre essentiel. D’ailleurs, mon œuvre oscille sans cesse entre ténèbres et lumière. »

Sleep Al Naim, Mounir Fatmi.

A Paris, Barbara Polla vient de publier Femme hors normes. Dans ce livre, elle définit le concept d’« autonormie ». Pour l’auteure, la première des libertés à conquérir est celle de l’être, contraint non pas par les lois nécessaires à la bonne gestion d’une vie en société mais par les normes, ensemble de règles édictées par l’éducation, la religion, la culture… Tout ce qui n’est pas répréhensible d’outrepasser, mais ne l’est que rarement, tant chacun les vit comme une partie intrinsèque de sa personnalité. « Je respecte les lois du pays dans lequel je vis, mais pas forcément les normes qui y prospèrent. Créer les siennes propres, c’est entrer dans son espace de liberté. Chacun de nous peut le faire, même si c’est difficile. Une fois lancé, la peur qui présidait au départ est largement compensée par l’extraordinaire énergie reçue du fait de s’approcher au plus près de soi. C’est un travail au quotidien, une discipline de tous les jours. Mais ce faisant, il est possible d’accueillir l’autre. Ce qui est bon pour moi devient alors bon pour l’ensemble de la société. Ce livre est né du travail que je fais avec les artistes et notamment les femmes qui, pour créer, doivent sortir de la norme. » Si dans le milieu de l’art, Barbara Polla est connue comme galeriste, il faut noter qu’elle est aussi médecin et mère de quatre filles, fut chercheure et aussi élue durant 12 ans dont quatre en tant que députée en Suisse, son pays natal. « Il est impossible de créer sans sortir d’une manière ou d’une autre de la norme donnée par la société. L’art qui m’intéresse doit être une expression de l’authenticité de l’être. Pour cela, il ne doit pas se laisser enfermer. Les prisons les plus solides sont probablement celles que nous construisons dans nos têtes. » Si l’art oblige à s’affranchir des normes pour s’inventer, il s’attaque aussi souvent aux règles de la société organisée. Il lève le poing. Il ne s’agit pas toujours de renverser le pouvoir en place, mais d’alerter sur ses dérives et lutter contre ses abus ou conquérir de nouveaux droits, de nouvelles libertés. « J’ai été élue avec la volonté de défendre toutes les libertés. Puis j’ai décidé de me consacrer entièrement à l’art sans penser que je défendrais particulièrement de l’art politique. Mais les œuvres qui m’ont attirées le plus ont une composante politique forte. Je pense notamment à celle de Mounir Fatmi, avec lequel je travaille très intensément depuis 2011. Nous avons déjà fait cinq expositions personnelles ensemble. La réflexion politique de Mounir Fatmi est constante. Elle m’attire, m’intéresse, me permet de creuser dans l’œuvre, de communiquer ses messages à la fois esthétiques et politiques. » L’artiste, qui incite sans cesse à la rencontre interculturelle et dénonce tous les obscurantismes, a dû faire face plusieurs fois à la censure. On se souvient qu’en 2012, Technologia avait été retirée de l’espace public à Toulouse car jugée « blasphématoire », que Sleep avait été censurée par l’Institut du Monde arabe la même année, et que la vidéo Sleep Al Naim avait été écartée par la Villa Tamaris en 2015. Qu’il s’attaque aux lois ou aux normes, l’art est un antidote contre tous les types d’oppression. Mais posons la question pour la seconde fois : peut-il être efficace face aux pouvoirs ? « L’art doit être l’art. Mais en réalité, tout art est politique. A partir du moment où l’on regarde vraiment une œuvre, qu’on entre à l’intérieur d’elle, elle nous transforme. Quand bien même l’art ne change que celui qui le regarde, cela change le monde. Même si ce n’est pas son ambition », affirme Barbara Polla.

Toiles signées Fabrice Yencko.

