Blanc comme le monde d’Ismaïl Bahri

Ismaïl Bahri est actuellement l’invité de la galerie Selma Feriani, à Sidi Bou Saïd, en Tunisie. Après l’exposition Instruments, qui s’est tenue au Jeu de Paume cet été, à Paris, l’artiste a choisi de présenter cinq pièces vidéo, son médium de prédilection. En effet, s’il travaille également la photographie, le dessin et l’installation, le plasticien tunisien se concentre essentiellement sur les images en mouvement, tournées avec rigueur et simplicité. Une ascèse qui donne à chacune de ses vidéos une esthétique et une profondeur remarquables, enrichissant la perception à la fois de l’environnement et du temps présents.

Revers (arrêt sur image vidéo), Ismail Bahri.

« Pour cette exposition, j’ai fait une sélection de vidéos qui ont en commun d’être toutes liées à la question de l’apparition et de la disparition des choses », explique Ismaïl Bahri. Il fait beau ce jour-là à Sidi Bou Saïd et c’est pourtant à l’intérieur de la galerie de Selma Feriani que se pressent les visiteurs. Passant d’un espace à un autre. Revenant sur leurs pas. Regardant. Ecoutant. Réfléchissant. Les propositions de Ce qui demeure sont de celles qui frappent par leur justesse et leur force. Un gros plan montre deux mains froissant et défroissant une page de magazine en une chorégraphie réglée au millimètre. « D’une certaine manière, les gestes réduisent l’image en poussière, l’affaiblissent au point que le pigment s’envole et se dépose sur les mains. Le support redevient vierge. » Durant plusieurs semaines, Ismaïl Bahri a mis au point la scène. Pour Revers, il lui a fallu apprendre comment froisser et défroisser les feuilles imprimées ; quelles étaient les réactions du papier ; choisir le bon grammage, le bon type d’images. A force de répéter le geste pour le comprendre de l’intérieur, l’artiste s’est finalement senti « incorporé par lui ». « Ce qui m’intéresse dans cette action, c’est le transfert qui s’effectue. Au fur et à mesure que l’image s’efface, les mains deviennent contaminées par elle et inversement. » Le contenu de la page s’impose de manière plus subtile à l’homme dont les doigts se tâchent. « La question de l’expérience m’intéresse. » Pourquoi ? « Parce que c’est ce qui nous traverse et ce que l’on traverse. Faire une expérience, c’est également être expérimenté un peu. » A quelques mètres de là, une autre feuille blanche s’impose. Son centre frémit, se perce d’une auréole de feu, et l’ensemble de la surface peu à peu se consume. La forme née de la flamme porte en elle-même sa fin inexorable. Plus elle grandit, plus elle s’achemine vers la combustion totale de la matière et sa disparition. Source (photo d’ouverture) provoque à la fois l’émerveillement de la naissance, l’enthousiasme face à la maturité et le vide lié à la disparition.

Foyer (arrêt sur image vidéo), Ismaïl Bahri.

A l’étage, un gris-blanc s’affiche, des bruits de circulation parviennent aux oreilles. « Bonjour ! Comment vas-tu ? C’est un projet de fin d’études, ça ? Non, je suis devenu artiste depuis… C’est un IOS cet appareil ? Oui ! Tu es en train de filmer ? Oui, je suis en train de filmer. Je voulais en savoir plus sur les prises que tu es en train de faire. Je suis en train de… faire une étude sur la lumière. Avec cette feuille de papier blanc… » Un pouce passe très brièvement dans le champ. Le gris-blanc revient. Plus loin, « Ma sœur demande pourquoi tu filmes ? Tu veux regarder ? Oui. Je filme cette feuille de papier. Et que fais-tu de la feuille après ? J’en fais un film. » Des ombres passent. Le presque silence. Puis l’ambiance de la ville revient. « Qu’est-ce que tu veux faire passer comme message ? Qu’en dis-tu ? Y vois-tu un message ? De cette manière ? S’il y a un message, je ne l’ai pas encore compris. » Dans les rues de Tunis, Ismaïl Bahri a installé son dispositif simple. Il filme une feuille de papier et échange avec les passants. « L’image blanche placée devant l’objectif de la caméra suscite les regards, les attentions, tant de ceux qui ont assisté à l’expérience que de ceux qui vont voir le film. » Le vent fait légèrement osciller la feuille et change la lumière. Les conversations s’enchaînent. Les gens parlent d’eux et de leurs sentiments. De leur vie, de ce qu’ils pensent. Comme autour d’un foyer, nom choisi par l’artiste pour cette vidéo. Vos œuvres sont-elles politiques ? « Dans un sens. Ce qui m’intéresse, c’est la jonction entre les questions formelles, matérielles et gestuelles – l’action du geste est très importante – mais toujours en frottement avec un dehors plus ou moins défini comme une publicité pour ce qu’elle dit de notre société ou la réaction provoquée par une feuille filmée dans la rue. Il y a forcément quelque chose qui est de l’ordre du politique là-dedans, même si l’action ne véhicule aucune intention politique particulière. Le film se peuple de lui-même, de ce qui lui arrive. Il est habité. Il s’habite. Il s’impressionne du monde comme une pellicule de la lumière. »
Chaque vidéo propose une image essentielle, sorte de périmètre que l’artiste explore avec acuité et ténacité. « Ce qui m’intéresse c’est d’essayer de m’attacher à une zone d’observation réduite comme une feuille de papier par exemple. Après, j’étudie et filme ces quelques centimètres soumis à toutes sortes de conditions, épuisés en quelque sorte, tant qu’ils finissent parfois par porter en eux quelque chose de ce qui les entoure. Cela arrive très rarement. Ce travail-là consiste à garder ce qui demeure, justement. »

Foyer (arrêt sur image vidéo), Ismaïl Bahri.
Contacts
Crédits photos