BOZAR est un PHARE

A l’occasion de la sortie dans les salles françaises, ce mercredi 7 février, du film d’Ai Weiwei Human Flow consacré à la question complexe des déplacements de populations dans le monde, ArtsHebdoMédias a mis en ligne deux articles, l’un relatif au film, l’autre au regard porté par les ONG partenaires. Pour le troisième et dernier volet de cette série, la parole est donnée à Paul Dujardin, directeur général du Palais des Beaux-Arts de Bruxelles (BOZAR), premier centre d’art européen à avoir programmé, le 10 janvier dernier, une projection du film du plasticien chinois.

ArtsHebdoMédias. – Qu’est-ce qui a motivé l’organisation de la projection de Human Flow à BOZAR, deux semaines avant la sortie en salles du film en Belgique ?

Paul Dujardin.

Paul Dujardin. – Tant le thème de la migration que l’approche d’Ai Weiwei. C’est un film réalisé par l’un des plasticiens les plus influents au monde, sur l’une des questions les plus préoccupantes de notre époque. BOZAR est personnellement très attaché à cet artiste. En 2009, Ai Weiwei et le peintre belge Luc Tuymans avaient organisé l’exposition d’art contemporain The State of Things. Brussels / Beijing, visible en Belgique et en Chine. Je me suis souvent rendu à Pékin et j’ai visité son atelier. Nous avons créé un lien qui est resté, y compris pendant et après son faux procès. Nous étions donc désireux de projeter Human Flow en avant-première en Belgique.

Qu’est-ce qu’un artiste peut, selon vous, apporter de plus qu’un journaliste réalisant un documentaire sur ces problématiques liées aux déplacements de populations, à l’exil et à l’accueil fait aux réfugiés ?

Ce n’est pas un documentaire classique, comme on en voit souvent à la télévision. Human Flow présente une vue d’ensemble de la situation, se distancie des interprétations souvent trop politiques et est en même temps particulièrement concerné. A un moment, la caméra adopte le point de vue d’un voyageur de l’espace qui regarde la terre. Parfois, il faut oser prendre cette distance pour s’élever au-dessus des frontières – artificielles – et dépasser les préoccupations quotidiennes. La migration est intemporelle, tout simplement parce que les catastrophes naturelles, les guerres et l’inégalité le sont aussi. Avec la croissance démographique et le réchauffement climatique, la migration ne fera qu’augmenter. Nous devons apprendre à la gérer de manière réaliste et, surtout, solidaire : du niveau local aux organisations internationales, en passant par les villes et les nations. Human Flow a été tourné dans 23 pays. On en voit les spécificités et les mécanismes sous-jacents. Human Flow est avant tout un film très humain.

Plus particulièrement, qu’est-ce qu’Ai Weiwei apporte à travers son film ?

Ai Weiwei n’est ni un journaliste, ni un réalisateur classique qui filme un scénario. C’est un artiste qui réagit, de manière visuelle, aux situations qu’il rencontre. Pour lui, recherches et images vont de pair. En tant qu’artiste, il a un effet désarmant sur son entourage. Il est un homme parmi les hommes, qui s’étonne et jette un regard critique sur certaines choses. Comme il a lui-même été un moment en prison et assigné à résidence, il ne connaît que trop bien la valeur d’un passeport. Dans le film, on le voit donner son passeport à un réfugié : pendant un instant, ils échangent d’identité et donc aussi de liberté de mouvement. Le sens de l’esthétique d’Ai Weiwei est particulièrement frappant dans le film. Il ne joue pas la carte de la morosité et de la misère. Il montre aussi la beauté des paysages et des hommes. Nous sommes tous à la recherche du bonheur. Nous rêvons tous d’un monde meilleur. La beauté nous touche tous.

Human Flow, Ai Weiwei.

Pensez-vous que les institutions culturelles (et pas seulement politiques) aient un rôle à jouer dans l’appréhension par le grand public de la question des réfugiés ?

Certainement. Tout d’abord, il faut commencer par accorder une place centrale aux artistes et à leurs œuvres. Les images, la musique et les représentations ne laissent personne indifférent. Elles ont un impact immédiat. L’art d’aujourd’hui reflète le monde d’aujourd’hui. En 2016, nous avons installé A Lighthouse for Lampedusa (Un phare pour Lampedusa) sur le toit du Palais des Beaux-Arts. Cette œuvre était littéralement un signal, une image et un lieu de discussion. Un phare sert à éviter les noyades – c’est le strict minimum du point de vue humain. Un phare sert aussi à accueillir, c’est un point lumineux dans l’obscurité. On peut en dire autant des images, de la musique et des représentations. Elles nous touchent. Elles nous impliquent. Toutes les grandes questions qui sont abordées au Parlement européen – à quelques centaines de mètres du Palais des Beaux-Arts – se retrouvent aussi au programme de BOZAR. Pour moi, les institutions culturelles sont le parlement de l’avenir. Elles célèbrent les différences, défendent la liberté d’expression et la participation. Dans un vrai parlement, il y a toujours une ligne de démarcation entre la majorité et l’opposition, entre ceux qui votent pour et ceux qui votent contre. On y joue de très mauvaises pièces de théâtre ! BOZAR entend devenir une agora dédiée aux développements culturels et sociaux. Les réfugiés sont des êtres humains qui entrent littéralement en mouvement et agissent. Ils sont des acteurs du tissu urbain. Nous devons encore davantage intégrer la superdiversité d’une ville comme Bruxelles dans notre mission et notre stratégie.

D’autres projections, rencontres ou expositions abordant ces questions de l’exil, des réfugiés et de leur devenir sont-elles programmées en 2018 à BOZAR ?

Notre programme inclut des débats, ainsi que des événements avec des migrants et des réfugiés. Cette année, nous mettons en avant la musique originaire d’Irak, d’Iran et de Syrie. Les musiciens ont souvent eu, à une époque, le statut de réfugié. Rien que le fait que nous programmions de la musique iranienne – contestée dans son propre pays – est une importante forme de reconnaissance. Avec la Chaire Mahmoud Darwish, nous partons du thème de l’exil, si cher à ce poète palestinien, et faisons le lien avec les crises des réfugiés d’aujourd’hui, en particulier au Moyen-Orient. Nous prévoyons ainsi une rencontre littéraire avec Hassan Blasim, un auteur qui vit désormais en Finlande mais est encore très lié à son pays natal. Des concerts avec la diaspora syrienne sont aussi en préparation. Dans le cadre de Singing Brussels – un projet qui entend faire chanter tout Bruxelles –, nous coopérons étroitement avec des classes de nouveaux arrivants dans une école bruxelloise. Cette année, nous célébrons aussi le 50e anniversaire de mai 68. A l’époque, le Palais des Beaux-Arts avait été occupé pendant deux semaines par des étudiants et des artistes. Avec cette commémoration, nous voulons surtout faire le lien avec les questions sociales et les formes de protestation d’aujourd’hui. Une tente sera installée devant l’entrée du Palais des Beaux-Arts pour créer un forum ouvert, qui laissera le champ libre aux idées les plus folles et donnera plus d’espace et de visibilité aux initiatives citoyennes. Nous sommes ainsi entrés en dialogue avec les réfugiés qui squattent un bâtiment à quelques centaines de mètres du Palais et qui brassent la bière « 100 PAP ». BOZAR se présente ici, sans prétention aucune, comme un lieu où tout est possible. Plus que jamais, le mot d’ordre est « collaborer ».

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