Entrons maintenant dans la galerie parisienne Rabouan Moussian. Dans le premier espace d’exposition une photo de grand format prise au téléobjectif est plaquée au mur. Une femme à la tenue sombre et au gilet rétro-réfléchissant orange tient un chien noir en laisse. Il fait nuit et l’agent de sécurité fait sa ronde. Posés au sol sur des pieds, trois toiles se répondent en un concert d’aboiements muets. Les chiens aux couleurs, dents et griffes de dragon révèlent leur véritable mission. Sur le mur du fond, un petit cadre enferme une capture de vidéo de surveillance en noir et blanc. Un homme jeune vient de franchir précipitamment les portes à battants d’une station de métro. Son regard est fixé au sol. Le document sort tout droit d’un dossier d’accusation. Tagger des rames de métro est interdit et passible de poursuites. L’artiste traverse la galerie. Fabrice Yencko a 14 ans quand il commence à graffer dans la rue pour l’adrénaline et sans plus de motivation que le sentiment d’être libre et de transgresser des règles établies. Mais une lecture va changer la teinte de ses actions. TAZ d’Hakim Bey tombe sous ses yeux. « La Temporary Autonomous Zone, ou Zone Autonome Temporaire, ne se définit pas. Des “Utopies pirates” du XVIIIe siècle au réseau planétaire du XXIe siècle, elle se manifeste à qui sait la voir, “apparaissant-disparaissant” pour mieux échapper aux Arpenteurs de l’Etat. Elle occupe provisoirement un territoire, dans l’espace, le temps ou l’imaginaire, et se dissout dès lors qu’il est répertorié. La TAZ fuit les TAZs affichées, les espaces “concédés” à la liberté : elle prend d’assaut, et retourne à l’invisible. Elle est une “insurrection” hors le Temps et l’Histoire, une tactique de la disparition », écrit l’auteur. Construire un plan pour s’introduire dans un endroit interdit, observer, se cacher, ramper, trouver les failles d’un système… devient peu à peu une attitude politique. « Plutôt que de militer pour une société utopiste qui n’arrivera jamais, Hakim Bey montre que vivre sa liberté au quotidien est un militantisme, et une grande force face à une société de plus en plus répressive. Etre en mouvement, s’approprier une zone, y créer des règles cohérentes avec ses idées, en partir au moindre signe de répression pour en recréer une nouvelle ailleurs. Tout cela faisait écho à ce que je vivais dans le graffiti et m’a incité à réfléchir, écrire et théoriser ce que je faisais. » D’autres lectures plus idéologiques issues des mouvances anarchistes viennent compléter le bagage de l’artiste. Il multiplie les interventions illicites. Se fait arrêter et recommence. Pourquoi un tel acharnement à braver l’interdit ? Fabrice Yencko veut « créer son propre espace de liberté ». Il refuse d’entrer dans celui que la société lui propose et dans lequel il ne se sent que toléré. Tatoueur le jour et vandale la nuit, il voyage beaucoup. Mais mis en examen et privé de liberté par un contrôle judiciaire, l’artiste s’interroge. De quelle manière continuer à être libre si la prochaine étape est la prison ? Est-on libre quand il faut payer des avocats pour le rester ? Il publie un livre avec le journaliste Hugo Vitrani, en 2015, qui lui offre une notoriété en dehors de son milieu ; décide d’abandonner la nuit et les voies ferrées pour la lumière des sommets enneigés. Il ne dormira plus planqué dans une rame de métro, mais emmitouflé dans une tente igloo ; il ne se cachera plus pour partir à l’assaut du métal, mais plantera son piolet dans les flancs de la montagne. L’activité reste très sportive. Elle engage le physique et le mental. Les règles de la montagne ne peuvent être transgressées qu’au risque d’y perdre la vie. La liberté est à un autre prix.

Vue de l’exposition Les conquérants de l’inutile, Fabrice Yencko, 2017.

Dans la deuxième salle de l’exposition, des photos viennent témoigner de nouveaux exploits. Certaines sont agencées avec de plus anciennes, prises lors de virées nocturnes. Ensemble, elles ouvrent une intersection plastique entre les deux mondes. A droite, des volumes utilisant le célèbre film vert de la RATP et des photos de reliefs montagneux transforment le mur en paroi d’escalade. Pendus par la capuche au milieu de la pièce, des parkas customisées par les montagnes et les graffitis sont autant de clins d’œil de l’artiste à son ancien « uniforme » de graffeur, désormais camouflé en tenue d’alpiniste. Alors que reste-t-il de politique dans tout cela ? Son art a-t-il cessé de protester ? Quels sont désormais ses objectifs ? A ces questions, Fabrice Yencko répond simplement qu’il souhaite continuer de trouver les moyens pour vivre des aventures, d’être libre en dehors des modèles imposés par la société et d’en parler. Car il aime raconter des histoires. Pour lui, l’art est une protestation contre toutes les habitudes de vivre et l’artiste forcément engagé par le place qu’il décide de tenir dans la société, comme tout un chacun d’ailleurs. Un souhait peut-être ? « J’espère que j’envoie un message », répond-il sobrement. Son exposition s’intitule Les conquérants de l’inutile. Un titre magnifique emprunté à un grand classique de la littérature de montagne, signé par l’alpiniste mondialement reconnu Lionel Terray.

