Bleu comme la mémoire

La galerie Peinture Fraîche, à Paris, accueille dès ce lundi 5 mars les toiles d’Elisabeth Walcker. Après la publication de Mémoire vive, dont elle a écrit le texte et réalisé les dessins, l’artiste revient avec une série de portraits à histoires. Une peinture aux couleurs et aux formes en liberté.

Elisabeth Walcker dans son atelier.

L’atelier bruisse. Les toiles sont nombreuses. Empilées sagement. Elles sont prêtes à partir pour la galerie Peinture Fraîche, dans le VIIe arrondissement parisien. Une à une, la peintre les allonge au sol, les pose à champ le long du mur, ou à leur place première sur le chevalet. Elles se taisent désormais, se laissent admirer. Le rideau est levé sur la prochaine exposition d’Elisabeth Walcker, qui n’a d’autre titre que le mot peinture. « J’avais envie de couleurs, d’alléger ma palette », précise d’emblée l’artiste. A l’évidence, les traits sombres, qui cernaient habituellement les personnages, ont disparu. La matière s’exprime avec plus de liberté, de légèreté aussi. Deux sortes de toiles se disputent l’espace : les portraits au sens strict et les autres qui racontent une part de l’histoire du modèle. Un travail en plusieurs temps qui chacun constitue une œuvre en soi. Mais reliée aux autres par une inspiration commune : la lecture de L’envoûtement de Lili Dahl. « Dans son roman, Siri Hustvedt imagine un peintre qui décide de faire le portrait de tous les habitants de son village et de laisser dans chacune de ses toiles un espace libre qu’il ne remplit qu’après avoir demandé au modèle la manière dont ce dernier aimerait y être représenté. Il y en a un qui se voit en cow-boy, une autre en princesse. En réalité, chacun d’eux livre une part phantasmatique de sa personnalité. J’avais beaucoup aimé cette idée de partir d’un portrait et d’y inclure la vision de l’autre. Ce n’est pas ce que j’ai fait. Mais j’y pense sérieusement. »
En attendant, la nouvelle série a tout de même pour origine une personne ou du moins les souvenirs qu’elle a laissés : un jazzman croisé dans un club de Saint-Germain-des-Près, une jeune modèle dans un cours de dessin, une connaissance qui aimait la piscine, des amis en train de flirter dans un café, une personne furtivement croisée dans un couloir du métro… Naissent d’abord les portraits, puis leurs reprises sur des toiles plus grandes auxquelles l’artiste adjoint des scènes, comme des flashs visuels. A la fois réels et fictionnels. « Il y a un petit côté BD, la volonté de raconter une histoire qui mélange à la fois le personnage et des moments de sa vie. J’ai commencé à peindre sur papier des gens qui me touchaient et que j’avais gardés en mémoire. Je les ai campés de manière assez simple. Ensuite je les ai repris sur une toile qu’ils emplissaient entièrement puis sur une autre en laissant libre un espace dans lequel j’ai inscrit des scènes de leur vie quotidienne. » Dans la plupart des cas, l’échelle du portrait demeure la même et l’ensemble produit une forme de variation augmentée sur le même thème. Tous ces personnages, Elisabeth Walcker les a convoqués. Pas de photos pour l’y aider, seulement des images extraites du fil de sa mémoire.

Toile signée Elisabeth Walcker.

Peu importe la réalité de la scène, émane de la peinture la sensation de l’instant. Des moments de vie où les bleus dominent et marquent chacune des évocations. Les scènes parfois réinventées éclairent le portrait, transforment la toile en roman peinture sans paroles. « Le côté découpe m’a plu. J’ai aimé pouvoir juxtaposer à la fois les activités réelles et imaginaires d’un personnage et plastiquement jouer avec ces espaces et aplats. Cela m’importait qu’une couleur passe dans une autre et un mouvement d’une image à une autre. C’est aussi le jeu plastique qui est intéressant. » Sur la toile, les scènes ne sont pas délimitées par un trait mais s’inscrivent à la surface pour former un tout, une composition née de la géométrie des images.
La question du souvenir s’impose. Mais à qui appartient-il ? Au personnage ou à celle qui tient le pinceau ? Peu importe. Par endroit, les formes s’estompent, les traits du visage s’effacent, le décor disparaît. La mémoire est à l’œuvre. Elle restitue un sentiment plus qu’une forme du réel. Certains portraits n’ont pas encore livré leurs histoires. La série se poursuivra. « La perspective d’une exposition est un moteur, mais il difficile de réaliser tout ce à quoi on pense. J’ai suivi un fil rouge, mais je n’ai pas eu le temps d’aller au bout. J’aurais aimé montrer plus. Pour moi qui ai toujours vécue à Paris, toutes ces femmes sont des Parisiennes. J’avais envie d’évoquer certains lieux, mais surtout pas que cela devienne quelque chose de facile ou de touristique. » Et puis, finalement, les personnages n’ont jamais rejoint les architectures ou jardins dont quelques cartons peints témoignent.

Couverture de l’ouvrage Mémoire vive.

Au sol, s’étalent désormais des papiers qui permettent à l’artiste de se sentir plus libre. Sur la table, un livre est posé. Mémoire vive est inscrit sur la couverture. Il est signé Elisabeth Walcker. Quelques pages feuilletées délivrent un message inhabituel. Ecrit et non peint. Il ne s’agit pas ici de raconter en images mais bien en mots. La vie de ce village, Les Cazettes, qu’elle a adopté (et inversement) il y a bien des années à travers un attachement profond à ses habitants. Il ne fallait pas que les souvenirs s’envolent : la ligne de démarcation, ce couple d’intellectuels juifs qui s’était installé dans une ferme et ramassait des châtaignes pour en faire de la farine et puis, il y avait le père de la petite voisine qui lui apprenait à guider les vaches. L’homme était rude, mais formidable. « J’ai travaillé d’après des photos, des souvenirs collectés à la source lors de longues conversations. » Il neigeait dans la bâtisse quand le couple s’y est installé. Mais jamais ils ne sont sentis aussi heureux. Aussi vivants, peut-être. « Le bonheur est quelque chose de très étrange », glisse Elisabeth Walcker en se saisissant d’un papier. Dans le livre, le texte court, respectant une certaine distance avec la narratrice. Il n’a jamais été question de s’approprier l’histoire, mais de la restituer au plus juste. Les dessins, eux, sont différents. L’artiste ne peut y retenir ses émotions. Comme à chaque fois qu’il lui est donné de peindre.

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