Du caractère vital de la création

Placée sous le commissariat conjoint de Barbara Polla, galeriste et écrivaine suisse, d’Olivier Varenne et de Mary Knights, respectivement codirecteur du Museum of Old and New Art (MONA) et commissaire d’exposition pour le Tasmanian Museum and Art Gallery (TMAG), en Australie, A Journey to Freedom (Un voyage vers la liberté) est une exposition traitant du thème de l’emprisonnement et de sa mise en perspective selon différents angles culturels et historiques. Présentée jusqu’au 27 juillet à Hobart, chef-lieu de l’Etat australien de Tasmanie et ancienne colonie pénitentiaire, elle réunit les travaux d’une douzaine d’artistes* venus d’Australie comme du monde entier.

Prison Cell, Jean-Michel Pancin.

« Mes travaux sur la notion de prison ne sont pas circonscrits aux lieux de détention, mais évoquent l’emprisonnement d’une manière générale, écrit Barbara Polla, initiatrice du projet d’exposition. Celui-ci est partout : il peut être physique, corporel, mental, social, culturel, virtuel ; on peut s’emprisonner derrière une frontière, marquant une séparation avec l’Autre, les autres humains, les autres pays ; s’enfermer dans des normes sociales, des stéréotypes et des tabous ; se murer en nous-même, dans nos corps et nos peurs. Et nous, humains, imaginons et concevons des prisons avec la même passion que celle que nous mettons à tendre vers toujours plus de liberté. Plus particulièrement, en ces temps de peur politique, de changements rapides et, parfois, de convulsions chaotiques, la tentation d’emprisonner tous ceux qui divergent, des adolescents subversifs aux migrants, des dissidents politiques aux journalistes, semble chaque jour être plus grande. »
Installation, sculpture, vidéo, photographie, réalité virtuelle, chacun des plasticiens invités s’empare à sa manière du thème central de l’exposition A Journey to Freedom qu’est l’emprisonnement. Thématique qui résonne singulièrement en Tasmanie, île qui n’eut longtemps pour principal rôle que d’être une terre d’exil pour condamnés, et qui est au cœur du travail de Nicolas Daubannes depuis une dizaine d’années. S’inspirant comme à son habitude de l’environnement qui l’accueille, l’artiste français a réalisé deux pièces : l’une, créée in situ, qui évoque les centaines de détenus qui furent enterrés sur la petite île des Morts, située dans la baie de Port Arthur (au sud-est de la Tasmanie) et qui donne son nom à l’œuvre ; l’autre, Prohibition, rend hommage à la créativité dont font souvent preuve les prisonniers pour améliorer leur quotidien, avec les moyens du bord. Jean-Michel Pancin déploie quant à lui une impressionnante installation de cellules sans murs (Prison Cell) ; seules les portes, que l’artiste a notamment récupérées à la prison Saint-Anne (à Avignon), celle de Reading (en Angleterre) et celle de Risdon (en Tasmanie), se dressent dans l’espace, exprimant l’enfermement plus puissamment encore que ne le feraient une architecture. Dans son installation photographique C’est encore la Nuit, mounir fatmi représente l’ancienne prison souterraine de Kara, située à Meknès au Maroc, son pays natal. Il évoque le contraste entre les messages laissés par les amoureux sur les murs du lieu, aujourd’hui à l’abandon, et les conditions de vie des prisonniers qui ne recevaient lumière et air que par des ouvertures, appelées oculus, dans le sol qui leur servait de toit. Devenu artiste en prison – il fut enfermé dix ans –, le Panaméen Jhafis Quintero a développé pour sa part une œuvre pluridisciplinaire à travers laquelle il transforme ce vécu personnel en expérience universelle. Le silence et l’insécurité sont chez lui des thèmes récurrents ; l’imagination et la créativité aussi, en tant que moyens de survie. La série de vidéos, Ten Years in Jail, présentée dans le cadre de l’exposition, confronte le spectateur à ses propres incapacités et peurs. La création comme espace de liberté indispensable à la survie est également l’un des sujets abordés par le duo libanais Joana Hadjithomas & Khalil Joreige dans son film Khiam, où témoignent d’anciens prisonniers du camp du même nom, tenu par les Israéliens au Sud-Liban entre 1985 et 2000.
« Penser librement, imaginer librement, créer librement, écrire librement. L’emprisonnement et la liberté sont les deux faces d’une double épée, note encore Barbara Polla. Toute exploration de l’emprisonnement est donc, en tant que telle, un voyage vers la liberté, et les expositions sur le thème « Art & prison » une possibilité de la promouvoir, étant donné qu’elles conduisent toujours à réfléchir au binôme liberté/emprisonnement. La liberté n’est cependant jamais atteinte : elle est et restera toujours une discipline de tous les instants, un effort constant. C’est un voyage, jusqu’à la fin. »

* Avec Janet Biggs, Nicolas Daubanes, mounir fatmi, Shaun Gladwell, Joana Hadjithomas and Khalil Joreige, Ali Kazma, Rachel Labastie, Ricky Maynard, Robert Montgomery, Jean-Michel Pancin, Jhafis Quintero, Sam Wallman.

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