Installation signée Abdul Rahman Katanani, 2017.

A quelques rues, la porte de la galerie Magda Danysz s’ouvre sur une installation. De chaque côté de la pièce, se dresse un patchwork de tôles et de matériaux divers. Le passage central devient plus étroit à mesure que le visiteur l’emprunte. Les parois de bric et de broc se transforment en miroirs qui reflètent la structure à l’infini. Abdul Rahman Katanani nous plonge dans l’architecture de son enfance, celle du camp de réfugiés palestiniens où il est né. Dans le quartier de Sabra, à Beyrouth, au Liban. Quel enfant étiez-vous ? « Un enfant qui joue beaucoup ! Je me rappelle de tous les jeux. Des cris. Nous nous amusions. C’était la première étape vers la liberté. » La liberté ? Mais quelle idée peut-on s’en faire quand on naît dans un camp ? Y pense-t-on seulement ? La nécessité est ailleurs : « La priorité était de se nourrir. Nous étions bloqués, sans possibilité de travailler. » Dès l’adolescence, Abdul Rahman Katanani s’engage. Il dessine au crayon des caricatures sur du papier qu’il affiche sur un mur du camp. Il trouve dans cette résistance un moyen d’exprimer ses idées, d’exister tout simplement. Le sujet des réfugiés palestiniens au Liban est délicat, voire tabou. L’art peut dire là où le silence règne. « Je dessinais pour changer les choses. Toujours contre l’occupation, la corruption, les frontières. » Mais l’exercice est dangereux et ne comble pas l’artiste. Il est limité et reste circonscrit à un acte enfermé dans la critique. Lui, veut faire pousser, montrer un chemin plus ouvert, un peu plus international. Voilà ce qu’il dit à son ami, son frère, Nicolas Etchenagucia : « Adolescent, j’étais énervé et révolté, j’avais envie de tout casser. L’art a été pour moi un moyen de résister sans que la violence prenne le dessus, tout en tenant éloignées les menaces des groupes politico-militaires qui ne comprenaient plus ce que je faisais (1).  »  Naissent alors des collages et des installations réalisées avec des matériaux collectés dans les camps où l’apprentissage du recyclage est une obligation. Soutenu par sa famille, il entre aux Beaux-Arts, à Beyrouth, où il découvre l’histoire de l’art occidental. S’il s’intéresse aux différentes écoles, son instinct le pousse vers la matière. « J’aime travailler physiquement le bois, le métal. »

Installation signée Abdul Rahman Katanani, 2017.

A l’étage, de petits oliviers aux branches acérées sidèrent. Travaillés à mains nues, les fils barbelés conquièrent l’espace. L’artiste parfois se blesse, mais ce combat délicat est pour lui comme une « discussion avec l’arbre ». Toutes les pièces ont été travaillées en France lors d’une résidence d’artiste à Vent des Forêts, dans la Meuse. Abdul Rahman Katanani a tenté de faire venir du bois d’olivier de Palestine, mais il n’a pas obtenu la permission. Au plafond, une tempête se déchaîne. Impossible de s’attarder sur la prouesse technique – plus d’un kilomètre de fils barbelés pour un poids de 100 kg –, tant seul le mouvement compte. Emporté par ce flux ascendant, le regard tourbillonne et s’abîme dans la contemplation. Le phénomène emmène tout sur son passage. « Cette tornade m’évoque la joie nietzschéenne, celle qui va bien au-delà du bonheur, qui inclut l’entièreté de la vie, y compris la mort, qui dans le mouvement parle de joie. C’est un chef-d’œuvre tant par sa physique, sa beauté plastique et sa réalisation, que par ce qu’elle signifie », s’enthousiasme Barbara Polla, qui vient tout juste d’en faire un poème. Dans l’entretien que l’artiste a eu avec Nicolas Etchenagucia, il raconte aussi que le mouvement est « une forme de nomadisme », que les réfugiés ne savent jamais ni quand ils arrivent, ni quand ils repartent. Même si pour ceux qu’ils côtoient la situation est temporaire depuis 70 ans. A la question : « Qu’est-ce que l’art pour toi ? », l’artiste répond : « C’est d’abord un plaisir, une forme de jouissance nécessaire. C’est un moyen d’être libre. Cela me permet de sortir physiquement du Liban et, dans un avenir proche, de faire sortir ma famille. »
Au sous-sol de la galerie, des troncs d’arbres arborent des champignons barbelés. Le métal semble blesser l’écorce. Tandis que dans la forêt meusienne, le chêne choisi par l’artiste accepte l’offrande de fer. Une connivence s’établit et à l’heure où ces mots s’alignent sur l’écran de l’ordinateur, la mousse recouvre doucement, mais avec ténacité, le matériau forgé par la main de l’homme. Ouvrir le dialogue. Permettre un geste vers l’autre. Quel que soit cet autre. Désormais, l’art d’Abdul Rahman Katanani n’engage plus à la protestation, mais à la compréhension et à l’ouverture. « Mon idée était, et est toujours, de donner aux personnes que je côtoie de loin ou de près le pouvoir de sortir, la possibilité de s’affranchir du contrôle permanent et je ne pense pas que la politique soit la solution, mais l’éducation, la culture et l’art, peut-être… »

With Wind, Ai Weiwei, 2014.

