Bruges file la métaphore

Née en 1968, mise en sommeil après son édition de 1974, la Triennale d’art et d’architecture de Bruges a pris un nouvel élan en 2015. Le deuxième temps de ce rendez-vous atypique est placé sous le thème « Ville liquide » et se tient jusqu’au 16 septembre. Installations, sculptures et vidéos d’une quinzaine d’artistes et d’architectes internationaux* sont disséminées au gré des canaux et ruelles du centre historique de la cité, située au nord-ouest de la Belgique. Toutes sont le fruit d’une réflexion sur la flexibilité, la fluidité et la résilience de la ville à une époque où tout semble mouvant et incertain.

Selon le sociologue Zygmunt Bauman (1925-2017), la société a commencé à devenir « liquide » – en opposition au caractère « solide » des sociétés modernes qui assuraient leur cohésion par des projets collectifs – lorsqu’à la faveur de la mondialisation, la liberté de l’individu a pris le pas sur la sécurité collective par le biais, entre autres, de la consommation. C’est en s’inspirant des travaux du chercheur britannique d’origine polonaise que les deux commissaires de l’édition 2018 de la Triennale de Bruges, Till-Holger Borchert, directeur de Musea Brugge (qui regroupe les musées et les sites historiques de la cité flamande), et l’historien de l’art Michel Dewilde, ont défini la thématique « Ville liquide ». « Le monde change rapidement. Les pensées établies et les formes de vie sont sous pression, constatent-ils de concert. La deuxième édition de la triennale examine le rôle d’une ville comme Bruges dans un monde globalisé. Au point de départ se trouvent les habitants d’une société liquide. Un flux constant de changement, propulsé par la variation, le pluralisme et l’ambivalence peut conduire à l’incertitude et même à la peur. Contre ce réflexe, la Triennale de Bruges 2018 est une balise sûre, une ville liquide, ouverte et impliquée, un moteur de changement social, culturel et politique. » Rencontre, transition, accueil, convivialité sont autant de maîtres mots retenus pour les différentes propositions, qui font aussi la part belle à l’imaginaire et au rêve ; plusieurs d’entre elles ont été conçues en collaboration avec les habitants. « Dans une ville aussi liquide, un rôle important est réservé au citoyen participant, précisent encore Till-Holger Borchert et Michel Dewilde. Tout comme les bourgeois médiévaux de Bruges, mais sans le sens discriminatoire de la citoyenneté de l’époque. Le citoyen responsable participe aujourd’hui activement au processus social et à la politique locale de la ville. Lui et le gouvernement œuvrent ensemble pour une communauté où le partage des expériences, des rêves et des souhaits de tous les usagers de la ville conduit à une fusion des horizons. Les espaces temporaires, partagés et accueillants de la Triennale de Bruges 2018 stimulent de tels échanges et aident à construire une nouvelle fondation urbaine. La ville liquide, littéralement entourée d’eau qui a fait la renommée mondiale de Bruges, devient une ville liquide métaphorique. » Placée sous le signe de la fluidité, des influx et des échanges.

* Participent à la triennale les Belges Wesley Meuris, Renato Nicolodi, Rotor, Ruimteveldwerk et Peter Van Driessche – Atelier 4, le collectif allemand Raumlabor, les Américains Roxy Paine, John Powers et Studio KCA, l’Argentin Tomás Saraceno, le duo espagnol SelgasCano, l’Iranienne Monir Shahroudy Farmanfarmaian, le Nigériano-Néerlandais Kunlé Adeyemile (fondateur de l’agence NLÉ), le Polonais Jarosław Kozakiewicz et les Sud-Coréens OBBA (Office for Beyond Boundaries Architecture).

Focus sur l’« architecture liquide » au Frac Centre-Val de Loire

Bloom Games, Alisa Andrasek, Jose Sanchez, 2012.

Dans le cadre de la Triennale de Bruges 2018, le Frac Centre-Val de Loire a été invité à présenter un ensemble d’œuvres issues de ses collections. Composée de pièces monumentales et déployée dans l’église et les jardins du Grootseminarie (Grand Séminaire), la sélection témoigne de la montée en puissance dès les années 1990 d’une approche autre de l’architecture issue du développement des outils de conception et de fabrication numériques. Aujourd’hui, une nouvelle génération d’artistes et d’architectes prolonge cette voie en puisant dans le champ issu de la rencontre entre calculs informatiques et sciences naturelles. L’institution française fut l’une des premières structures à témoigner de l’apparition de cette tendance, dite tour à tour numérique, computationnelle ou digitale, et à participer ainsi au mouvement de remise en cause d’une définition de l’architecture en tant que forme immuable et définitive au profit d’une « architecture liquide », pour reprendre les mots de l’architecte vénézuélien Marcos Novak.

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