A des centaines kilomètres du XIe arrondissement parisien, un immense dragon de couleurs vives fait la joie des enfants de Lausanne. Au Palais de Rumine, cette figure de la mythologie chinoise est installée dans une des salles du musée cantonal de zoologie. Déployé pour la première fois en 2014 sur l’île d’Alcatraz, dans la baie de San Francisco, cette version contemporaine d’une forme d’art traditionnel est détournée pour symboliser non le pouvoir, comme il est de mise, mais la liberté individuelle. Sur de nombreuses écailles du mythique animal, Ai Weiwei a inscrit des citations d’activistes qui ont été emprisonnés ou qui ont dû s’exiler. Parmi eux, Edward Snowden, Nelson Mandela et lui-même. Toute l’œuvre de l’artiste chinois est une protestation, une alarme. Un antidote sans cesse renouvelé contre l’oubli, la violence, la répression, l’idéologie, tous les pouvoirs séculiers et religieux. « Ma définition de l’art a toujours été la même. Il s’agit de liberté d’expression, d’un nouveau mode de communication. Il ne s’agit jamais d’exposer dans des musées ou d’accrocher des toiles aux murs. L’art devrait vivre dans le cœur des gens. Les gens ordinaires devraient avoir la même capacité de comprendre l’art que quiconque. Je ne pense pas que l’art soit élitiste ou mystérieux. Je ne pense pas que quiconque puisse séparer l’art de la politique. L’intention de séparer l’art de la politique est en soi très politique (2).  », expliquait Weiwei en 2011 au quotidien allemand Der Spiegel.

Vue de l’exposition D’ailleurs c’est toujours les autres d’Ai Weiwei à Lausanne.

Son index levé a fait le tour du monde et s’expose aujourd’hui dans une série de photographies intitulée avec humour Study of Perspective, Etude de perspective. Débuté en 1995, sur la place Tia’anmen à Pékin, elle montre le doigt d’honneur que l’artiste adresse à tous les sites emblématiques du pouvoir. Qu’il soit politique ou culturel. Il remet ainsi en cause tant les icônes que les valeurs établies. Dans cette exposition, intitulée D’ailleurs c’est toujours les autres, Ai Weiwei invite à découvrir son travail comme on participe à une chasse au trésor. Installées sur quatre étages (y compris dans le Musée cantonal des beaux-arts), les pièces sont disséminées. Elles se cachent dans les collections dont les vitrines n’ont probablement pas été scrutées avec autant d’intérêt depuis longtemps. A l’étage dédié à l’archéologie, 56 pièces de porcelaines attirent le regard. Répliques d’ossements humains découverts et retirés clandestinement par l’artiste du sol d’un ancien camp de travail, elles témoignent des vies brisées par le pouvoir maoïste, celles des professeurs, savants, écrivains… Tous intellectuels supposés contre-révolutionnaires. « Il faut toujours être conscient que l’art n’est pas seulement une forme d’expression individuelle, mais une manifestation des droits et de la dignité de l’homme (3)  », expliquait l’artiste au NY Arts en 2008. Mais Ai Weiwei ne se contente pas de dénoncer, de protester. Il énonce aussi les valeurs fondamentales d’une humanité digne de ce nom. Il ne cesse de rappeler le caractère unique et singulier de chaque existence et en cela sa beauté. Sunflower est là aussi. Emblématique de cette pensée humaniste de l’artiste, l’installation composées de 100 millions de graines de tournesol en porcelaine peintes à la main par 1 500 artisans en Chine. Chacune singulière et pourtant si semblable aux autres. Comme nous. Le voyage proposé est immense à l’instar de cette œuvre sans cesse renouvelée. L’art est un « miroir de vérité », comme aime à le dire Sadika Keskes.

(1) Entretien publié dans le catalogue de l’exposition Hard Core.
(2) et (3) Citations relevées dans Weiwei-ismes, édité par Larry Warsh, Editons Intervalles, 2013.

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